Le blasphème, la violence et l’entrée à reculons dans la modernité !

Notre pays traverse aujourd’hui des crises multiples dont les crises politiques, économiques et sociales. Ces crises sont à l’origine d’importantes inquiétudes qui ont été renforcées par la résurgence de l’ombre de la violence et du blasphème. Cette situation est d’autant plus menaçante que nous pensions avoir rompu avec la violence et le djihadisme armés qui ont failli détruire notre expérience de transition démocratique en 2013, comme c’était le cas dans les autres pays du printemps arabe, comme la Syrie, la Libye et le Yémen. La violence a ôté, dans ces pays, l’espoir d’une transition pacifique vers la démocratie et ce processus s’est transformé en guerres fratricides.
Le spectre de la violence a également cherché à s’étendre en Tunisie au cours de cette année cruciale dans l’histoire des révolutions arabes qu’a représentée l’année 2013. Les mouvements djihadistes se sont mobilisés depuis la Révolution dans des manifestations violentes tirant bénéfice de l’ouverture de l’espace public et de l’atmosphère des libertés qui régnait en Tunisie. Ces manifestations vont se transformer en appels à la violence et au blasphème contre les opposants politiques, les artistes et les femmes.
Ces appels seront à l’origine d’une libération de la violence et de la multiplication des attaques. Cette atmosphère va connaître son apogée avec l’assassinat de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, et le début des attentats terroristes contre les institutions militaires et de sécurité qui vont donner un grand nombre de martyrs au cours de ces années.
Mais, ce spectre de la violence sera à l’origine d’une mobilisation civile sans précédent. Le sit in devant l’ANC à partir du mois de juillet 2013 et la rencontre des forces politiques dans un dialogue national sous la présidence du Quartet nous ont permis de sortir de cette crise et de poursuivre le processus de transition démocratique sans tomber dans l’escalade de la violence.
Parallèlement à la sortie de la violence, ce dialogue national nous a permis de réaliser d’importants acquis politiques. Le premier d’entre eux concerne l’adoption d’une constitution démocratique et civile après des mois de batailles politiques et juridiques. Même si aujourd’hui nous avons pu mettre en évidence ses limites et ses insuffisances, il est nettement meilleur que celui discuté par la majorité parlementaire de l’ANC, à l’époque.
Un autre acquis politique majeur concerne la constitution d’une large coalition politique et citoyenne opposée à la violence et au terrorisme. Cette unité a constitué le socle de notre lutte contre les groupes terroristes et nous a permis de faire face à sa progression. La bataille de Ben Guerdane contre la tentative de ces groupes de prendre le contrôle de la ville a constitué le point de départ de la défaite historique de Daech et de tous les groupes terroristes.
Nous avons pu penser que cette défaite constituait la fin de la violence et des appels au blasphème dans notre paysage politique. Mais, les derniers développements montrent que notre intuition n’était pas justifiée et que la violence attendait le moment opportun pour rebondir. Le plus dangereux depuis quelques mois est l’entrée de la violence dans les institutions de l’Etat. Ainsi l’Assemblée nationale est devenue l’espace de manifestation de ce discours contraire à la Constitution.
Ces appels à la violence viennent aujourd’hui dans un contexte marqué par la crise des institutions de l’Etat qui se trouvent dans l’incapacité à faire face à ce danger. En même temps, le contexte politique est également marqué par le recul des institutions de la société civile du fait du désenchantement qui domine aujourd’hui la scène politique.
Ces faiblesses des institutions de l’Etat et des institutions de la société civile constituent des sources d’inquiétude dans la mesure où elles peuvent laisser la voie libre au développement de la violence et des appels au blasphème.
Mais, la question qui se pose aujourd’hui concerne les raisons de ce retour.
De mon point de vue, ce n’est pas un phénomène conjoncturel, mais cela s’inscrit dans la continuité de notre histoire politique et sociale. La violence est un phénomène historique, même s’il a reculé au cours de certains épisodes de notre histoire devant la force des institutions de l’Etat qui ont réussi à imposer la violence de l’Etat comme seule violence légitime.
Le retour de ces appels à la violence et la volonté d’éliminer les adversaires politiques trouvent leurs origines dans ce rapport difficile avec la modernité et dans notre entrée à reculons dans cette trajectoire historique. En dépit des efforts et des tentatives des élites politiques de faire de ce projet le cadre de notre expérience politique et de notre rapport à l’autre, notre relation avec la modernité reste difficile et marquée par des contestations de certains courants politiques et sociaux qui la considèrent comme étrangère à notre tradition arabo-musulmane. Et, si les élites modernistes ont réussi à dominer notre espace politique particulièrement après l’indépendance, c’est surtout grâce au soutien de l’Etat postcolonial fort qui a fait de la modernité le cadre de notre pratique politique, économique et sociale.
Mais, ce rapport difficile et tendu avec la modernité renvoie aux tentatives de remises en cause violentes, particulièrement lors des moments de crise qui ont donné lieu à un retour en force du projet traditionnel et conservateur, particulièrement lors des moments de crise, et qui a cherché à imposer ses vues par tous les moyens, y compris les plus violents.
Pour comprendre la violence de l’opposition entre les deux projets, il faut nous arrêter sur le contenu du projet de la modernité et surtout la rupture qu’il a cherché à introduire dans notre tradition politique et historique, et particulièrement l’héritage religieux et la tentation du retour à l’âge d’or du califat pour sortir de notre déroute civilisationnelle et de nos crises multiples.
Cette rupture épistémologique se situe à quatre niveaux. Le premier concerne la dimension philosophique et intellectuelle dans la mesure où les philosophies de la modernité et des Lumières ont introduit une rupture radicale avec l’héritage religieux et placé la capacité de discernement de l’individu en son sein, et non pas en dehors de lui comme le faisaient les pensées religieuses et traditionnelles. La pensée traditionnelle souligne que cette capacité de discernement et de jugement se trouve en dehors du sujet et se fait par le truchement des textes sacrés et des principes religieux. Les philosophies modernistes ont ainsi libéré le sujet de cette soumission et ont fait de la raison et de la capacité du sujet à raisonner et à réfléchir le point de départ de leur expérience.
Ces philosophies ont ainsi introduit une rupture majeure dans la pensée dominante de l’époque et ont fait de la rationalité et de la capacité de réflexion un effort interne au sujet qui peut l’exercer en toute liberté et sans la moindre censure. Cette évolution a introduit de nouvelles traditions dans la pensée humaine et a fait de la pensée critique une pratique courante et qui échappe dorénavant aux interdits politiques et religieux. De ce point de vue, la pensée humaine est devenue un lieu de liberté et de créativité qui rompt avec la tradition.
Le second niveau de la rupture entre la tradition moderniste et la tradition religieuse concerne l’aspect politique. Les révolutions européennes ont mis l’accent sur la nécessité de rompre avec les pouvoirs traditionnels basés sur des légitimités religieuses et construire de nouveaux systèmes politiques basés sur des principes civils et démocratiques. Cette rupture sera le point de départ de la fin de l’absolu politique et de l’entrée dans les systèmes démocratiques et la compétition pacifique sur le pouvoir à travers les élections démocratiques et le pluralisme. Les régimes démocratiques vont alors ouvrir une ère de transformation profonde de la légitimité qui passera de l’univers religieux et absolu vers le peuple qui sera la nouvelle source de la légitimité.
Le troisième niveau d’opposition entre les deux projets concerne la place de l’individu dans les sociétés humaines. Si le projet traditionnel met en exergue la dépendance du sujet et la nécessité pour lui de se soumettre à la tradition, le projet moderniste met l’accent sur l’autonomie et sa liberté qui s’exprime non seulement dans ses idées mais aussi dans ses choix politiques, religieux, sexuels, culturels et artistiques.
La quatrième dimension de cette opposition entre les deux récits concerne le rapport social ou le vivre-ensemble dans nos sociétés. Si le récit traditionnel met l’accent sur les structures familiales et patriarcales, voire même tribales, les récits modernistes mettent l’accent sur les nouveaux rapports sociaux, plus particulièrement sur le contrat social qui constitue le cadre d’organisation sociale dans les sociétés modernes.
Cette lecture dans les grandes lignes des deux grands récits traditionnaliste et absolutiste, et le projet moderniste et démocratique qui a pris une dimension universelle depuis des décades, montrent l’ampleur de la fracture entre les deux projets. Si nos élites se sont inscrites dans le projet moderniste depuis la seconde moitié du 19e siècle avec les grandes réformes, le mouvement nationaliste et l’Etat indépendant, cette inscription a été contestée par les franges les plus traditionnelles de notre société. C’est cette entrée à reculons dans le projet de la modernité qui explique la montée de forces politiques et sociales lors des grands moments d’incertitude et d’inquiétude sur l’avenir qui ont cherché à s’y opposer de manière violente.
La résistance à ces forces et la défense du projet de l’Etat civil et citoyen ne doivent pas se limiter à la mobilisation des institutions de l’Etat et de la société civile aussi importante soit-elle, mais doivent s’attaquer aux raisons profondes de ce mal profond, particulièrement ses causes culturelles, économiques et sociales.

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