Abdelwahab Bouhdiba n’est plus : Le jeudi noir de la sociologie tunisienne

Avec sa disparition, la Tunisie vient de perdre l’un des pères de la sociologie. Ayant à son actif d’innombrables recherches et ouvrages,  Abdelwahab Bouhdiba, décédé à l’âge de 88 ans, est l’un des pionniers de la sociologie tunisienne qui ont établi les premiers fondements de cette discipline. Réalités a tenu à rendre hommage à cette figure emblématique de la scène tunisienne donnant la parole à des penseurs et intellectuels contemporains qui ont connu Abdelwahab Bouhdiba, dont le président actuel de Beït-al Hikma Abdelmajid Charfi, la Professeure d’histoire contemporaine à l’Université de La Manouba, Kmar Bendana, qui a réalisé avec lui, en 1995, un long entretien autour de la Revue tunisienne de sciences sociales (RTSS) qu’il dirigeait pendant 18 ans, ainsi qu’à l’un de ses étudiants, le philosophe, anthropologue et islamologue Youssef Seddik.

 Durant plus d’un demi-siècle, Abdelwahab Bouhdiba, éminent sociologue, a toujours fait preuve d’une clairvoyance exceptionnelle sur des sujets «brûlants» et «tabous», notamment la question religieuse. Ses approches et ses idées lui ont valu le respect et l’admiration, autant que le refus et la réfutation. Mettre en question certaines “vérités” religieuses au sein d’une société conservatrice, était comme danser sur un nid de serpents. Un défi que le défunt a relevé sans atermoiement ni appréhension.

Pour un islam progressiste
Le philosophe Abdelwahab Bouhdiba, ex-président et membre honorifique de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït al-Hikma (1995-2010), avait une lecture typique de l’islam. Natif de la ville de Kairouan (considérée comme la 4e ville sainte de l’Islam) et auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages dont “La sexualité en islam” (1975), traduit en arabe, en anglais, en japonais et en espagnol, et “L’homme en Islam” (2006). Il s’agit de deux ouvrages audacieux qui traitent  entre autres de la question de la “pudeur sexuelle” chez les musulmans et qui ont suscité une large polémique au sein de ses détracteurs. Abdelwahab Bouhdiba plaidait pour un islam progressiste et repensé.
En effet, en 1967 déjà, Bouhdiba a, à travers son “Essai de typologie de l’islam maghrébin”, appelé à ce que l’Islam de demain fasse son aggiornamento, voire même sa propre “transformation”. Le penseur considérait qu’il fallait repenser l’islam car il ne peut pas continuer tel qu’il était durant des siècles. Bouhdiba considérait que le salut de la société arabe résidait dans la purification imminente du patrimoine islamique de toutes les formes de fanatisme. Toutefois, “nous devons œuvrer à ce que ce changement – qui se fait généralement dans les deux sens, rétrograde ou progressiste –  soit dans le sens positif”, signale le penseur.
Evoquant les moments largement difficiles que vivent actuellement la Tunisie et le monde arabe, au temps des révolutions, notamment avec la montée de l’extrémisme et du terrorisme, l’auteur de “La culture du Coran” (2004) et de “Sur les pas d’Ibn Khaldoun” (2006), estimait que, tout comme ce fut le cas avec la pensée et les civilisations humaines, l’islam aussi traverse une vague de variations difficiles.
Dans la plupart de ses déclarations ou œuvres, Bouhdiba avait tiré à boulets rouges sur les organisations et groupes terroristes, ainsi que sur les partis de l’islam politique. Le philosophe rejette catégoriquement le fait de lier la religion à la violence. Il récuse également tout rapport entre la religion et la politique : “La religion ne va pas de pair avec la violence ni avec la politique. Il n’y a pas de guerres saintes, toutes les guerres sont maléfiques”, soulignait-il.
Bouhdiba défendait mordicus ses idées et ses attitudes contre le discours passéiste basé sur le fanatisme, la rigidité de l’identité et l’enfermement sur soi. Son passage par la prestigieuse université de la Sorbonne, où il a mené ses études philosophiques et littéraires débouchant, en 1959, sur l’agrégation en philosophie et en 1972 sur un doctorat d’État, lui a permis d’acquérir des principes et des valeurs qui lui avaient été utiles dans ses recherches, notamment sur la pensée critique.

La religiosité des Tunisiens et la question féminine
La question de repenser l’islam a fait l’objet d’ailleurs d’une longue contribution du jeune chercheur Bouhdiba, publiée sur les colonnes du journal français Le Monde en mai 1969 dans le cadre d’un supplément portant sur le thème “La Tunisie, une expérience originale au carrefour de l’Afrique et de l’Orient”.
Dans cet article très original et très prisé, Abdelwahab Bouhdiba a mis la lumière sur les mutations profondes ayant affecté la religiosité des Tunisiens. L’auteur considère que “les mutations profondes et radicales qui affectent la religiosité des Tunisiens sont certes encouragées par les responsables. Elles trouvent cependant, dans les transformations économiques, sociales et culturelles, un terrain propice à l’élaboration de nouvelles représentations qui, sans rompre tout à fait avec les traditions du passé, n’en portent pas moins la marque d’une volonté de renouvellement radical et à tous les niveaux”.
La perception traditionnelle des rapports entre les sexes fut également au cœur de cette étude qui a traité un sujet d’actualité brûlante, à savoir l’égalité des genres. Bouhdiba a écrit dans ce sens : “L’homme rêve de plus en plus d’une partenaire égale, éduquée, ouverte sur la modernité. Cela est encore plus vrai de la femme. Encouragée, soutenue par le président et par Mme Wassila Bourguiba, par la puissante et parfois redoutable Union des femmes de Tunisie, la Tunisienne se rebelle contre la situation qui lui était faite(…) De ce qui précède, on peut se rendre compte que si la Tunisie passe pour être moderniste, c’est à cause de cet effort pathétique pour définir une nouvelle éthique sexuelle. Plus généralement encore, une lutte héroïque est menée pour combattre l’hypocrisie religieuse et la piété de façade”. Et l’ancien professeur émérite à l’université de Tunis, directeur du département de sociologie à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, et enseignant dans plusieurs universités européennes et canadiennes, de conclure dans ce document datant de plus d’un demi-siècle : “En Tunisie, nous assistons à une véritable redécouverte laïque du sacré. Le pari des générations actuellement maîtresses des destinées du pays est de sacraliser la vie et d’humaniser la religion. Cela ne pourra se faire que si les générations montantes prennent conscience de l’ampleur de l’effort et de la majesté de la tâche”.

La crise culturelle et la philosophie en Tunisie
Abdelwahab Bouhdiba, le sociologue et chercheur en anthropologie, directeur général adjoint de l’Organisation arabe pour l’éducation, la culture et les sciences entre 1991 et 1994, a axé certaines de ses recherches sur la question culturelle à laquelle il a consacré un intérêt très particulier.  Pour l’ancien membre du Conseil exécutif de l’Unesco, “contrairement à ce que l’on pense, la plus grande crise qu’on est en train de traverser, n’est ni politique ni économique mais plutôt, culturelle”. Car, selon l’ancien directeur du Centre d’études et de recherches économiques et sociales CERES pendant 20 ans (1972-1992), “cette crise, dans sa dimension universelle, qui nous secoue, nous les Arabes à travers les générations, englobe toutes ces problématiques qui nous préoccupent.”
Dans une conférence donnée autour du thème «Philosophie et crise de la culture», organisée par le Collège de Tunis en avril 2019, le philosophe Bouhdiba a considéré que “la philosophie en Tunisie a atteint un stade de responsabilité élevé.  Elle est aujourd’hui entre de bonnes mains. Elle est une interrogation permanente de l’esprit dans une quête de compréhension des égarements pour mieux appréhender l’avenir”.

 Bourguiba, Ben Ali et les islamistes
Bien que n’étant pas au beau fixe, la relation entre Bouhdiba et Bourguiba ne fut pas aussi conflictuelle qu’on le pense. Abdelwahab Bouhdiba a réussi malgré tout à susciter, par sa perspicacité et par les sujets osés et audacieux qu’il traitait, l’intérêt du bâtisseur de l’Etat de l’indépendance. Entre les deux hommes, il y avait plusieurs valeurs partagées, notamment en rapport avec la liberté de la femme, la modernisation de la société, ainsi que la question religieuse. “Entre moi et Bourguiba, il y avait des désaccords de principe sur maintes questions, toutefois, il m’a toujours laissé travailler librement”, répliquait Abdelwahab Bouhdiba.
Dans l’une des interviews accordée à une chaîne de télévision arabe, Bouhdiba a exprimé son rejet total de la politique de Ben Ali qui a débouché sur une révolte populaire. “J’avais toujours des soucis, voire des craintes quant aux dépassements commis par le régime de Ben Ali tant sur le plan politique qu’économique”. La Révolution tunisienne du 14 janvier 2011 n’a pas surpris Bouhdiba qui considérait que “la société tunisienne s’est développée durant une cinquantaine d’années. Une telle révolte populaire était prévisible, voire inévitable”. Et qu’en est-il de la montée des islamistes au pouvoir ? Bouhdiba le reconnaît sans complexe : “L’arrivée au pouvoir du mouvement Ennahdha m’a surpris, car j’avais une confiance absolue en les responsables et hommes politiques, y compris ceux appartenant au RCD pour qu’ils assument leur responsabilité historique et prennent les choses en main. Hélas, ils ont cédé la place aux islamistes qui attendaient impatiemment cette occasion pour conquérir le pouvoir”.
Le lauréat du prix Unesco Sharjah pour la culture arabe (2004) et du prix Tahar Haddad pour les recherches en humanités (2018) pour son essai “La culture du parfum en islam”, n’y va pas par quatre chemins : “Les islamistes d’Ennahdha ont apporté avec eux des préjugés et des idées étranges à la société tunisienne qui a vécu durant deux siècles, une évolution intellectuelle et culturelle continue”. L’ancien directeur de la Revue tunisienne des sciences sociales et auteur de ”Kairouan la durée” (2006), “Entretiens au bord de la mer” (2010), “La culture du parfum en Islam” (2017)… ainsi que d’environ 150 études, articles et recherches, considère que les islamistes d’Ennahdha se sont échinés à radicaliser la société en revenant aux sources fondatrices de l’islam. Toutefois, l’intellectuel s’est montré dans la plupart de ses déclarations, confiant et rassuré, car “l’intelligentsia et l’élite tunisienne qui ont établi la renaissance (la Nahdha) dans notre pays, font aujourd’hui face aux islamistes mais elles étoufferont dans l’œuf leur projet. Les graines de lumières qu’on a semées durant des années finiront par produire de l’humus pour la Tunisie de Bourguiba et de Mahmoud Messadi”.
Le jeudi 17 décembre 2020 restera ancré dans la mémoire des Tunisiens, non seulement de par sa coïncidence avec la célébration du 10e anniversaire de la révolte populaire en Tunisie, mais aussi parce que nous avons perdu un porteur de projet réformiste de grande envergure. Il s’agit d’un “jeudi noir” pour la sociologie en Tunisie.
Qu’il repose en paix.

L’Adieu à une icône de la pensée éclairée

Par Abdelmajid Charfi,
président de Beït al-Hikma

C’est au président de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts Beït-al Hikma qu’a échu la mission de rendre le dernier hommage à l’illustre disparu. Dans l’oraison funèbre prononcée à cet effet, Abdelmajid Charfi a tracé le parcours ô combien riche de Abdelwahab Bouhdiba. En voici le texte intégral :

« Aujourd’hui, c’est le jour de notre dernier adieu… Tu nous as quittés après un long parcours et une vie pleine d’efforts, riche en savoir, dense en productions. Si nous vous disons Adieu avec beaucoup d’amertume, c’est parce que nous perdons en vous l’un des bâtisseurs de l’Université tunisienne moderne, l’intellectuel que des générations de Tunisiens ont connu comme enseignant compétent au département de la philosophie à la Faculté des lettres et des sciences humaines, comme  professeur respecté et directeur et fondateur du département de la sociologie au sein de cette même faculté et président des commissions d’examens, de recrutement et de promotion aux divers grades.
Nous perdons en vous quelqu’un qui a laissé ses traces dans les laboratoires de recherches en sciences humaines en Tunisie et à l’étranger lorsque vous avez pris en main les destinées du Centre des études économiques et sociales pendant des années. Nous perdons en vous le directeur du CERES durant de longues années et le président de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït al-Hikma où vous avez veillé à l’organisation de conférences et colloques et à la publication de leurs travaux.
Aujourd’hui, c’est notre dernier adieu, à vous le membre honorifique de notre Académie qui a été restructurée grâce à la Révolution. Nous vous avons connu un collègue rigoureux et un homme curieux et soucieux de suivre toutes les nouvelles publications en Tunisie ou ailleurs dans toutes les disciplines en rapport avec l’histoire, la philosophie, la sociologie et les études islamiques, ainsi qu’un lecteur féru et très averti. Vos publications qui témoignent d’une impartialité, d’une liberté d’opinion et d’un attachement à notre patrimoine et aux fondements de notre identité, sont une source d’inspiration pour les chercheurs et penseurs modernistes de l’Est comme de l’Occident.
Aujourd’hui, c’est notre dernier adieu, mais vous demeurez présent dans l’âme et la mémoire de vos lecteurs. Ils n’oublieront jamais que vous étiez pionnier en abordant des questions et des sujets tabous, audacieux, en traitant des sujets délaissés, notamment en rapport avec la sexualité, ses problématiques ainsi que ses diverses dimensions implicites.
Vous avez manifesté aussi, sereinement, un rejet aux tendances du public, emporté par l’ignorance des fondements de la religiosité sincère et profonde tout en défendant, loin de tout fanatisme, les politiques de modernisation adoptées par l’Etat national (…)
Aujourd’hui, c’est notre dernier adieu, à vous qui avez activement participé à l’instauration de la recherche sociale dans notre pays après qu’elle eut été exclusivement réservée à ceux appartenant, directement ou indirectement, à la mentalité coloniale. Vos recherches ont axé entre autres sur la criminalité en rapport avec les mutations sociales, sur la relation du public avec la justice, sur les impératifs du savoir et du développement, sur la relation des Arabes et des musulmans avec l’Europe, sur l’imaginaire maghrébin à travers les contes pour enfants, sur le phénomène de la pudeur et même sur des sujets très originaux tels que la culture du parfum.
C’est ainsi que vous avez été, cher défunt, et c’est ainsi que demeureront vos traces, un symbole de la pensée éclairée et le témoignage que les corps périclitent et que les idées ne disparaissent pas avec l’absence de leurs auteurs. Tel est le réconfort de tous ceux qui vous ont connu de près parmi les membres de votre famille, vos étudiants et vos collègues.
Paix à ton âme.

« Nous sommes tous à Dieu et à Lui nous retournons ».

Bouhdiba, scrupuleux et attentif au poids des mots

Par Kmar Bendana

« J’ai connu Abdelwahab Bouhdiba comme auteur et conférencier. J’étais intéressée par ses publications, notamment La sexualité en Islam (1975), un ouvrage qui s’attaquait à un sujet peu fréquenté à l’époque. Deux études ont également attiré mon attention : l’une sur la criminalité (1965) et l’autre sur la justice (1975). Ces deux enquêtes étaient ancrées dans la réalité tunisienne et elles restent, à mon avis, parlantes jusqu’à aujourd’hui.


Le conférencier Abdelwahab Bouhdiba avait, à mes yeux, une grande qualité. Il passait avec aisance de l’arabe au français avec précision et sur tous les registres : depuis le dialectal jusqu’au littéraire, de la culture populaire à la littérature et jusqu’aux références savantes. Il avait une pensée fluide dans les deux langues, naviguant entre les niveaux d’expression et les référentiels de chacune.
Je considère Bouhdiba comme un scientifique. J’appréciais sa démarche construite autour de la démonstration et la rigueur, tout en étant consciente des aspects idéologiques de ses idées.
Je me souviens de deux rencontres avec lui. La première a eu lieu en 1995. Il venait d’être nommé à la tête de Beït al-Hikma. J’ai eu avec lui un long entretien sur la manière dont il a dirigé la Revue tunisienne de sciences sociales (RTSS) pendant 18 ans (1972-1990). Je lui ai soumis le texte pour correction et il l’a repris dans le détail1. J’ai découvert quelqu’un de scrupuleux, attentif et soucieux des formulations. J’ai compris ce jour-là- il y a 25 ans- que l’homme savait que ses mots seraient jugés dans la durée et par la postérité.
La deuxième rencontre a eu lieu en avril 2018, dans le cadre du 6e symposium de l’Université de la Manouba sur le thème Normes et valeurs. L’université a décidé de lui attribuer avec Régis Debray le prix Savoirs partagés. Bouhdiba a prononcé, à cette occasion, une conférence vivante sur les normes et valeurs en cours dans la réalité tunisienne : al halalالحلال, al haram الحرام, el wajib الواجب, al char’i الشّرعي… Son propos a fait l’objet d’un débat avec le sociologue Imed Melliti, la juriste Salsabil Klibi, l’historien Lotfi Aïssa et l’homme de théâtre Taoufik Jbali2. L’échange était riche et Bouhdiba a montré une souplesse de pensée et une liberté de circuler entre la culture dite orientale et classique et les apports de la philosophie française et occidentale. Il est resté jusqu’au bout nourri par ces deux versants de la culture scientifique.
Bouhdiba est arrivé à inscrire la culture arabe et musulmane dans une pensée contemporaine. Il n’est pas passéiste. Il a appelé à comparer les éléments de cette culture avec les outils et les notions, aujourd’hui en usage. Il a investi les outils philosophiques, les instruments d’analyse des sciences humaines et sociales. Bouhdiba a déployé jusqu’à la fin de sa vie un travail qui concilie deux pôles de la pensée contemporaine dans laquelle il baignait.  En faisant ressortir l’universalité de la religion musulmane et de la culture arabo-musulmane, il les extrait d’un passéisme dangereux. Son œuvre donne les moyens intellectuels et scientifiques de penser aujourd’hui l’islam et la culture arabo-musulmane avec des cadres contemporains. »

Notes
1 – https://hctc.hypotheses.org/2408
2 – https://www.youtube.com/watch?v=aZtQzgK5Zd0 ;
– https://www.youtube.com/watch?v=FtASKV_l5HM
– https://www.youtube.com/watch?v=Rr6wrO5QcYE&feature=emb_logo

Le prof et l’impossible disciple

Par Youssef Seddik

Dieu ait son âme, “Si” Abdelwahab! Une lourde perte pour la Tunisie. 1964, j’avais 20 ans : il était ma toute première fenêtre pour entrevoir ce chemin dont Heidegger disait qu’il “ ne mène nulle part”. Avant de m’y engager, malgré tout, moi-même… Je le voyais, je le vois toujours, du premier rang de la salle de classe, debout, lui sur l’estrade, mon prof de morale et sociologie. Un français impeccable, parfois précieux et coquet. Un arabe quand il évoquait Ibn Ruchd ou Ibn Khaldûn, tout aussi capable d’apprivoiser l’écoute et l’attentive envie de penser. Dois-je avouer, maintenant qu’il est dans la Demeure de la Vérité, Dâr al-haqq, que j’ai dû, dix ans plus tard, devenu à mon tour enseignant de philosophie, l’irriter, peut-être le blesser en passant au crible de la critique son ouvrage principal qui venait de paraître, La sexualité en islam (Editions PUF). C’était au Club Tahar Haddad, devant une salle archipleine. A la tribune pour animer le débat, deux grands disparus, Mongi Chemli et Taoufik Baccar.  Nous nous voyons souvent, invités l’un et l’autre, à divers colloques et cérémonies, j’ai constamment tenté de l’approcher pour me faire absoudre et me faire pardonner un délit de jeunesse. En vain.
Encore une fois, que le Divin l’enveloppe de Sa Grâce…  

 

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