Encore un dialogue national : Peut-on sauver la Tunisie ?

L’interview  exclusive accordée par le président de l’ARP à Al Watanya 1, le 8 novembre, complaisante et sans grande consistance, avait un seul objectif : suggérer l’idée d’un consensus du type Nidaa Tounes-Ennahdha au président de la République Kaïs Saïed et aux partis récalcitrants siégeant au Parlement, Attayar en tête. Pour Rached Ghannouchi, ce consensus qui fait table rase de tout le reliquat fâcheux en termes de dépassements toutes catégories confondues, aussi graves soient-ils, est la solution magique qui a déjà fait ses preuves en sauvant le pays de la guerre civile en 2013. Au nom de ce consensus, le défunt président Caïd Essebsi avait fait la tournée des instances européennes et internationales pour défendre l’islam politique et se porter garant de la démocratisation des islamistes.  Ces temps sont bien loin.

 Sept ans après, la situation est aussi explosive. Le déficit économique, les menaces sécuritaires et l’instabilité politique exigent dans les plus brefs délais une prise de conscience générale et un plan de sauvetage de la Tunisie à tous les niveaux et dans tous les domaines. Mais est-ce le même contexte de dialogue, la même aptitude à négocier, la même volonté de rectifier le tir ? Rien n’est moins sûr. D’abord, le consensus n’a pas survécu aux tiraillements et aux surenchères politiques ; puis, Si Béji, le leader consensuel, n’est plus là. Le quinquennat  2014-2019 a fait beaucoup de tort à la Tunisie; la crise, qui a miné les relations entre les deux têtes de l’Exécutif, a eu les conséquences les plus néfastes dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale. Alors que la lutte contre la corruption était placée au premier plan des priorités du gouvernement Youssef Chahed, les corrompus aujourd’hui ont connu une ascension fulgurante et sont aux commandes du pays. La situation s’est enlisée depuis le décès du président Caïd Essebsi et s’est aggravée au cours de la première année du quinquennat 2019-2024. Le pays surendetté, pris en otage par les tensions sociales, hypothéqué par les réseaux mafieux et terroristes, est dans l’impasse. Des dizaines de milliers de Tunisiens ne croient plus en leur pays, ils ont migré, d’autres se préparent à partir à la première occasion.

Kaïs Saïed, l’unique recours ?
Après les révélations de Taïeb Rached et de Béchir Akremi, respectivement premier président de la Cour de cassation et ancien procureur général de la République, s’accusant mutuellement de graves délits, complicité terroriste pour Akremi et corruption pour Rached, ainsi que celles des ministres de la Défense et de l’Intérieur, le premier parlant de trahison de certains soldats en association avec des terroristes et le second, d’implication de hauts cadres sécuritaires dans la prolifération du trafic des stupéfiants, il faut se rendre à l’évidence que rien ne va plus et qu’il est temps que les Tunisiens marquent une pause pour méditer leur sort et décider de ce qui doit être fait : s’en sortir ou mourir.
Des appels sont entendus çà et là interpellant le président Kaïs Saïed pour organiser et superviser un dialogue national qui aurait la même issue heureuse que celle de 2012. Mais là encore, les acteurs de la vie nationale ne sont pas d’accord. Le Courant démocrate propose un dialogue économique et social, convaincu que la résolution des problèmes financiers de l’Etat et ceux de la précarité et de la pauvreté est l’issue de secours pour tous les Tunisiens et le facteur de stabilité politique. L’Ugtt quant à elle défend l’idée d’un dialogue politique afin de mettre les différents courants et partis face à leurs responsabilités et à leurs devoirs envers la nation, ce qui est en mesure d’avoir des conséquences positives aussi bien sur l’économique que sur le social. Si la prise de conscience commence ainsi à prendre forme, peut-on pour autant parier sur son issue favorable ?
Le contexte n’est plus le même qu’en 2012, les divisions sont plus profondes, les régions et les citoyens moins ambitieux, la classe politique  moins compétente et moins engagée, la haine et la violence plus fortes et plus installées, les horizons plus sombres surtout pour les jeunes.  Personne ne sait de quoi sera fait demain.
De sorte qu’une interrogation revient dans toutes les bouches : qui gouverne aujourd’hui ? Qui est en mesure de sortir le pays de l’impasse ? Qui peut encore sauver la Tunisie ? Si le dialogue national se présente aujourd’hui comme la seule alternative, qui pourra le piloter et veiller à sa bonne marche et à son efficacité ? Qui aura le cran d’assainir les scènes politique et économique des parasites qui les infestent ? Cette personne ou ce groupe de personnes doit être au-dessus de tout soupçon, ne doit craindre aucune contre-attaque judiciaire et doit impérativement jouir de la confiance de tous.  A ce jour, seul Kaïs Saïed peut prétendre à ce profil et jouir de cette confiance, car il est effectivement un homme intègre, sans casseroles jusque-là, et au-dessus de tout soupçon. Certains ont essayé de lui coller les pages facebook sponsorisées qui ont fait campagne pour lui à l’élection présidentielle de 2019, en vain. Les pages sponsorisées, n’importe qui peut en créer et sa campagne électorale demeurera dans l’histoire des élections la moins chère, autour de 0,030 dinars par électeur. Anecdotique ! Seul inconvénient : le président Saïed refuse toujours de travailler et de composer avec les parties dont la réputation est entachée de soupçons liés à la corruption ou au terrorisme. S’il y a, donc, un dialogue, il ne sera pas national. Seront exclus d’emblée de ces assises : Qalb Tounes, Al Karama et le PDL. Nabil Karoui, accusé de corruption, a été épinglé pour fraudes électorales par la Cour des comptes ; Seïfeddine Makhlouf est notoirement connu comme un défenseur et un apologiste du terrorisme sans oublier son opposition farouche à Kaïs Saïed et son retournement de veste en faveur de Nabil Karoui après avoir été son pire détracteur ;  Abir Moussi, la rebelle de l’ancien régime, demeure indomptable envers et contre tous tant qu’Ennahdha gouvernera.

Le jeu malsain des partis
Rached Ghannouchi a fini par changer son fusil d’épaule et par obéir à la volonté des nahdhaouis qui l’ont blâmé pour son rapprochement de Nabil Karoui, même si cette alliance lui garantit un réservoir confortable de voix avec celles d’Al Karama. Exit donc Qalb Tounes et un pas vers Kaïs Saïed. Pour Rached Ghannouchi, le consensus est l’issue de secours pour lui et pour la Tunisie qui s’est effondrée depuis que les islamistes sont aux commandes.  Il reste Seïfeddine Makhlouf, bras droit radical de Ghannouchi.  Le Cheikh n’hésitera pas à l’écarter quand l’intérêt se fera pressant, comme il l’a fait condamner par le bureau de l’ARP pour violences graves contre la présidente du PDL, son ennemie jurée, à la demande de l’Organisation mondiale des parlements (UIT) saisie par Abir Moussi. Deux pas vers le président Saïed, mais pas suffisants pour un consensus politique. A moins que Ghannouchi ne revienne à ses vieilles amours et ne renoue avec le courant démocratique, proche de Kaïs Saïed, dirigé par Mohamed Abbou, avant son départ au lendemain  de la démission du gouvernement Fakhfakh. Si rien ne ressort encore au grand jour de ce qui pourrait se tramer dans les coulisses du Cheikh et d’Attayar, le radoucissement des propos de l’épouse Abbou, présidente du bloc d’Attayar, envers Ghannouchi ces derniers jours, trahit un réchauffement des relations, rompues après les graves révélations de Mohamed Abbou sur les crimes politiques et financiers d’Ennahdha. Abbou serait pour Ennahdha le troisième et décisif pas vers Kaïs Saïed dans le cas où il opterait pour un dialogue national politique.
La politique et la démocratie en Tunisie sont faites sur mesure par ceux qui tiennent les rênes du pays, les scandales et les conflits passent aussi vite qu’un orage d’été. Sauf que les Tunisiens observent et évaluent. Attayar donne l’impression d’être prêt à s’allier avec le diable tant que cette alliance le mène au pouvoir, après quoi, il ferait tout pour s’y maintenir, même s’il faut défendre un chef de gouvernement, son patron, rattrapé par la justice dans une affaire de conflit d’intérêts, alors qu’il est un super ministre chargé de la lutte contre la corruption. Les Tunisiens n’oublieront pas de sitôt toutes les magouilles et les calculs politiques qui plombent le pays depuis 2011. Déjà, selon le dernier sondage de Sigma Conseil du mois de novembre (pour le journal Le Maghreb), près de 75% des sondés ne comptent pas voter si les élections législatives devaient se dérouler ce mois-ci. Un indice élevé de ras-le-bol révélateur de la disgrâce auprès des Tunisiens des partis politiques, tous courants confondus.
Après le scandale qui a entaché les deux plus hauts magistrats, les Tunisiens sont encore plus choqués et désemparés. Le pouvoir judiciaire, seul capable de mener une opération « mani pulite » pour assainir le pays de la corruption rampante et de la gangrène terroriste, semble être lui aussi pris en otage par les politiques.
Pour cela, il n’est plus admissible que le président de la République reste silencieux, inactif et laisse faire. Il est appelé à agir, au plus vite, pour la Tunisie, pour ceux qui l’ont élu et pour les autres aussi. Il est à Carthage depuis une année, il sait désormais qui est intègre et qui ne l’est pas. Les corrompus, les mafieux, les alliés du terrorisme devront être jugés et écartés par la force de la loi, il n’est plus admissible que ceux qui ont des « dossiers » soient nommés ou élus dans les instances électorales et administratives de l’Etat. Des initiatives doivent être prises pour changer ce qui doit l’être : système politique, loi électorale, Constitution…tant qu’il est encore possible de sauver la Tunisie, même s’il faut  mobiliser le Conseil supérieur des armées. C’est le devoir de Kaïs Saïed envers la nation dont il a la charge de garantir la sécurité, la stabilité et la pérennité.

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