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L’économie sans parti pris : la Tunisie doit se ressaisir !

L’économie tunisienne est quasiment en panne, ses moteurs grippés décrochent, risquant à tout moment de se cracher, avec défaut de paiement et misères liées. Les chiffres de l’INS le confirment : un plongeon de -21% pour la croissance, un taux de chômage explosif, une dette insoutenable! Hichem Mechichi, le prochain chef de gouvernement (le 10e depuis 2011, le 3e en sept mois), appelle au secours un groupe select d’«experts» économistes. Des experts? L’un recommande la constitution d’un comité générateur d’autres comités, l’autre plaide pour un calendrier wait and see; l’autre encense une gouvernance en arche de Noé, l’autre recycle des Lapalissades au sujet des entreprises…
Tous tournent autour du pot, rien de vraiment économique et rien de pratique pour rallumer les moteurs de l’économie et éviter le crash. De la rhétorique populiste et du wishful-thinking! Aucune proposition sur le fond, rien sur les réformes urgentes et douloureuses, alors que l’économie se consume à petit feu et les citoyens s’appauvrissent à vue d’œil.
Au risque de froisser ces honorables «experts», la suite de la chronique rappelle une dizaine de préceptes économiques à considérer si on veut vraiment sauver l’économie tunisienne de ses démons.

La science économique, une boussole universelle
L’économique est une science sociale, la seule des sciences sociales (sociologie, ethnologie, science politique, psychologie, etc.) ayant mérité un prix Nobel dédié à ses plus talentueux chercheurs et penseurs. Ceux qui prétendent être des experts économistes doivent connaitre ses préceptes et fondamentaux…et respecter son statut!
Malgré la diversité de ses écoles de pensée, la science économique a ses lois propres, toutes centrées sur la rationalité génératrice de valeur ajoutée, d’efficacité et d’efficience. Milton Friedman, un économiste américain, récipiendaire du Prix Nobel a dit un jour : « Ce qui est extraordinaire avec la science économique, c’est que toutes ses lois tiennent réellement en une page…, mais leur simplicité n’a jamais été acceptée par la plupart des gens ».
La plupart de ces «experts» économistes tunisiens rencontrés par Mechichi ne cadrent pas avec la profession que je connais. Ces «experts» regroupent des lobbyistes patentés, des comptables avides de visibilité, des ingénieurs avec aucun diplôme reconnu en économie, des bureaucrates de conseils d’administration ou de cabinets ministériels de gouvernement éphémère.
Aucun de ces «experts» invités n’est titulaire de chaires de recherche, de Laboratoires dédiés à l’économie, aucun n’est connu par sa capacité à traduire les préceptes économiques en actions et réformes faisables et pratico-pratiques. Sauf exception (qui confirme la règle), aucun n’a publié sa vision, ses valeurs, dans des livres, des articles spécialisés, évalués par des comités de pairs! Aucune chronique dans des médias qui se respectent.
Des «no-name» pour les plateformes dédiées à la recherche en économie: Academia, Researchgate, Publish or perish, etc.
Comme dans toutes les professions, il y a les authentiques, il y a les charlatans, il y a les astrologues, il y a les curieux arrivistes, il y a les girouettes intéressées plus par les indicateurs de l’audimat, que de ceux régissant la rigueur analytique et une objectivité exigeante, souvent impopulaire.

Les préceptes du redressement de l’économie
Contrairement à la rhétorique des «experts» économistes rencontrés par Mechichi, la suite de la chronique va dire les vraies choses, sans parti pris. Des préceptes et des réformes pour sortir l’économie tunisienne du guet-apens tendu par les partis politiques et lobbies associés, depuis 2011.

Précepte 1 : Rationalité: consommateurs, producteurs, investisseurs minimisent leurs dépenses, optimisent leurs utilités et bénéfices propres. Ils ne se permettent pas de gaspiller inutilement leurs ressourcesrares (budgets, temps, travail, etc.). L’État doit faire autant avec l’argent des contribuables pour minimiser drastiquement ses dépenses (gaspillages), réaliser plus d’efficacité et plus d’efficience. L’État tunisien des dernières années fait le généreux avec l’argent des autres (taxes et dettes), sacrifiant lamentablement les services publics. L’État tunisien doit impérativement rationaliser ses dépenses : réduire ses effectifs du tiers,réduire les salaires de ses ministres et députés, optimiser ses services… Il est temps que l’État tunisien retrouve sa rationalité et sa raison d’être.
Précepte 2 : Bien-être collectif : une valeur universelle,où les consommateurs et les producteurs échangent, travaillent fort et s’investissent pour que chacun trouve son compte en gains et «surplus». Et cela booste le niveau de vie de la collectivité, génère la prospérité, encourage l’épargne, stimule l’investissement, fouette l’éducation et pousse au progrès technologique. Mais, cela requiert des institutions fiables et des mécanismes d’échanges sains, transparents et concurrentiels. Beaucoup de ces mécanismes ont été abîmés par les 9 gouvernements et les 385 ministres ayant gouverné la Tunisie durant la dernière décennie. Au lieu du bien-être collectif, la gouvernance des 10 dernières années à cultivé le mal-être collectif, juste voir ce qui se passe à El Kamour, à Gafsa, Remada, Benguerdane, Kasserine, etc. L’État tunisien (et ces économistes autoproclamés) doit comprendre l’optimum de Pareto, un sociologue suisse qui a démontré que le bien-être collectif n’est pas une mince affaire…
Précepte 3 : Action collective : depuis Ibn khaldoun on sait que la prospérité et la décadence des nations sont tributaires d’une intelligente collective articulée sur la création de la richesse (ici et maintenant), par des incitatifs calibrés, efficaces stimulant l’investissement, gratifiant l’excellence, instaurant la confiance et assainissant le climat des affaires, soit une logique de gagnant-gagnant. L’action collective en Tunisie est désormais en décomposition avancée. Le gouvernement Mechichi doit recoller les morceaux, restaurer la confiance, assainir le climat des affaires et mettre de l’ordre dans les choix publics.
Précepte 4 : Concurrence et coopération : un binôme qui doit fonctionner en duo et pas en duel! La concurrence, comme règle pour le mérite et le bon fonctionnement de l’économie. Les ressources sont limitées et les besoins sont illimités. La concurrence, même «impure et imparfaite» est préférée aux systèmes de commande et contrôle, jadis utilisés dans les pays communistes et encore en vigueur en Tunisie.
La concurrence n’exclut pas la coopération! L’économie n’est rien d’autre que des processus de transformation des ressources limitées, ayant des usages alternatifs, en biens et services utiles! C’est pourquoi travailleurs, investisseurs, patrons, banques, entrepreneurs doivent coopérer, se coordonner se concerter et s’entendre sans délai.
L’État tunisien doit rétablir les mécanismes de la concurrence, défaire les systèmes de rente et pénaliser la prédation liée! La Tunisie du post-2011 a gouverné par un juridisme créateur de rentes, et engraissant au passage sa bureaucratie et sa classe politique, au détriment du sens de l’entreprise et la productivité.
Précepte 5 : Avantages comparatifs : les différences dans les dotations, dans les talents, dans le savoir-faire, dans les taux d’intérêt, dans la fiscalité amènent des communautés, des régions, des secteurs, des pays à se spécialiser et à tirer leur épingle du jeu, avec des biens et services à haute valeur ajoutée. Il est illusoire qu’une région ou un pays veuillent tout faire. Les stratèges et «experts» économistes de la Tunisie post-2011 recommandent à l’État de tout faire et d’être partout! Une démarche populiste, somme toute improductive! Un grand nombre d’économistes consultés par Mechichi ignorent ce principe ricadrien! La Tunisie doit revitaliser ses avantages comparatifs et elle en a pas mal!
Précepte 6 : Productivité : l’augmentation des salaires n’est soutenable que par une plus grande productivité (du travail, du capital et du contexte global). Cela requiert davantage d’investissements en capital pour chaque travailleur, avec une intensité capitalistique plus élevée. Un taux de salaire fixé au-dessus du niveau d’équilibre général est créateur d’un chômage chronique, endémique et dévastateur pour la compétitivité d’une économie. En Tunisie, les parties prenantes concernées par cet enjeu devraient agir en conséquence. Mechechi doit bousculer les mentalités, les pratiques et convaincre à ce sujet, par des mesures concrètes et des ministres capables de réformer le marché du travail.
Précepte 7 : Vérité des prix : le contrôle non justifié des prix, des salaires, des transferts, des subventions sont créateurs de rentes dévastatrices pour les équilibres macro-économiques. Ces contrôles, souvent abusifs, créent de la pénurie, boostent le marché «noir», encouragent le «free riding» et détériorent les services publics. Le prochain gouvernement doit démanteler les systèmes de tarification, dictés par des politiciens et des lobbies malsains. La Tunisie doit bannir les prix imparfaits, des prix qui envoient de faux messages pour les investisseurs, les consommateurs et pour les opérateurs économiques.
Précepte 8. Monétarisme suranné : les tentatives délibérées pour faire flotter la monnaie nationale, pour augmenter les taux d’intérêt ou pour éteindre les feux par de l’«argent magique» finissent par caler les propulseurs de la croissance : investissement, épargne, productivité, confiance. Désormais, la monnaie nationale ressemble plus à une monnaie de singe…et ce en raison du chaos politique ambiant. Les taux d’intérêt spéculatifs et anormalement élevés sont générateurs de marasme économique, de crises sociales et des instabilités politiques. L’un des principaux malheurs de l’économie tunisienne d’aujourd’hui réside dans le système de fixation des taux d’intérêt! Le FMI décide, la Banque centrale exécute… et les banques commerciales engrangent les bénéfices et font saigner l’investissement, la consommation, l’industrie, etc. Mechichi doit sortir le carton rouge contre la politique monétaire de la Banque centrale.
Précepte 9 : Externalités. Pas certains que les «experts» rencontrés par Méchichi savent de quoi s’agit-il! Les externalités, définies comme une interdépendance des préférences et des comportements, justifient l’intervention de l’État notamment pour contrer les externalités négatives (illettrisme, pandémie, criminalité, corruption, etc.) et pour promouvoir les externalités positives (éducation, sécurité, recherche, services sociaux, investissement, création d’entreprises, etc.). Le bien public (services et produits) n’est qu’une externalité particulière. Une externalité positive doit être renforcée par l’État. Le gouvernement Mechichi doit dire la vérité aux Tunisiens, et il doit s’entourer de ministres capables de comprendre les enjeux, définir les instruments des politiques publiques pouvant gérer les externalités (y compris le Bien public) pour agir en conséquence. L’État autant que nécessaire, le marché autant que possible. Chacun son rôle, le privé pour le bien privé, le public pour le bien public.
Précepte 10. Endettement.Une démocratie endettée c’est une démocratie au rabais! La Tunisie du post-2011 n’est qu’une «proto-démocratie» puisqu’elle est la merci du FMI et autres diktats des prêteurs. Avec un tel endettement, le système actuel fait payer les gaspillages des générations présentes par les générations futures. Et de telles dettes finissent toujours par générer plus de taxes, avec éviction de l’investissement productif de la richesse et de l’emploi durable. C’est l’équivalence de Ricardo, un précepte fondamental pour la survie du gouvernement Mechichi. La Tunisie doit répudier la dette toxique, celle qui paye les salaires d’un État pléthorique et celle qui hypothèque l’avenir des jeunes générations, celle qui augmente les taxes et la pression fiscale.
La compréhension de ces préceptes ne requiert pas un doctorat en science économique. La science économique cultive le bon sens et éclaire la façon dont les gens s’organisent, agissent et évoluent dans la société prospère, où il fait bon vivre. La science économique est une science cartésienne, dans une démarche qui lie les fins aux moyens, sans partisannerie ni entourloupe. Ni le consommateur ni le producteur ne décide en fonction des avis des «experts» rencontrés par Mechichi.
Bonne chance et bon vent Mechichi : si vous êtes en mesure de comprendre ces préceptes et de les traduire efficacement dans votre plan d’action, vous ferez certainement mieux que vos précédents.

*Universitaire au Canada

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