Le mauvais tournant

« La honte est honte de soi devant autrui… Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui »

Jean Paul Sartre – « L’Etre et le Néant »

 Jamais, nous n’avons eu aussi honte. De nous-mêmes d’abord, de notre passivité, de notre insouciance aussi. Il n’y a pas de mots pour définir ou décrire le mauvais tournant pris par le déroulement des événements dans notre pays. En fait, tout a été dit et écrit.
 « La situation n’a jamais été aussi grave et la Tunisie n’a jamais été aussi menacée depuis l’indépendance », a vociféré le président de la République en recevant des membres du bloc démocratique, quelques heures après leur agression physique par leurs collègues du bloc d’Al Karama et ce qui va signer le tournant dangereux dans la vie à l’ARP.
Le président de l’Assemblée a longtemps évité d’être mêlé ou de s’interposer entre ses alliés parlementaires et leurs adversaires du PDL, ignorant complètement le harcèlement moral, les agressions, les menaces et les insultes verbales dirigées contre une femme députée, la présidente de ce parti. Cette fois, les « victimes » sont d’anciens alliés, d’anciens compagnons de route et de potentiels futurs partenaires à l’ARP ou à la Kasbah, qui sait ! Les protégés de Rached Ghannouchi s’en sont pris cette fois aux députés du bloc démocratique. Le cheikh est vite sorti de sa tanière pour s’exprimer devant les caméras, jouant à l’indigné surpris et prétendant avoir ordonné une enquête. La honte !
Même le chef de l’Etat s’est montré outré, lui qui n’est pas en odeur de sainteté avec le parti islamiste radical Al Karama. C’est, pour lui, l’occasion de menacer encore et encore ceux qui « se reconnaîtront » et qui « complotent dans l’ombre », les prévenant qu’il « fera le nécessaire et assumera ses responsabilités le moment venu ». Quand ? Comment ? Nul ne le sait. Pourtant, tout annonce le mauvais tournant dans un contexte d’explosion sociale imminente, de faillite de l’Etat et de confrontations entre les partis politiques de l’ARP.
Le pays est en ébullition, les habitants des régions sont en colère contre les dirigeants politiques, les tensions s’amplifient entre les partis politiques –le coussin du Chef du gouvernement et l’opposition—, les finances publiques sont au plus bas, les horizons sont sombres. Le vent tourne vers d’autres boussoles : l’une, le président Kaïs Saïed que certains voudraient voir prendre les choses du pays en main et l’autre, le PDL qui caracole au sommet des sondages, loin devant tous les autres et particulièrement les islamistes qui ne sont pas du tout près de céder une once du pouvoir. Et l’expérience des dix dernières années a démontré qu’à chaque fois que les islamistes se sont sentis en danger, ils sortent leurs crocs. Cette fois, ils ont fait usage de violence physique et le pire est à craindre : le transfert de la violence à la rue. Un des députés d’Al Karama l’a d’ailleurs signifié dans ses menaces d’adopter désormais un nouveau comportement avec leurs adversaires. Il est connu qu’il n’y a que les pervers qui ne connaissent jamais la honte.
La situation qui est celle de la Tunisie maintenant, c’est à nous-mêmes –tous sans exception- qu’il faut en attribuer la responsabilité. Le loup est dans la bergerie depuis 2011, beaucoup le savent mais personne n’a bougé le petit doigt. On a laissé faire par complaisance, par complicité, par opportunisme ou encore par hypocrisie. Du moment que les intérêts personnels sont assurés.
Tout le monde s’est plaint de l’état de déliquescence atteint par le pays, l’Etat, l’économie, la politique, le moral des Tunisiens ; tout le monde critique le modèle de développement, le système politique, la Constitution de 2014, l’incompétence des responsables. On dénonce, on critique, on menace, on prétend connaître les corrompus et tous ceux qui sont derrière la situation déplorable actuelle du pays, sans avoir le courage de nommer les « Parties » soupçonnées et de prendre les mesures qui s’imposent contre elles. Tout le monde parle mais cela reste du domaine des déclarations médiatiques et du buzz. Rien n’a changé depuis 2011. Les raisons qui ont poussé les citoyens à se révolter contre l’ancien régime sont toujours là et se sont même aggravées. Et quand on n’avance pas, forcément on recule. Le pays est en régression dans tous les domaines, même celui des droits humains fondamentaux comme l’éducation, la santé, l’accès à l’eau potable. Et plus récemment, ce sont les droits de la femme tunisienne qui, depuis 64 ans, font de la Tunisie un pays avant-gardiste, qui sont attaqués, insultés, rabaissés. Le discours fondamentaliste, extrémiste, stigmatisé dans le monde entier, a désormais droit de cité dans la Tunisie moderne et se fait entendre sous la coupole du Parlement, au nom de la liberté d’expression. Désormais, on pratique en Tunisie la liberté de terroriser les femmes au Parlement, des femmes députées, des femmes qui défendent l’Etat civil et les droits des femmes. Honte à vous messieurs les pseudos-représentants du peuple !
Lundi dernier, le terrorisme a atteint un palier supérieur : il est passé de l’usage des bombes et des kamikazes à la violence politique, verbale et physique au cœur du pouvoir politique, au sein d’une institution symbole de la souveraineté de l’Etat, du système de gouvernance engendré par la Révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011. Deux jours auparavant, dans la salle du trône où se déroulent les réunions du bureau d’Al Majless, la même terreur a été exercée par les éléments du même bloc parlementaire contre leur collègue présidente du bloc PDL pour l’empêcher avec d’autres collègues de rendre public un communiqué condamnant les propos insultants et misogynes du député salafiste Al Affès.
Terroriser les femmes tunisiennes éduquées au CSP (13 août 1956) et « rendre hommage » à celles embrigadées au djihad ennikah, est le discours « libre » d’un député radicalisé qui prétend combattre la dictature et militer pour la démocratie. Sans doute cette démocratie biaisée qui a ouvert la voie au terrorisme et à la servitude de la moitié de la société.
On a passé une décennie à ressasser avoir réalisé la plus belle démocratie et conçu la meilleure constitution du monde et de tous les temps. Finalement, les Tunisiens sont en train de se rendre compte que cette démocratie a accentué la pauvreté, le chômage, l’inaccessibilité aux soins, la marginalisation et l’injustice. Tant que toute la vérité sur ce qui s’est passé en 2011 ne sera pas révélée au peuple tunisien, rien ne sera réglé et la violence politique va croître.
La crise politique qui sévit depuis une décennie est une lutte d’ego, une lutte de leadership pour l’expropriation du pouvoir. Même la falsification des élections est à l’ordre du jour, avec des financements étrangers illicites, l’achat des voix des électeurs.  Le résultat est là : tous contre tous, Kaïs Saïed,  Rached Ghannouchi, Hichem Mechichi, les partis politiques, les organisations nationales, les citoyens. La faille est dans l’imposture qui a fait croire aux Tunisiens et au monde entier que l’islam politique est compatible avec la démocratie. Tant qu’il n’est pas parvenu à mordre dans la chair du pouvoir.

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