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Un appel pour sauver le pays !

Hakim Ben Hammouda, expert en économie et ancien ministre des Finances.

Nul ne peut nier que notre pays passe aujourd’hui par la phase la plus critique de son histoire contemporaine. Les crises se multiplient et les difficultés ne font que croître et s’accumuler, les solutions et les réponses ne cessent de s’éloigner. Le pays, tel un bateau ivre au milieu d’une tempête, connaît les plus grandes difficultés à se frayer un chemin et à trouver sa voie.

La Révolution de l’hiver 2011 avait ouvert un horizon de grandes promesses pour rompre avec le despotisme oriental qui a fermé les espérances de générations entières vers une plus grande ouverture du système politique et une plus grande pluralité politique et sociale. Cette Révolution a donné l’espoir de rompre avec les « maladies infantiles » de l’autoritarisme que sont la corruption, le népotisme et le clientélisme.

La Révolution a également ouvert les perspectives de la réflexion sur les questions de la marginalisation régionale et sociale et toutes les manifestations de la crise sociale, notamment le chômage et particulièrement le chômage des diplômés. Les principales revendications de cette Révolution étaient l’emploi, la liberté et la dignité pour des générations entières de jeunes marginalisés et dont les rêves d’une vie meilleure ont été enterrés depuis plusieurs années.

Mais, une décennie plus tard, les rêves sont devenus des chimères. L’espoir de construire une expérience politique nouvelle s’est envolé, face à ce développement rapide des lobbys et des intérêts privés qui ont dominé l’espace public. Cet espoir s’est éloigné et a suscité une grande perte de confiance dans l’action publique et la  poussée d’une frustration et d’une grande mélancolie qui dominent l’espace public.

Ainsi, nombre de ceux qui ont envahi l’espace public un certain 14 janvier 2011 pour exercer leur citoyenneté se sont réfugiés dans leurs espaces privés traînant avec eux leur colère et amertume. En même temps, la déception, les échecs et l’assombrissement de l’horizon ont poussé des milliers de jeunes à quitter le pays sur les bateaux de la mort pour les moins dotés et par les grandes entreprises multinationales pour ceux bradés de diplômes.

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si nous avons entamé l’espoir créé par la Révolution de 2011. Avons-nous échoué dans la construction d’une nouvelle expérience capable de rendre le sourire à nos jeunes ? Sommes-nous incapables d’ouvrir une nouvelle voie pour le projet de l’Etat national moderne et civil entamé par les réformateurs de la seconde moitié du 19e siècle, poursuivi par les leaders du mouvement national et mis en place par les pères de l’Etat indépendant ?

En dépit de la morosité et du désenchantement ambiant, nous croyons que l’espoir de la construction d’une nouvelle espérance est encore ouvert même si elle s’est contractée depuis la Révolution. Nous sommes capables aujourd’hui de poursuivre le processus de transition démocratique et de la réussir afin que notre expérience reste une référence dans le monde arabe et musulman.

La poursuite de notre expérience et sa réussite exigent une série de conditions. La première de mon point de vue est de ne pas céder au désenchantement et à la mélancolie régnant dans les milieux politiques et chez un grand nombre de secteurs sociaux. Notre destin n’est pas d’échouer mais nous devons être en mesure de lever les contraintes et les difficultés.

J’ai toujours refusé les idées ambiantes comme celles qui ne cessent de nourrir notre amour-propre et notre chauvinisme national du type « nous avons ébahi le monde » car je suis persuadé que tous les peuples du monde et dans les moments historiques les plus difficiles ont réussi à lever les défis. Mais, une lecture historique rationnelle me permet d’affirmer notre capacité dans les moments les plus difficiles à trouver la voie dans les moments les plus sombres de notre histoire.

Nous avons démontré cette capacité dans la seconde moitié du 19e siècle lorsque l’Etat husseinite est entré dans une crise économique et financière profonde qui a été le point de départ de politiques fiscales confiscatoires. Ces politiques ont été à l’origine de révolutions populaires comme celle conduite par Ali Ben Gdhahem. Ensuite, sont venues les tentatives de réforme pour construire un Etat civil et des institutions modernes pour sortir de cette crise. Mais, ces tentatives ont échoué avec la faillite de l’Etat et l’entrée de la puissance coloniale.

La capacité des élites tunisiennes va également se manifester dans les moments les plus difficiles de l’histoire de la domination coloniale. Ainsi, le mouvement national est apparu qui va conduire la lutte nationale contre la colonisation et qui a réussi à obtenir la libération de notre pays même si c’était par étapes.

Après l’épisode de la lutte de libération, on va assister à celui de la construction de l’Etat indépendant qui va porter les rêves de larges franges des populations du changement social et du progrès.

Suite aux dérives de l’Etat indépendant et ses tentations autoritaires, on va assister à l’émergence de nouvelles élites qui vont faire des luttes démocratiques et de l’ouverture de l’espace public leur principal objectif. Ces luttes seront à l’origine de la création de la première ligue des droits de l’homme dans notre espace arabe et musulman. Ces combats ont ouvert les portes du changement de régime politique autoritaire post-colonial.

Il faut également s’arrêter dans cette lecture historique rapide sur l’avènement de la révolution car c’est au moment le plus dur de l’autoritarisme de l’ancien régime et du désespoir que nous avons connus, que les révoltes du bassin minier sont venues entamer une véritable lame révolutionnaire qui a emporté dans sa ferveur l’ancien régime et a ouvert une nouvelle page de notre histoire politique.

Ce rappel historique montre que dans les moments les plus sombres de son histoire, le mouvement social a souvent trouvé les ressources pour faire renaître une espérance collective et de nouveaux horizons pour notre expérience historique.

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