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Comment échapper à cette impuissance politique ?

La crise de l’action politique et la faible capacité des partis politiques traditionnels à agir et à opérer les changements sociaux nécessaires ne se sont pas limitées aux vieilles démocraties mais ont touché également un grand nombre de pays dont les démocraties naissantes. Ainsi, au-delà des manifestations immédiates de la crise politique que notre pays est en train de traverser avec l’éclatement du paysage politique et l’absence de la confiance dans les acteurs politiques, les causes profondes s’inscrivent dans la dynamique globale marquée par la crise du politique et le recul de la capacité de changement social dans le monde.
Pour comprendre cette question et le défi majeur que connaissent les partis politiques et les organisations sociales, il est important de revenir à l’histoire pour comprendre cette intimité entre notre expérience politique et l’expérience universelle.
Ce rapport remonte à la seconde moitié du XIXe siècle avec l’apparition du mouvement réformiste et les tentatives de changement opérées par les nouvelles élites pour échapper à des siècles de marginalisation et de sous-développement. Ces nouvelles élites avaient pour objectif de construire notre système politique, économique et social sur des bases modernes. Ce mouvement de réformes était fortement lié aux idées nouvelles en vogue durant cette période historique et l’émergence du projet de modernité avec ses fondements philosophiques et ses projets politiques.
Cette ouverture sur l’autre et la révolution intellectuelle qui traversent le monde pour rompre avec le passé et ouvrir les perspectives d’un monde nouveau seront au centre de notre nouvelle expérience politique, et dans sa spécificité par rapport aux autres expériences dans notre univers arabo-musulman. Ces nouvelles idées et la nouvelle expérience politique seront au cœur de la conviction historique de nos élites sur la capacité du politique et particulièrement des politiques publiques à changer la société pour construire un monde meilleur.
Ces nouvelles convictions seront au centre des politiques publiques mises en place à partir de la seconde moitié du XIXe siècle afin de rompre avec le sous-développement, la marginalisation et la domination de la société de la tradition, et afin de favoriser une entrée dans le monde de la modernité. Ces réformes ont touché un grand nombre de domaines de la vie politique, économique, sociale et de l’éducation. Elles étaient portées par la conviction profonde auprès des élites sur notre capacité à agir et à changer afin de nous inscrire dans le nouveau projet universel de la modernité.
En dépit de l’échec de cette expérience réformiste avec la pénétration coloniale, cette conviction sur l’importance de l’action politique et de sa capacité à opérer le changement est resté forte. Elle reviendra sur le devant de la scène avec le mouvement national au début du XXe siècle. Le politique et l’action organisée des partis et des organisations sociales vont être au cœur de la lutte anticoloniale et du combat pour la libération nationale. Parallèlement à la lutte contre la colonisation, les élites du mouvement national avaient également porté le projet de construction d’un Etat indépendant et la poursuite du projet réformiste avec l’inscription dans le mouvement universel de la modernité entamé dans notre pays dans la seconde moitié du 19e siècle.
Mais, l’ensemble de ces idées et de ces projets va réellement s’installer avec l’Etat indépendant qui va incarner le projet moderniste. Les politiques publiques vont alors constituer les outils de ce changement.
Sur le plan politique, les politiques publiques vont chercher à sortir des formes de l’Etat traditionnel pour construire les fondements d’un Etat moderne influencé par les principes de la modernité. Au niveau économique, l’Etat indépendant va rompre avec le modèle colonial et construire un nouveau modèle de développement orienté vers la satisfaction des besoins des populations locales et réduire notre dépendance vis-à-vis de la métropole coloniale. Au niveau social, l’Etat moderne va mettre en place les institutions et les outils qui seront à la base des nouvelles solidarités modernes afin d’échapper aux formes d’entraide tribales et infra-étatiques.
Ces politiques ont réussi à changer la face de notre pays et à améliorer de manière conséquente les conditions de vie des populations. L’ascenseur social a favorisé l’émergence de nouvelles classes sociales comme les classes moyennes qui vont constituer la base sociale du nouvel Etat.
Ces réussites vont contribuer au renforcement de l’importance du politique et sa capacité à opérer les changements nécessaires pour parvenir à un monde meilleur. Cette conviction ne s’est pas limitée à notre pays mais s’est étendue à l’ensemble des pays du Tiers-Monde dans cette phase de construction postcoloniale. Elle va ainsi rejoindre le consensus universel sur le rôle du politique, des partis et des mouvements sociaux dans les pays démocratiques à agir et à changer le monde.
Mais, cette conviction sera affectée par la crise qui touche les pays développés depuis quelques années et notre pays va s’inscrire dans cette impuissance du politique et la perte de sa capacité de changement social.
Dans la lecture de cette crise, il est possible de distinguer deux dimensions essentielles. La première est d’ordre externe. Elle est relative à cette crise que connaît le politique face aux grandes mutations et aux grandes transitions qui traversent notre monde. La révolution technologique et le recul des frontières de l’Etat-nation face à une globalisation débridée, la montée des risques climatiques et des violences et des guerres terroristes sont derrière le recul de l’idée moderniste sur la capacité de l’homme à opérer les changements nécessaires afin de construire un monde meilleur.
La seconde dimension est plutôt d’ordre interne et concerne le recul de l’Etat national pour mettre en place des politiques publiques capables de répondre aux grandes crises sociales avec la montée du chômage, la marginalisation sociale et la perte de confiance, particulièrement auprès des jeunes générations.
Les crises économiques à répétition ont renforcé la crise du politique. Le recours aux institutions financières internationales et les conditionnalités qu’elles imposent ont provoqué une grande perte de la capacité des gouvernements à construire leurs politiques publiques.
Notre pays est aussi marqué par la crise globale que connaissent le politique et la vision moderniste de l’action publique. Cette crise constitue le fondement profond des difficultés que nous traversons de nos jours.
Elle ne touche pas uniquement les forces modernistes et centristes qui ont dominé le champ politique dans notre pays depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Mais, elle entraîne dans son sillage les autres forces politiques dont les forces de gauche et celles de l’islam politique.
Notre pays semble impuissant comme la plupart des pays démocratiques. Ces crises, parallèlement à la nécessité de prendre en considération leurs manifestations immédiates en définissant une nouvelle loi électorale et en réfléchissant sur un nouveau système politique, exigent la définition d’une nouvelle vision et d’un nouveau projet capables de rendre au politique son lustre d’antan.

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