“Kaïs Ier, Président d’un bateau ivre” de Nizar Bahloul: Chroniques autour d’un personnage hors du commun

Par Mohamed Ali Ben Sghaïer

La personnalité de Kaïs Saïed a donné, dès son apparition dans les médias, quelques mois après la Révolution, du grain à moudre. Ce néophyte en politique qui a fait ses premières armes par le biais de la magistrature suprême, a réussi, en un laps de temps extrêmement court, à s’attirer les bonnes grâces des citoyens, notamment ceux pâtissant des frustrations de tout genre envers une classe politique avare et vouée aux échecs à répétition.

Passés déjà les 365 jours de grâce accordés aux responsables politiques de premier plan, dont le président de la République Kaïs Saïed, pour pouvoir agir librement, l’heure est à l’établissement d’un bilan. « Qu’a fait Kaïs Saïed durant un an ? », c’est la question qu’a posée notre collègue et ami le journaliste et fondateur de Business News, Nizar Bahloul. La réponse, on peut la trouver dans un ouvrage qu’il vient de sortir il y a quelques jours. Edité par Edito Editions, “Kaïs Ier, Président d’un bateau ivre” nous présente un éclairage, mais aussi une lecture critique d’une année d’exercice de Kaïs Saïed du pouvoir.

Pour l’auteur de ce livre, « parler de Kaïs Saïed, un an après son investiture, est un exercice risqué ». Sauf que, pour Nizar Bahloul, «un an après ou à mi-mandat, les médias se doivent de dresser un bilan de ce qui a été réalisé et de ce qui reste à réaliser».

Le bilan…

Passionné de journalisme de longue date, ancien journaliste à Réalités qu’il a rejoint à un âge précoce, 16 ans plus exactement, Nizar Bahloul, a essayé d’établir un bilan objectif, à charge et à décharge, d’une année d’exercice d’un président dont le comportement et les agissements ont largement donné matière à réflexion. Mais pourquoi l’avoir nommé «Kaïs Ier» ? D’après l’auteur, c’était l’idée de Marouane Achouri, rédacteur en chef de Business News dont certaines chroniques ont été intégrées dans cet ouvrage. On voulait faire, à travers cette appellation, allusion à une année de pouvoir d’un «Kaïser » (César), d’un empereur seul à Carthage. Et qu’en est-il de ce bateau ivre ? L’auteur n’y est pas allé avec le dos de la cuillère : «Il s’agit d’une suggestion de Mokhtar Tlili qui m’a proposé ce titre étant donné que la Tunisie était dans une mauvaise passe», précise-t-il. Et Nizar Bahloul d’ajouter dans une déclaration médiatique : «C’est aussi un hommage à Arthur Rimbaud (poète français auteur, en 1861, du poème «Le Bateau ivre») que jai voulu rendre». C’est comme sil’auteur voulait mettre en garde Kaïs Saïed contre les dérapages commis ou qui pourraient l’être dans les années à venir durant son mandat qui prendra fin dans quatre ans.

Nizar Bahloul, qui ne mâche pas ses mots, considère que s’agissant du locataire de Carthage, «on ne trouve rien de concret de réalisé ». Pis encore, un journaliste, digne de ce nom, se doit, d’après Bahloul, de le signaler. L’auteur de «Bonté divine, l’homme qui n’a pas su être président» (Apolonia Edition 2013), un livre rassemblant les «contre-vérités et contradictions» de l’ancien président provisoire de la République à l’ère de la Troïka, Moncef Marzouki, s’est fixé comme objectif, à travers ce nouvel ouvrage consacré à un autre président “atteint par une complotite aiguë” de mémoriser une “photo à l’instant T de la situation un an après. Une photo pour l’Histoire et pour marquer les esprits et nous rappeler ce qu’a fait Kaïs Saïed durant les 365 jours après avoir accédé au pouvoir suprême”.

Dans son nouvel ouvrage, Nizar Bahloul, directeur et fondateur en 2008 du journal électronique Business News, ne s’est pas contenté de reproduire ses articles et chroniques ou ceux des collaborateurs de Business News, mais il a aussi étoffé ce recueil par d’autres chapitres significatifs. Il faut dire que ce genre de publications ou d’ouvrages est devenu très répandu ces derniers temps. De nombreux journalistes et chroniqueurs ont recouru à la publication de leurs articles dans le but de les faire partager massivement. Une pratique qui a provoqué une grande polémique, notamment en matière de classification ou répertoriage scientifique de ce genre de publications qui suscitent, d’après des spécialistes, plusieurs interrogations.

 

Au peigne fin…

Cet ouvrage de 221 pages, qui retrace chronologiquement les moments forts ainsi que les épisodes marquants du début de la carrière politique de KaïsSaïed, est réparti en 8 grands chapitres comportant des articles variés et minutieusement élaborés. C’est ainsi que Nizar Bahloul a veillé à passer au peigne fin le parcours d’un président sans machine de propagande ni parti politique ni lobby financier et plébiscité par 70% des Tunisiens.

Le premier chapitre consacré à ce personnage hors du commun a mis sous la loupe la campagne «extraordinaire» menée par cet universitaire spécialiste de droit constitutionnel. Dépourvu de«machine électorale» proprement dite, Saïed, qui avait durant cinq ans «sillonné le pays de long en large à bord de sa citadine» nanti de son slogan «Achaâb yourid» (Le peuple veut), a réussi à rassembler autour de lui des groupes Facebook et des sympathisants, dont des centaines parmi ses étudiants. Il s’agit désormais d’une vraie machine électorale robuste et bien huilée qui finit par faire arriver cet apolitique au pouvoir, malgré la rude concurrence avec Nabil Karoui.

Portant sur les «Premiers jours à Carthage», le «Populisme à outrance», le «Mauvais casting», les «Divagations», les quatre chapitres qui suivent ont focalisé sur quelques dérapages du président, dont l’irrespect du protocole, de la Constitution et des us et coutumes en rapport avec le rôle de la magistrature suprême. Alors que pour les trois chapitres qui restent, à savoir «L’entourage malveillant», «Les fondamentaux malmenés» et «Encore quatre ans à tenir», l’auteur est revenu sur la «désastreuse communication présidentielle». Qualifié dans une chronique publiée dans ce livre et rédigée par l’islamologue et politologue Hamadi Redissi, d’imposteur, de mystificateur et de mystagogue, Kaïs Saïed a fait l’objet, dans cette dernière partie de l’ouvrage, d’une critique acerbe. D’ailleurs, l’auteur, en s’arrêtant sur quelques décisions ou mesures prises par le chef de l’Etat, n’a cessé de porter la critique à son paroxysme.

 

«Tels gouvernés, tels gouvernants»

Préfacé par Chokri Mabkhout, ancien recteur de l’Université de la Manouba, le livre de Nizar  Bahloul analysant la première année d’exercice du président de la République, “n’est ni offensif ni encenseur, il est factuel dans sa majorité”, peut-on lire dans l’Avant-propos.

En se référant à un ancien adage arabe comme titre de la préface, «Tels gouvernés, tels gouvernants» (on a les gouvernants qu’on mérite), Mabkhout, l’auteur de plusieurs ouvrages dont notamment « L’Histoire du takfirisme en Tunisie des enfants de Bourguiba », a ajouté son grain de sel en donnant «son point de vue sur celui qui continue à dérouter les Tunisiens, toutes catégories confondues».

Pour l’écrivain Chokri Mabkhout qui a, à notre sens, excellé en offrant une lecture approfondie et distincte de la personnalité du président de la République actuel, «derrière cette figure (populiste et atypique), se tient un autre Kaïs Saïed sérieux et intraitable». Des qualités comme «le juriste incorruptible et intègre qui entend respecter la Constitution et l’Etat de droit et accomplir la volonté du peuple et le statut du pays», ont permis, selon Mabkhout, de maintenir et de renforcer la popularité de ce président « hors et anti-système ».

Sommes-nous face à une personnalité à double image ? Oui, affirme Mabkhout. «D’un côté, l’image d’un personnage plus proche d’un bouffon dans une cérémonie ou rituel bien ordonné (…), et de l’autre, celle de l’homme intègre qui tient à redresser la situation périlleuse traversée par le pays».

Pour Mabkhout, qui le qualifie d’ «homme de la situation»,Kaïs Saïed«est le produit d’une déception encore plus grande, la nôtre face à une transition démocratique avortée». Mais Kaïs Saïed sera-t-il en mesure d’assumer pleinement, les quatre années à venir, à savoir son rôle de président rassembleur et fédérateur, «en se plaçant au-dessus des dissensions pour fabriquer l’espoir au bord du gouffre et se pencher sur les raisons de l’obstruction de l’horizon démocratique» ? Chokri Mabkhout ne cache pas son scepticisme dans ce sens.

«Kaïs 1er, Président d’un bateau ivre» de Nizar Bahloul qui vient enrichir la bibliothèque nationale, se veut également un document historique qui mémorise une page de l’histoire de la Tunisie post-Révolution. Une Tunisie qui passe sous le règne de Kaïs Saïed et des islamistes par les moments les plus délicats.

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