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Comment l’Etat tunisien a perdu sa capacité de réflexion et de prospective ? (1)

Comment l’Etat tunisien a perdu sa capacité de réflexion et de prospective ? Comment avons-nous perdu, depuis quelques années, notre capacité à analyser notre situation et à comprendre les grandes transformations et les mutations globales afin de tracer les visions, les projets et les politiques adéquates ? Comment sommes-nous devenus impuissants pour réfléchir et être créatifs dans la formulation de nos programmes et projets ? Comment avons-nous perdu notre capacité à définir et à mettre en place de grands projets dans les moments clés de notre histoire ?
Autant de questions qui me traversent l’esprit et occupent une grande partie de mes réflexions et mes interrogations. Ces questions sont d’autant plus pressantes que nous traversons une période trouble avec une multiplicité des crises et qui demande plus que jamais une capacité de réflexion pour formuler des choix capables d’ouvrir de nouvelles perspectives à notre expérience historique.
De mon point de vue, la crise que nous traversons ne se limite pas aux dimensions politiques, économiques et sociales mais comprend la capacité de notre Etat à concevoir les visions, les programmes et les réponses pour contrer ces difficultés.
Notre pays a connu dans sa courte histoire post-indépendance une série de crises majeures. Ainsi, il y a eu la crise financière de 1957 après la décision du premier gouvernement de l’indépendance de sortir de la zone monétaire du franc français et mettre en place le dinar tunisien. D’autres crises ont marqué notre histoire contemporaine dont celle de l’échec de l’expérience coopérative à la fin des années 1960, la révolte du pain du 26 janvier 1978, la crise économique de 1984 et la seconde révolte du pain du 3 janvier 1984, la fin de la présidence du « père de la nation », jusqu’à la dérive autoritaire et mafieuse de l’ancien régime et l’éclatement de la révolution en janvier 2011.
Notre histoire récente est marquée par les crises politiques, économiques et sociales. Mais, à chaque fois, l’Etat tunisien était présent à travers ces institutions, non seulement pour les gérer mais surtout pour en faire une opportunité afin d’ouvrir de nouvelles perspectives à notre expérience politique, économique et sociale.
Notre situation actuelle est une exception dans cette histoire des institutions tunisiennes et dans cette tradition à gérer les crises et à y faire face. En effet, notre Etat et nos institutions ont-ils failli depuis quelques années dans l’analyse des grandes transformations et les grands défis que nous traversons, ainsi que dans la conception et la mise en place des stratégies et des visions capables d’ouvrir de nouvelles perspectives à notre expérience historique ? Cette hypothèse ne concerne pas un gouvernement, un ministre ou un haut responsable en particulier dans les grandes institutions de l’Etat. La question de mon point de vue est beaucoup plus complexe. Elle est d’ordre institutionnel et structurel, et concerne la faillite des institutions de l’Etat à comprendre les tumultes qui secouent notre pays et à concevoir les réponses adéquates pour rendre l’espoir et reconstruire la confiance dans les institutions.
La question qui se pose est de savoir comment nous sommes arrivés à ce niveau de déliquescence et de faillite, comment nos institutions ont perdu cette capacité de réflexion, de création et d’innovation alors qu’elles étaient en avance dans ce domaine, et comment nous avons  failli aux réponses aux grands défis actuels et à la construction d’une voie de sortie devant les grandes crises que nous traversons.
Avant de tenter de répondre à ces grandes questions, revenons un moment à notre expérience historique.

L’Etat tunisien, la réflexion et la prospective
Notre capacité à réfléchir sur les transformations de la société est une question générale qui touche plusieurs dimensions politiques, économiques et sociales. Dans cette réflexion, nous nous limiterons à la dimension économique.
Depuis les premières années de l’indépendance, l’Etat tunisien a cherché à construire des institutions spécialisées dans la réflexion et la conception d’études afin de réfléchir sur nos défis économiques et définir les stratégies et les politiques capables de les relever. Ainsi, a-t-on mis en place les services et les administrations en charge de la planification économique, dans la conception et la collecte des données statistiques, et bien d’autres institutions spécialisées. L’Etat indépendant a mis à la tête de ces institutions les plus importantes compétences de notre pays, et les a appuyées avec des experts internationaux dans le cadre de la coopération internationale avec les pays amis et les grandes institutions multilatérales.
Ces institutions nouvellement créées ont donné à notre pays une grande capacité d’analyse, de planification économique et de grandes études prospectives.
Plusieurs exemples nous permettent de mesurer les avancées rapides réalisées dans ce domaine par les nouvelles institutions de l’Etat nouvellement indépendant.
Commençons d’abord par la décision courageuse prise par l’Etat tunisien de sortir de la zone monétaire du franc français et de battre une nouvelle monnaie, le dinar tunisien le 1er novembre 1958. Cette décision n’était ni facile ni évidente mais essentielle pour l’indépendance de notre pays et sa souveraineté. Les autorités coloniales ont d’ailleurs cherché par tous les moyens à la faire échouer, notamment à travers la décision de sortir les capitaux français pour mettre à genoux les banques tunisiennes et créer une crise financière sans précédent pour le jeune Etat indépendant.
Mais, ces tentatives ont produit les effets inverses. En effet, un jeune groupe d’économistes fraîchement revenus de leurs études universitaires en France se sont regroupés autour de Hédi Nouira pour relever le défi avec beaucoup d’audace et de courage afin de défendre la nouvelle monnaie nationale. La réussite du dinar aura été alors une de nos premières victoires économiques.
On peut également évoquer l’expérience socialisante des années 1960. Plusieurs critiques ont été formulées à l’encontre de cette expérience, particulièrement à la fin des années 1960, avec l’arrestation de son initiateur Ahmed Ben Salah. Il n’empêche et en dépit de ces critiques, on ne peut pas minimiser son rôle dans la modernisation économique de notre pays. L’un des premiers apports de cette expérience est la mise en place d’institutions économiques, notamment celles sur la planification qui seront les maîtres d’œuvre de l’analyse économique de l’Etat et de la formulation des stratégies et des grands choix de développement pour notre pays, et cela jusqu’à aujourd’hui.
Cette expérience était également à l’origine de la construction des premières unités industrielles qui contribuent à l’émergence d’une économie nationale indépendante et dans la rupture des relations de dépendance avec l’ancienne métropole coloniale. Cette expérience donnera naissance à la construction des pôles de développement régionaux dans les grandes régions et le début de leur sortie de la marginalité.
Au début des années 1970, les institutions de l’Etat vont construire une nouvelle expérience et un nouveau modèle de développement qui est toujours en place en dépit de ces crises successives. Notre pays sera avec la Corée du Sud l’un des premiers pays qui s’inscrira dans une dynamique d’ouverture de son économie et dans la mise en place d’une stratégie de promotion des exportations pour attirer les investissements étrangers.
Les institutions de l’Etat seront également présentes pour gérer la crise de la dette à partir du début des années 1980. Et, si la plupart des pays du Tiers-Monde se sont résignés à accepter les conditionnalités les plus strictes des institutions internationales, particulièrement celles du FMI et de la Banque mondiale à travers l’application de programmes d’ajustement structurel, notre pays a réussi sous l’ère de Rachid Sfar à résister à ces conditionnalités. Si nous nous sommes engagés à réduire notre déficit public et à maîtriser celui de la balance de paiement, notre politique économique a poursuivi, contrairement aux exigences des institutions internationales, son appui au secteur agricole, aux entreprises publiques et au développement industriel. Ainsi, le programme d’ajustement mis en place en 1986 n’a pas empêché l’Etat et nos institutions de poursuivre la planification et la prospective et de construire des visions stratégiques pour le développement de notre pays.
On peut multiplier les exemples dans les domaines économiques ou dans d’autres domaines notamment politiques et sociaux qui sont significatifs de la réussite de l’Etat dans la construction d’une grande capacité de réflexion et de prospective qui nous a permis de construire les visions stratégiques et projeter notre pays dans le futur. Cette capacité nous a permis de relever les défis et de dépasser les crises de notre histoire récente.
Or, il est clair aujourd’hui que notre pays a progressivement perdu cette capacité à analyser la réalité et à scruter l’avenir afin de proposer de nouvelles approches pour le futur. Cette faillite est devenue évidente après la Révolution et nous avons perdu progressivement ce qui a fait la force de notre pays et la spécificité de notre modèle, à savoir la capacité de nos institutions à scruter le monde de demain.
La crise de la Covid-19 et notre incapacité à définir un programme de sauvetage de notre économie et de relance de la croissance sont venues confirmer cet échec de nos institutions pour trouver une sortie à cette pandémie aux effets économiques sans précédent. n

A suivre…

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