Tunisie – Italie : Quel nouvel accord migratoire ?

L’Italie cherche à profiter de la situation confuse en Tunisie pour arriver à conclure un nouvel accord migratoire en défaveur de nos ressortissants et des intérêts bien compris de la Tunisie. Ainsi, après la visite inopinée de la ministre de l’Intérieur, Luciana Lamorgese, le ministre italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale Luigi de Maio a annoncé sa prochaine visite dans notre pays afin, affirme-t-il, de conclure ledit nouvel accord d’immigration.

Il n’y a pas d’immigration, mais circulation impossible
C’est bien d’immigration qu’il parle alors que cela ne correspond ni à la réalité ni à ce que demanderait la Tunisie et ses ressortissants soupçonnés, pour les milieux radicaux au gouvernement italien, de vouloir « envahir» la péninsule et l’Europe à partir d’elle. Ce qui, outre de faire écho aux thèses de la droite européenne la plus extrême, très active depuis peu, dessert les intérêts mutuels des deux pays et de la Méditerranée en général.
Mais que veut l’Italie et que ne peut qu’agir à le satisfaire la Tunisie ? C’est de ne pas avoir de ressortissants tunisiens irréguliers venir sans cesse en Italie de manière irrégulière. Et elle exige — ce qui est son droit, mais dans l’absolu seulement —  le retour immédiat de ce qu’elle appelle des migrants irréguliers. Or, s’ils sont des irréguliers, c’est qu’ils ne peuvent régulièrement aller en Italie, d’autant plus qu’ils sont loin d’être des migrants au sens d’immigrants, ce que sous-entendent les Italiens, comme les Européens en général, leur propos renvoyant au sens étymologique du mot dérivant du latin « migrare » voulant dire « changer de résidence ».
En effet, les Tunisiens sont rarement des émigrants, ne souhaitant guère que se déplacer librement, ce qu’ils ne peuvent plus faire avec la fermeture drastique des frontières et le véritable parcours du combattant érigé face à quiconque, notamment parmi les jeunes, souhaitant vouloir bouger.  À la vérité, au lieu de limiter la migration, le visa — tel qu’il est pratiqué actuellement— l’encourage bien au contraire, puisqu’il n’arrive point à empêcher l’entrée irrégulière. Par contre, il renforce le désir d’entrée en clandestinité puisque ceux qui finissent par réussir à mettre pied sur le continent européen se maintiennent forcément en clandestinité pour ne plus le quitter.
Ce que veulent les Italiens, et tous les Européens, ce sont des facilités pour rapatrier les clandestins en Tunisie, outre le renforcement des mesures de sécurité pour empêcher les entrées clandestines. De telles mesures ont démontré depuis belle lurette leur inefficacité et même leur inutilité, aussi bien du côté tunisien qu’européen. Elles se sont révélées contre-productives malgré les moyens faramineux mis en place, comme cet inepte système Frontex qui ne réussit qu’à maximiser les drames en ce qui fut un jour une mer commune et qui est aujourd’hui, selon l’expression même d’une Européenne, le lieu par excellence d’une Shoah moderne.
Quelle belle réussite pour une Europe ne manquant jamais l’occasion de faire état de son attachement aux droits humains ! En cette délicate matière des mouvements humains, lesdits droits consistent justement à défendre la libre circulation qui est le seul moyen rationnel et efficace pour contrer la migration irrégulière. Par conséquent, il est bien temps de cesser de s’illusionner à croire mettre fin à la clandestinité en maintenant le système actuel de fermeture des frontières avec un visa biométrique devenu quasiment impossible à avoir pour qui prend le risque de la mort, y mettant même des fortunes.

Pour une libre circulation rationalisée et encadrée
De tels nouveaux aventuriers de nos temps sont et seront de plus en plus nombreux au vu des conditions dégradées de leur vie et de leurs libertés dans leur pays d’origine. Ne vaut-il donc pas mieux, outre d’agir sérieusement à améliorer leur condition de vie chez eux (ce qui n’est ni aisé ni rapide à faire, ni du seul ressort des autorités tunisiennes) les voir investir les moyens financiers énormes qu’ils mettent à tenter l’aventure pour rallier l’Europe au péril de leur vie à voyager plutôt régulièrement ?
Comment le faire sans risquer de les voir se maintenir en Europe ? En transformant le visa actuel en cet instrument bien connu dans les chancelleries qu’est le visa de circulation. Tout simplement, et tout logiquement, il s’agira de ne plus délivrer que des visas biométriques de circulation à tous les Tunisiens qui le demandent, et ce gratuitement pour une année minimum renouvelable par tacite reconduction.
La gratuité du visa et son renouvellement automatique en feront une sorte de libre circulation rationalisée, étant encadrée, en ce sens que le Tunisien qui l’obtient est assuré de le renouveler au bout d’un an s’il ne dépasse pas la durée de trois mois maximum de séjour continu en Europe, veillant à rentrer en Tunisie avant les trois mois quitte à en repartir aussitôt pour une nouvelle période de trois mois à l’étranger. Qui donc, bénéficiant d’une telle liberté de circulation garantie prendrait le risque d’entrer dorénavant en clandestinité? Bien mieux, assurément, tous les clandestins actuels chercheront à entrer dans ce système en rentrant d’eux-mêmes en Tunisie solliciter ledit visa biométrique de circulation !
Voilà ce que devrait obligatoirement mentionner tout nouvel accord portant sur la migration clandestine à passer par la Tunisie avec l’Europe, l’Italie en premier.  En y ayant recours, la partie européenne sera bien en droit d’exiger la contrepartie logique qui s’impose alors, à savoir que la partie tunisienne reconnaisse son  obligation de rapatrier ses ressortissants irréguliers. Car ils se seraient soustraits au régime du droit de libre mouvement sous visa biométrique de circulation, ci-dessus décrit, et n’auront donc aucune légitimité à se maintenir dans l’illégalité.
Nos autorités seront bien inspirées de faire état de cette solution idéale à nos amis italiens et devant servir les intérêts communs sans desservir les intérêts de leurs ressortissants à jouir du premier des droits humains, celui de la libre circulation. Ce serait d’autant mieux bienvenu que le Président de la République a bien assuré dernièrement à la partie italienne que la question migratoire nécessite une nouvelle vision faisant la part belle à la justice et à l’équilibre dans les relations bilatérales, outre la nécessaire éthique.
Le type d’accord auquel nous proposons ici de recourir désormais reflète de la manière la plus concrète les valeurs et réquisits évoqués par M. Kaïs Saïed. Serions-nous enfin écouté, n’ayant pas manqué de répéter à qui de droit ces vérités depuis si longtemps sans avoir été à ce jour nullement écouté au pris de drames  humains dont on ne peut qu’en être responsables ? Cette nouvelle typologie d’accord devrait même devenir la règle pour la diplomatie de la Tunisie dans ses rapports internationaux, avec l’Union européenne notamment.
Cela assainira enfin utilement la situation actuelle en sortant le dossier migratoire de la confusion actuelle qui le marque, comme de voir le futur hôte italien de notre pays se targuer que la Tunisie est un pays « sûr » pour justifier qu’elle est, de son point de vue, dans l’obligation de  rapatrier ses migrants clandestins. Soutenant par ailleurs que le nombre de ces derniers est assez élevé, 5.200 Tunisiens faisant partie des onze mille migrants clandestins récemment accueillis en Italie, il ne fait qu’enfumer le dossier en assurant qu’il n’y a pas de raisons de recourir pour de tels clandestins au statut de réfugié en son pays qui est bien dans son droit de traiter le dossier migratoire en termes sécuritaires.
C’est, hélas !, parler pour ne rien dire contrairement à ce que nous tentons de faire et ce qui s’impose en une telle matière grosse de tragédies humaines, afin de résoudre enfin et pour de bon un dossier si mal traité. Or, comme il ne cesse de produire drames et malheurs en une Méditerranée qui n’a jamais eu besoin plus qu’aujourd’hui de devenir un lac de paix, le résoudre relève bel et bien de l’impératif catégorique. D’autant que c’est parfaitement possible, n’étant qu’une question de volonté politique et surtout d’éthique !

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