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Au cœur de la crise des institutions de l’Etat

Les institutions officielles tunisiennes ont perdu au cours des années leur capacité de réflexion et de prospective. Ce déficit va constituer un des éléments à l’origine de la crise actuelle, et explique largement notre incapacité à concevoir et à construire de grands projets et de grandes visions comme nous le faisions par le passé.
Les raisons de ce déficit de mon point de vue sont au nombre de quatre.
La première est d’ordre politique et concerne l’absence d’une vision commune qui rassemble tous les Tunisiens depuis la crise du projet moderniste qui a dominé notre expérience politique depuis la seconde moitié du XIXe siècle. La conception et la formulation de projets et de visions ne sont pas une simple question technique. Elles sont complexes et exigent des fondements philosophiques et culturels clairs.
Il faut noter à ce niveau l’importance de la vision réformiste qui a dominé notre univers intellectuel depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Les élites tunisiennes se sont inscrites dans le projet universel de la modernité, suite aux Lumières et aux révolutions européennes à la fin du XVIIIe siècle. Les élites tunisiennes se sont inscrites dans ce projet suite aux visites que nos principaux intellectuels et nos responsables politiques de l’époque ont organisées en Europe, ainsi qu’aux rencontres et échanges qu’ils ont eus avec les élites européennes modernistes.
Depuis cette date, la pensée moderniste va constituer le fondement du projet philosophique et politique tunisien. Cette influence ne se limitera plus aux élites tunisiennes mais touchera les élites des autres pays de l’Empire ottoman en désuétude, particulièrement en Turquie et en Egypte. Tous les projets de réforme dans ces pays, et dans toute l’aire islamique, vont trouver leurs fondements dans le projet moderniste, notamment avec les Tanzimat au sein de l’Empire ottoman et les réformes de Mohamed Ali en Egypte. La modernité va ainsi former la bouée de sauvetage du monde arabo-musulman et sa voie de sortie d’un siècle de despotisme, de marginalisation et de sous-développement.
Le projet moderniste sera également le fondement intellectuel et philosophique, et le socle de l’expérience politique pendant plus d’un siècle et demi. Les réformistes tunisiens de la seconde moitié du XIXe siècle vont revenir à cet univers pour formuler les programmes de réforme de l’enseignement, de construction de l’Etat moderne, de modernisation de l’Armée et de construction des premiers noyaux industriels.
Le projet moderniste va aussi constituer le cadre de référence du mouvement national qui va s’en inspirer dans la construction de son programme politique et sa double lutte contre la présence coloniale et la pensée des élites traditionnalistes et conservatrices.
Ce même projet sera la boussole des élites de l’Etat postcolonial et le point de convergence de tous les programmes et de toutes les visions politiques, économiques et sociales.
Ainsi, la conception politique commune à tous les Tunisiens a été fondée sur l’idée moderniste et a offert la base pour la formulation de politiques et de visions d’ampleur.
Or, le recul de ce projet et la crise de toutes les forces politiques qui s’en sont inspirées ont contribué à l’incapacité des institutions de l’Etat à réfléchir et à concevoir l’avenir. Cet état de fait a eu une grande importance et explique en partie l’absence de vision et l’incertitude dans lesquelles nous vivons aujourd’hui.
La seconde raison qui explique la crise des institutions officielles est liée à leur affaiblissement sans précédent depuis les premiers mois de la Révolution. Ces institutions disposaient d’une grande force et d’une forte présence dans les différents domaines, notamment économiques et sociaux.
Depuis les premières années de l’indépendance, les nouvelles institutions de l’Etat indépendant ont joué un rôle important dans la collecte des informations sur la situation économique et sociale par le biais de l’Institut national de la statistique. Ces institutions seront alors en charge de l’analyse de ces données et du contexte économique et social. Ensuite, elles vont concevoir et définir les grandes stratégies pour sortir des crises et relever les défis auxquels le pays est confronté.
Ces institutions avaient surtout la capacité de réunir tous les acteurs économiques pour exécuter les projets définis. Les plans de développement quinquennaux ainsi que les programmes de construction d’infrastructures étaient mis en œuvre. Par ailleurs, les programmes d’investissement du secteur public ainsi que les investissements privés définis par les agences de promotion de l’investissement privé et public étaient également mis en œuvre. En même temps, les priorités en matière d’exportation et tous les autres programmes publics étaient mis en place par les institutions officielles.
Or, la force et la capacité d’exécution de ces institutions vont connaître un important délitement et devenir parfois un véritable obstacle face aux programmes et aux projets des acteurs économiques, particulièrement ceux du secteur privé.
La troisième raison qui explique aujourd’hui la faiblesse des institutions de l’Etat concerne cette rupture entre les institutions de réflexion et de recherche, et la conception des politiques publiques. Notre pays a réussi à construire d’importantes institutions de recherches universitaires dans tous les domaines, la santé, l’économie, le droit, l’agriculture et les nouvelles technologies. Ces institutions ont réussi au fil des ans, en dépit de leurs moyens limités, à construire une capacité de recherche et d’analyse importante.
Mais, très peu de ces analyses s’adressent à l’action publique pour l’aider à définir ses priorités et ses grandes orientations. En même temps, les institutions en charge des politiques publiques s’adressent rarement aux institutions de recherches pour les aider à mieux définir leurs priorités et leurs grands projets. Du coup, l’action publique va se refermer sur elle-même, les politiques publiques vont continuer à reproduire leurs orientations passées, et la recherche scientifique va poursuivre son bonhomme de chemin, loin des priorités et de l’intérêt des responsables de l’Etat et de leurs grands choix.
Cette rupture est flagrante dans le domaine économique pour ce qui est des institutions de recherches universitaires ou celles qui dépendent des différents ministères. En effet, nous trouvons dans notre pays des équipes de recherche universitaire d’un excellent niveau. Mais, leur influence et leur présence dans la formulation des grands choix de développement restent marginales en dépit des efforts des chercheurs et des économistes.
On peut également formuler les mêmes commentaires pour les institutions de recherche officielles qui dépendent directement de l’Etat, dont l’ITCEQ, l’INS ou l’ITES. Les études de ces institutions, en dépit de leurs grands intérêts, sont rarement utilisées dans le domaine de la conception et de la formulation des politiques.
Pour expliquer cette rupture, les institutions de l’Etat ne cessent de mettre l’accent sur l’aspect théorique de ces travaux de recherche qui ne peuvent pas être appliqués facilement dans des politiques publiques. La domination de l’immédiat dans l’intérêt des institutions de l’Etat est à l’origine de la marginalisation de ce rapport essentiel dans la formulation des politiques publiques. Dans ce cadre s’inscrit la marginalisation des économistes par rapport aux centres de décision de l’Etat.
La quatrième raison concerne l’interventionnisme, parfois excessif, des grandes institutions financières internationales dans la formulation de nos choix de politiques économiques. Le rôle de ces institutions n’a cessé de progresser, particulièrement suite aux crises économiques et sociales à répétition que nous traversons et à la perte de nos grands équilibres macroéconomiques. Ces crises ont provoqué l’interventionnisme des institutions internationales dans la conception et la formulation de nos grands choix de politiques économiques, ayant comme conséquence la marginalisation des institutions internes de recherche.
Nous traversons depuis quelques années une série de crises à différents niveaux. L’un des plus importants aspects concerne la perte de notre capacité de réflexion et de prospective. Les institutions de l’Etat doivent retrouver rapidement cette capacité afin de construire une nouvelle vision commune et un nouveau contrat social capables de fonder une nouvelle espérance collective.

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