Compte à rebours ?

Techniquement, la Tunisie est un État en quasi-faillite, c’est l’avis du journal Le Monde. Et pour cause, le spectre du défaut de paiement plane dangereusement sur l’État tunisien, avec un déficit budgétaire abyssal et des finances publiques aux abois. ! Les agences de notation et les partenaires internationaux fustigent l’inconscience budgétaire de l’État, avec une addiction toxique à la dette. Les tensions montent et les taux d’intérêt avec! Compte à rebours? Pourquoi et pour qui?

Un État en lambeaux !
Plusieurs économistes tunisiens, intègres et non embrigadés politiquement, ont vu venir le précipice budgétaire. Et ils ont prévenu contre les dégâts, disant la vérité aux pouvoirs politiques en place. Peine perdue, ministres et députés regardent ailleurs et jouent au croche-pied.
Mais plusieurs économistes médiatisés, et plus larbins que la moyenne ont courbé l’échine, ne voulant pas alarmer l’opinion publique ni offenser les principaux partis politiques qui gouvernent depuis 2011!
Une multitude d’articles de medias internationaux enfoncent le clou et accusent la mal-gouvernance instituée depuis 2011 et institutionnalisée par la nouvelle Constitution. Une mal-gouvernance qui a dévoyé le sens de l’État, a perverti ses fondamentaux et missions essentielles.
Depuis 2011, la (mal) gouvernance économique s’est déployée en trois 3D :

1) un déficit public montant crescendo,

2) une dette étouffante,

3) un démantèlement continu des services publics.

Ces 3D ont constitué le dénominateur commun des politiques publiques engagées par les 10 gouvernements et les 440 ministres ayant gouverné le pays depuis 2011. Tous ont administré la Tunisie du Printemps arabe grâce à la dette, tous ont hypertrophié l’État démesurément et au détriment de l’investissement (public et privé).
Tous ont contribué à atrophier les recettes fiscales et à amplifier les dépenses publiques !
Aucun de ces gouvernements n’a haussé le ton et aucun de ces «honorables ministres» n’a osé démissionner pour dénoncer la dette et pour condamner les déficits qui érodent les équilibres macro-économiques et le capital social. La crédibilité des élites politiques est profondément entachée.

Le problème c’est désormais incarné par l’État
De 36 000 fonctionnaires en 1961, la Tunisie comptait en 2010, 490 000 fonctionnaires et plus de 840 000 (administrations et Sociétés publiques) en 2020. Entre 1961 et 2020, des effectifs de fonctionnaires sont multipliés presque par 25, alors que la population a seulement triplé pour la même période (60 ans).
Mais le saut le plus grave dans les effectifs date de 2011. Depuis la Révolte du Jasmin, presque 250 000 fonctionnaires se sont ajoutés aux effectifs de l’État et à la masse salariale. Un très grand nombre d’entre eux sont payés pour ne rien faire : des emplois fictifs, des fonctionnaires fantômes, des fonctionnaires à temps partiel…n’ayant pas le sens de l’État dans leurs convictions et valeurs. Ces «faux» fonctionnaires ont pullulé et dans tous les secteurs : santé, éducation, sécurité, justice, etc.
En même temps, et depuis la révolte du Jasmin, l’investissement s’est contracté drastiquement. La croissance s’est atrophiée à presque 1% en moyenne interannuelle. L’État finance les salaires de ses fonctionnaires par la dette, ses recettes fiscales n’ont pas suivi l’emballement des dépenses publiques et les excès dans le train de vie de l’État.
Le péché originel de l’actuelle impasse budgétaire est lié au bourrage de l’administration publique par des fonctionnaires plutôt contre-productifs, recrutés au gré des allégeances politiques, sans concours au mérite, sans compétences démontrées et sans valeurs éthiques axées sur le bien public et le sens de l’État.
Depuis 2011, la croissance démographique en Tunisie a été de presque 10% (un million de personnes additionnelles), la croissance des effectifs de fonctionnaires a été de 50%. C’est pourquoi la facture salariale de l’État a explosé depuis! La masse salariale de l’État augmente de presque 16 % par an, alors que :

  1. les gains de productivité des fonctionnaires convergent vers zéro
  2. la croissance est asthénique, voire négative : -21% pour le 2e trimestre 2020.

Une sélection adverse qui ne dit pas son nom : les bons fonctionnaires sont délogés par les mauvais fonctionnaires, et la loi de Newton fait le reste : un nivellement par le bas qui vide l’administration tunisienne de ses compétences et qui ouvre les portes aux moins dévoués et de facto les moins compétents. Avec à la clef, un risque moral, lié notamment aux abus de pouvoir et corruption liée.
L’État tunisien peut fonctionner et plus efficacement avec une atrophie des effectifs de fonctionnaires, du tiers facilement. L’État peut commencer par couper dans mauvaise graisse : réduire ses effectifs avant d’endetter le pays et de pénaliser les générations futures. Il y a ici, la principale piste pour réduire les déficits et contenir le fardeau de la dette. Mais cela requiert du courage et du leadership des hommes et des femmes politiques. Et ce courage qui semble faire défaut chez les élus et les élites liées.

Un État gangréné par l’incompétence
L’autre preuve du dévoiement de l’État a trait à la politisation extrême des administrations publiques, toutes sans exception. Du ministère de la Sécurité publique (police et forces de l’ordre), au ministère de la Justice, en passant par le ministère de l’Environnement, ou celui des Finances, pour ne citer que ceux-là.
Les partis politiques ayant gouverné le pays depuis 2011 ont placé beaucoup de leurs «militants» sans formation, ni sens de l’État dans des postes clefs, pour servir de sentinelles et pour satisfaire leurs intérêts partisans, plutôt que ceux du pays et de la collectivité.
À cette gestion partisane, s’ajoute une méchante couche de corruption, génératrice d’une indescriptible évasion fiscale. Une évasion qui concerne quasiment 80% des entreprises et tous les employés du secteur informel. Le secteur informel compte 48% des 3,6 millions d’actifs déclarés.
De la petite corruption, selon plusieurs ministres et économistes sollicités par les médias. Mais quand la petite corruption se généralise, ses impacts finissent, somme toute, par coûter bien plus cher que la «grosse corruption». Cette dernière est plus concentrée et plus limitée dans son étendue, comme du temps de l’ère Ben Ali (et sa famille).
La politisation de l’administration publique a développé, dans son sillage, un état d’esprit qui fait fi du sens de l’État. Tous les sondages récents montrent que la corruption de l’État (gouvernement, parlement, banques, justice, etc.) est au moins aussi importante que la corruption dans le secteur privé ou informel.
La neutralité et la probité des fonctionnaires n’est plus un souci pour les gouvernements de l’après 2011. Les lobbyistes et les barons de la contrebande font désormais la loi et se sont installés dans les articulations névralgiques de la prise de décision au sommet de l’État. Tous évitent de payer leurs impôts et s’enrichissent par des situations rentières, creusant davantage la «faillite fiscale» de l’État tunisien.
L’étouffant déficit budgétaire que vit la Tunisie actuellement est en grande partie expliqué par cette politisation des administrations publiques! Un fléau volontairement occulté dans les débats publics et les webinaires des économistes de la place. Pourtant, il est plus facile de neutraliser ces milieux que de s’endetter à des taux d’intérêt pouvant frôler les 12%, les prochains mois!

L’équivalence de Ricardo : dette=impôt=désinvestissement!
Le niveau de la dette par rapport au PIB est passé de 38% en 2010 à plus de 92% en 2020, Voire même 112%, si on tient compte de la dette des entreprises publiques. En même temps, la pression fiscale a atteint 33% (contre 19% en 2009). Et cela n’a pas arrangé l’investissement qui s’est rétracté de 26% du PIB, en 2010 à seulement 8% en 2020.
L’Équivalence de Ricadro, une loi macro-économique stipule que l’augmentation des dettes étatiques (et déficits) fait augmenter les taxes et fait péricliter les investissements privés périclitent.
Anticipation rationnelle oblige! Et c’est bien ce qui arrive à la Tunisie.Sur un plan purement éthique, les déficits budgétaires et l’endettement lié vont pénaliser lourdement les jeunes générations tunisiennes. Et cette pénalisation sera encore plus dure quand on sait que la Tunisie est sur la trajectoire d’un imminent déclin démographique (moins d’actifs occupés pour remplacer les départs à la retraite).
Avec la transition démographique, l’État-providence est en passe de laisser place à un État-défaillance.
L’État tunisien perd au fil du temps le sens de la qualité des services publics. Aujourd’hui, il y a cinquante fois plus de voitures de fonction pour les «gestionnaires de l’État» que de lits d’hôpitaux équipés pour les citoyens.
Voulant être un État passe-partout, un État touche-à-tout, l’État tunisien d’aujourd’hui a fini par éroder sa crédibilité, endetté sa population et creusé les déficits publics.
L’État s’est dispersé, s’est épuisé et s’est fait infiltrer par des élites mal-vaillantes.

«État failli»?
Trop d’État ruine l’économie et dégrade la soutenabilité du bien-être collectif.
La démocratie tunisienne paie déjà les frais du fardeau d’une dette insoutenable. Et si le gouvernement n’engage pas les réformes requises, l’État risque de se trouver très prochainement incapable de payer les salaires de son armada de fonctionnaires, incapable d’honorer les indemnités d’un demi-million de retraités, avec moins d’appui aux services sociaux d’une population démunie qui avoisine les 3 millions.
En déclarant faillite, la Tunisie ne peut que compromettre sa transition démocratique, et ce, en se plaçant de facto sous la tutelle politique de ses créanciers et à la merci de ses prédateurs.

*Universitaire au Canada

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