Un monde en transition accélérée par la Covid-19

La crise sanitaire a aggravé les fractures qui minaient déjà depuis des années un ordre international de plus en plus tourmenté. Pendant le confinement, beaucoup se sont affichés ouvertement utopistes et ont rêvé à des «lendemains qui chantent». Mais, il n’y aura vraisemblablement pas de monde nouveau, au contraire, et comme le dit Michel Houellebecq, l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, « tout restera exactement pareil ». Et « nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire».

Le ralentissement forcé de l’économie mondiale et la crise économique qui s’en est suivie ont exercé une énorme pression sur les dirigeants des grandes puissances afin de repenser leurs stratégies industrielles et commerciales. Outre les effets d’annonce émis à chaud pour promettre un monde nouveau à une opinion publique que la crise sanitaire a angoissée, de nombreux pays ont promis de tout faire pour plus de résilience et moins de dépendance à l’égard de la Chine.
Mais comme le dit Thomas Friedman dans une tribune récente, « hélas, il n’y a pas d’immunité collective à la cupidité. » L’obsession de la production en temps réel, exactement ajustée à l’état de la demande, pourra difficilement faire place à la nécessité coûteuse de constituer des stocks et de les gérer. Et pas seulement dans le secteur sanitaire. Le consommateur continuera à acheter les biens aux prix les plus abordables.
Mais les reconfigurations à venir, n’obéiront pas qu’à une contrainte de rationalité économique, elles dépendront aussi en grande partie du bras de fer qui oppose Washington à Pékin. Tout semble indiquer que les relations internationales vont être marquées dans les années qui viennent par une nouvelle guerre froide. Cette tension entre les Etats-Unis et la Chine est violente et s’inscrit dans la durée, vers un découplage qui rendrait les économies chinoise et américaine moins interdépendantes, et vers une nouvelle mondialisation par axes, où Washington continuerait de faire pression sur tous les pays pour exclure des sociétés chinoises. Cette tendance irrationnelle néo-bushienne ne va pas disparaître, elle va s’accélérer et structurer nos relations.

 La guerre froide sino-américaine durera après l’ère Trump
Michèle Flournoy, pressentie comme la probable secrétaire à la Défense américaine si Joe Biden remporte l’élection présidentielle, a affirmé devant la Commission d’examen de l’économie et de la sécurité américano-chinoise s’inquiéter de cette «nouvelle incertitude dangereuse sur la capacité des États-Unis à contrôler les différentes actions chinoises». Même son de cloche en France, où une récente note interne du Quai d’OrsayI tente de définir ce que sera le jour d’après l’épidémie pour la diplomatie française, et désigne la Chine comme le principal problème.
Jour après jour, la peur de la Chine conditionne de plus en plus l’ensemble des politiques occidentales autant au plan interne qu’international. La théorie du bouc émissaire, si chère à René Girard, est toujours en vogue. « Dès l’origine, les groupes humains ont dû se protéger contre l’emballement des désirs. Ce protecteur, c’est le «métèque» malchanceux, le type un peu bizarre qui passait par là et va concentrer sur lui toutes les haines. Son meurtre collectif permet à la horde sauvage de redevenir communauté paisible. »
Et cette compétition, devenue stratégique, entre les Etats-Unis et la Chine, n’épargne désormais aucune dimension; elle est « multiforme, avec des dimensions économiques, technologiques, politiques, idéologiques et militaires. Toute approche réussie de cette compétition doit tenir compte de chacune de ces dimensions. » Le fait qu’un démocrate de premier plan adopte cette position souligne un aspect important de la nouvelle rivalité américano-chinoise: elle ne disparaîtra pas si Trump perd l’élection présidentielle du 3 novembre 2020.
Une approche Biden de la Chine mettrait davantage l’accent sur les alliances américaines que ne l’a fait l’Administration Trump, principalement par «embrigadement» systématique de l’Europe plutôt que par un rééquilibrage de la relation transatlantique, et utiliserait probablement moins les taxes douanières punitives, déclarées d’ailleurs illégales par l’OMC, mais il faudra s’attendre à une persistance des réflexes protectionnistes.
Les démocrates chercheraient également à travailler avec la Chine sur le changement climatique. Toutefois, une Administration Biden ne modifierait pas le principe de base de la politique Trump, à savoir que la Chine est désormais « un adversaire ». Il existe désormais un consensus bipartisan dans la classe politique américaine pour contrer la montée en puissance de la Chine.
D’un point de vue strictement économique, cette guerre commerciale et la hausse des droits de douane conséquente sur les importations ont renchéri les coûts des intrants utilisés par les fabricants américains. De plus, ces taxes se sont avérées illusoires, puisque l’excédent commercial de la Chine avec les États-Unis était de 43,6% plus élevé le mois dernier qu’en janvier 2017 lorsque Donald Trump a prêté serment, selon les derniers chiffres commerciaux mensuels publiés par Pékin. Pour couronner le tout, on observe un triplement en un an du déficit budgétaire qui, en 2020, va dépasser 3 100 milliards de dollars à cause de la crise sanitaire.
De plus, le rapatriement probable de plusieurs activités de production dans les prochaines années va faire augmenter le prix des biens et services aux États-Unis, alors que les revenus et le pouvoir d’achat, déjà bas, continueront à diminuer pour une vaste majorité d’Américains.
Autant la guerre froide avec l’Union soviétique était justifiée, autant cet antagonisme exacerbé avec la Chine n’a pas lieu d’être, et est dommageable pour l’Amérique, et notamment sa population la plus pauvre privée de l’effet Walmart qui baisse les prix locaux pour les produits d’utilisation quotidienne. Car, les importations des pays à bas coût, comme la Chine, font diminuer l’inflation domestique par le jeu d’un effet comptable direct, mais et aussi d’un effet indirect : la baisse des prix à l’importation pousse les producteurs nationaux des secteurs en concurrence avec les produits importés à diminuer leurs tarifs.

Analogies historiques (selon Gideon Rachman II)
La rivalité américano-chinoise, qui a commencé par une guerre commerciale, s’est poursuivie dans une multitude de domaines, y compris l’idéologie, et a suscité des analogies avec la guerre froide. Toutefois, compte tenu des niveaux d’intégration économique et sociale entre les États-Unis et la Chine, la guerre froide n’est peut-être pas la meilleure analogie historique.
Les économies des États-Unis et de la Chine sont interdépendantes. Elles ont besoin des marchés intérieurs respectifs pour tirer leur croissance. Le commerce entre la Chine et les États-Unis s’élève à plus d’un demi-trillion de dollars par an. La Chine détient plus de 1 trilliard de dollars de dette américaine. Les grandes entreprises américaines comptent sur la fabrication et la vente de leurs produits en Chine. La fabrication de l’iPhone d’Apple s’articule autour d’une chaîne d’approvisionnement basée dans le Sud de la Chine. Il y a plus de restaurants Kentucky Fried Chicken en Chine qu’aux États-Unis.
L’antagonisme entre les Etats Unis et la Chine, rappelle plutôt celui entre le Royaume-Uni et l’Allemagne avant 1914. C’était une rivalité entre une puissance établie, le Royaume-Uni, et une puissance montante, l’Allemagne. À l’époque, certains soutenaient que l’ampleur de l’intégration économique entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne rendait la guerre à la fois irrationnelle et improbable. Mais cela n’a pas empêché les deux nations de sombrer dans les hostilités. Mais elles ont éclaté à une époque antérieure aux armes nucléaires. En revanche, la menace d’anéantissement nucléaire a défini la guerre froide, et a fait que les forces américaines et soviétiques ne se sont jamais affrontées directement pendant la guerre froide, bien que s’étant souvent battues par proxy.
Mais la comparaison la plus intéressante est peut-être celle de la fin de la guerre froide plutôt que de son début. La compétition n’a pas été réglée sur le champ de bataille ou dans l’espace. En fin de compte, elle a été déterminée par la résilience et le succès des deux sociétés, les États-Unis et l’URSS. In fine, le système soviétique s’est tout simplement effondré sous le poids de ses propres problèmes internes et de la faiblesse de son économie.
C’est cette dernière comparaison qui devrait inquiéter le plus les Américains. L’élection présidentielle actuelle menace de provoquer une crise dans le système démocratique américain d’une sorte qui n’a pas été vue depuis le 19e siècle. Même si les États-Unis réalisent la transition pacifique du pouvoir que Trump n’a pas voulu garantir (en laissant planer le doute pour savoir s’il accepterait une éventuelle défaite, Donald Trump a creusé un peu plus les divisionsIII), l’ère Trump aura alimenté une cassure profonde dans une société américaine déjà très divisée par le creusement des inégalités, l’immigration, les violences policières, le droit des femmes…
Le politologue Francis Fukuyama, célèbre auteur de la «Fin de l’histoire», voit quant à lui dans la pandémie le signe d’une grave crise du système politique américain qui est probablement appelée à durer. Dans une tribune publiée dans The Atlantic, il écrivait : « Ce qui importe en fin de compte n’est pas le type de régime, mais la question de savoir si les citoyens font confiance à leurs dirigeants et si ces dirigeants dirigent un État compétent et efficace. Et à cet égard, l’approfondissement du tribalisme américain laisse peu de raisons d’être optimiste. »
Dans cette guerre multidimensionnelle entre les États-Unis et la Chine pour déterminer quel pays dominera le XXIe siècle, la vitalité de leurs systèmes nationaux pourrait en fin de compte déterminer qui l’emportera.

Conclusion
La réémergence de la concurrence des grandes puissances ne doit pas nous faire oublier l’importance de s’attaquer aux défis transnationaux vitaux qui, dans de nombreux cas, nécessiteront une coopération américano-chinoise. La pandémie aurait pu – et aurait dû – être un moment pour Washington et Pékin de coopérer pour étudier le virus, accélérer l’élaboration de vaccins et empêcher la propagation de la Covid-19 à d’autres pays, en particulier ceux dotés de systèmes de santé moins développés.
Mais comme l’affirme Amine Maalouf dans son avant-dernier livre, Le naufrage des civilisations, « vouloir que tous les pays du monde deviennent des alliés ou des protégés, cela allait à l’encontre de tout ce qui s’est pratiqué en politique depuis l’aube des temps. C’est toujours contre quelqu’un qu’on se mobilise, qu’on affûte ses armes, et qu’on bâtit des alliances. L’ennemi menaçant est trop souvent, hélas, comme une étoile polaire sans laquelle on ne sait plus où l’on va, ni ce que l’on fait, ni même ce que l’on est. »
Il est inéluctable que les tensions vont encore s’exacerber et que la rivalité va aller au-delà des échanges commerciaux, vers notamment de nouvelles normes mondiales sur les technologies émergentes telles que l’Intelligence artificielle, l’Informatique quantique et la 5G, mais aussi des équipements médicaux, de l’industrie pharmaceutique et des technologies vertes, ce qui forcerait plusieurs pays, dont la Tunisie, à choisir un camp. C’est dire le danger aigu que représente la désunion mondiale.
L’historien Yuval Noah Harari en essayant de tirer quelques enseignements de cette crise dans une tribune publiée dans le Financial Times affirme qu’il « manque à l’humanité un leadership mondial » qui n’est précisément plus assuré par les États-Unis, car « la confiance dans l’Administration américaine est érodée. Qui a envie de suivre un leader dont la devise est Moi d’abord» ? Et ce «vide laissé par les États-Unis n’a été comblé par personne d’autre »,… pour l’instant. n

* Mediterranean Development Intiative

Notes

 I Ce document, intitulé « Covid-19 – Premières réflexions en vue du jour d’après » provient du CAPS, le centre d’analyse, de prévision et de stratégie.
II A new Cold war : Trump, Xi and the escalating US-China confrontation, FT 5 octobre 2020.
III Le vote par correspondance, qui a gagné en popularité en raison de la pandémie, risque de retarder le moment où sera connu le vainqueur du scrutin. Les deux camps se préparent à des contentieux et le FBI redoute des violences.

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