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Surendettement : crime d’État ou lâcheté des «élus» ?

En Tunisie d’aujourd’hui, chaque nouveau-né arrive au monde avec une dette de presque 10 000 dinars tunisiens (DT) ; et si rien ne change, ce montant doublera exponentiellement tous les 7 ans. La dette publique (État et sociétés d’État) est montée, selon le ministre sortant Nizar Yaïche, à 112% du PIB. Pour les jeunes et moins jeunes, ce surendettement se traduit par plus de taxe, par moins d’investissement et par moins de services publics de qualité. Pis, ce surendettement démantèle la solidarité intergénérationnelle et dynamite l’éthique démocratique. Explication…

 Une dette contractée au nom des jeunes générations
Quoi qu’on en dise, pour les enfants et petits-enfants de la Tunisie de la Révolution du Jasmin, un tel endettement constitue un fardeau et un handicap qui pénalisent discrètement, insidieusement et injustement leur avenir et leur droit à l’égalité intergénérationnelle.
Et pour cause, les gouvernements de l’après 2011 se sont dopés avec la dette pour faire de la politique politicienne, à la petite semaine. Les élites de l’après 2011 ont dépensé sans compter, ont utilisé la carte de crédit du pays, sans faire gaffe aux taux d’intérêt…, et sans pouvoir créer de la croissance.
Cette dette toxique est désormais devenue la seule source pour maintenir un État pléthorique, inefficace, corrompu dans une large mesure et surtout imprudent au regard des risques de banqueroute de l’État.
Les 9 gouvernements ayant gouverné la Tunisie (avec 385 ministres) et un millier d’élus du peuple ont utilisé la dette pour financer leurs promesses électorales et partisanes, sans faire attention aux impacts de la dette toxique. Les médias acquiescent, très souvent par ignorance, plus que par indifférence.
Depuis 2011, l’équivalent de presque 19 milliards de $US, en dette toxique (avec des subventions conditionnelles), a été alloué par la communauté internationale et les bailleurs à la Tunisie du Printemps arabe. Avec un taux d’intérêt moyen de presque 6% en moyenne.
Pour les bailleurs de fonds, ces prêts devaient redémarrer l’économie après le chaos de la révolution de 2011. Mais, aujourd’hui, ces sommes se sont volatilisées pour payer des compensations, des «largesses » et des cadeaux aux amis politiques, très souvent sous forme de salaires et de consommations présentes au détriment de l’investissement et surtout de l’intérêt des générations futures.
En d’autres termes, les dettes contractées par les gouvernements post-2011 profitent à la génération présente, celle qui vote et celle qui revendique. Ces mêmes dettes sont souvent échelonnées et rééchelonnées dans la durée pour être facturée principalement aux générations à venir.
Le principe de l’utilisateur-payeur est simplement bafoué, puisque les payeurs ultimes de la dette ne sont pas toujours les utilisateurs et bénéficiaires directs de ces dettes.Pour régler sa dette grandissante, l’État tunisien n’a pas le choix que de majorer ses taxes et ses impôts, faisant payer toujours plus les nouvelles générations que les générations les ayant précédées.

 Une dette qui asphyxie les services publics
Le surendettement de la Tunisie d’aujourd’hui fait que l’État a de moins en moins de marge de manœuvre budgétaire et finit par compresser les budgets publics consentis aux services publics (éducation, santé, services sociaux, culture, infrastructures, etc.).
Suite aux compressions budgétaires, les écoles publiques finiront par avoir moins de moyens et d’équipements (espaces bâtis, eau courante, électricité, fournitures, ordinateurs, etc.), les hôpitaux avec moins de médicaments et moins de médecins compétents; les universités avec moins de bourses d’études, moins de subventions de recherche, etc.
En bout de ligne, en Tunisie, les nouvelles générations auront, à coup sûr, moins de services éducatifs et moins de soutiens publics que leurs parents; issus de la génération de l’indépendance, baby-boomer et équivalent. Ils auront aussi moins de chances pour se former, se qualifier et exercer des métiers gratifiants et de qualité. Ici aussi, la dette pénalise de façon inéquitable les jeunes générations en réduisant les chances et les moyens requis pour leur formation et bien-être.

État surendetté, État injuste!
Les plus récents rapports du FMI sont unanimes pour dire que la Tunisie post-2011 s’endette de façon insoutenable, risquée et inéquitable.
Comme souligné précédemment, un nouveau-né tunisien arrive au monde surendetté (par son gouvernement) de 10 000 DT (soit l’équivalent de trois ans de travail payé au salaire minimum). C’est toute une «traite de bienvenue» pour les bébés nés en Tunisie, berceau de nombreuses civilisations et jadis connu comme étant le grenier de Rome!
Si le gouvernement ne soigne pas son addiction à la dette, les nouvelles générations ne peuvent que naître surendettées, grandir surtaxées et mourir pauvres et déshonorées par la Révolution du Jasmin !
Si la Tunisie gardait la même trajectoire d’endettement (report des réformes économiques, crise économique, asthénie de la croissance, etc.), à sept ans le même bébé né aujourd’hui aura à sa charge une dette publique moyenne de 20 000 DT, à 14 ans une dette de 40 000 DT. Soit un fardeau de dette qui double tous les sept ans (estimation utilisant un taux de 7 % pour les intérêts et 5 % pour la croissance de l’endettement).
La dévaluation et l’inflation accéléreront de manière exponentielle le fardeau de la dette (libellée en devises fortes), notamment pour les plus démunis et ceux vivant dans les contrées déshéritées.
Cet endettement excessif est déjà alarmant. Et in fine, les enfants nés surendettés auront beaucoup moins de chances que leurs parents en matière d’accès et de réussite dans les études secondaires et supérieures, etc.

Surendettement équivaut surtaxation et désinvestissement
Le phénomène du surendettement, comme explicité ici,a été démontré par la théorie économique, notamment par l’économiste Ricardo. Cet économiste démontre la double peine de l’endettement et fait savoir que le cercle vicieux de l’endettement générera des augmentations inéluctables en impôts et en compressions budgétaires, favorisant les plus vieux au détriment des plus jeunes.
Ricardo fait remarquer que les principales victimes du fardeau de la dette ne sont pas toujours considérées et respectées dans les décisions politiques menant à l’endettement. Pourtant, ces jeunes générations finiront par payer pour leurs aïeux irresponsables, égoïstes et peu solidaires avec leurs descendants.
L’équivalence de Ricardo stipule aussi que les lois du marché finiront par sanctionner les économies surendettées… avec toujours moins d’investissement et moins de croissance.
Et pour cause, les acteurs économiques (investisseurs, entrepreneurs, partenaires, etc.) font de l’anticipation rationnelle et éviteront d’investir dans les pays surendettés, qui sacrifient leur capital humain et qui se désolidarisent avec leurs enfants et générations futures.
L’économiste récipiendaire du prix Nobel (1976), Milton Friedman, a aussi traité du sujet dans sa théorie du Revenu permanent; théorie qui stipule que les parents ne doivent pas hypothéquer l’avenir de leurs enfants en s’endettant, à leurs dépens. Un tel comportement irresponsable ruinera la solidarité intergénérationnelle et brisera les équilibres macro-économiques de long terme.
La Tunisie post-2011 doit se sevrer de son addiction à la dette. Les partis politiques se doivent d’inscrire la lutte à l’endettement dans les priorités de leur agenda politique. Le gouvernement est invité à retrouver sa raison d’être et mettre fin au cercle infernal de l’endettement en Tunisie.
La société civile doit prendre conscience des dangers liés au fléau de l’endettement, et faire pression pour empêcher les décideurs gouvernementaux de continuer à hypothéquer l’avenir des générations montantes en Tunisie.

*Universitaire au Canada

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