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« La citadelle islamiste en Tunisie ébranlée »

 La gestion du mouvement par Rached Ghannouchi, son président depuis vingt-neuf ans, provoque départs et contestations. Une fin de règne ?
« Personnellement, j’estime que je ne peux pas voter pour ce gouvernement. » Il est 20 h 15, le 10 janvier 2020, lorsque Zied Laâdhari jette une bombe politique dans l’hémicycle du Bardo. L’Assemblée des représentants du peuple (ARP) est réunie en plénière pour voter la confiance au gouvernement concocté par Habib Jemli. L’assaut ne vient pas d’une formation hostile à Ennahdha, mais d’une de ses figures de proue. Lui, jeune quadra (44 ans) considéré par beaucoup comme l’avenir du mouvement, plusieurs fois ministre, défie publiquement le président du parti, Rached Ghannouchi, également président de l’ARP. Son intervention, calme, méticuleuse, a l’allure d’un réquisitoire envers celui qui préside le parti depuis 1990. Il étrille « l’amateurisme » de l’équipe qui est soumise aux députés. Il ajoute que le pays a besoin de « compétences ». Son nom n’a jamais été évoqué pour devenir président du gouvernement malgré un coquet curriculum vitæ. La liste des quatre noms pour diriger la Kasbah, soumise aux partis susceptibles de former une coalition avec Ennahdha, ne comportait pas le sien. Au lendemain de la courte victoire des islamistes aux législatives, 52 députés sur les 217 que compte le Parlement, il pensait son heure venue. Il en sera autrement.
*La Choura divisée pour faire chuter le gouvernement Fakhfakh
Six semaines plus tard, le social-démocrate Elyes Fakhfakh s’installe à la Kasbah. Ennahdha le soutient, obtenant six ministères. Les relations ne sont pas au beau fixe, mais « nous ne sommes pas obligés de nous aimer », lâche un membre d’Ennahdha. Très vite, elles empirent. Le clan Ghannouchi propose de « tourner la page Fakhfakh », aux commandes depuis à peine quatre mois. Il faudra trois conseils de la Choura, l’instance décisionnaire du parti, pour qu’une majorité se cristallise en faveur du « retrait de la confiance » par 54 voix contre 38.
Les débats ont été ardents, laborieux, s’éternisant comme souvent au sein de ce cénacle. Certains estiment qu’il « y a beaucoup à perdre dans cette aventure ». Celui qu’on surnomme en interne le Cheikh (« le sage ») impose ses visées politiques. Malgré la crise du coronavirus, certes jugulé, Ennahdha provoque la chute de l’exécutif. Fakhfakh démissionne le matin et vire les ministres Ennahdha le soir même. Dont Abdellatif Mekki, ministre de la Santé, plutôt apprécié pour sa gestion du sujet. Par cet acte, Rached Ghannouchi défait l’image que peaufinait le parti depuis 2015 : celle d’un élément stabilisateur d’une vie politique byzantine. Le QG de Montplaisir, quartier fiché à l’entrée de Tunis, se lézarde. La gestion Ghannouchi, 79 ans, est devenue trop clanique. Il dirige avec un cercle restreint : l’un de ses fils, Mouadh, son gendre Rafik Abdessalem, des barons qui lui doivent beaucoup. Toute autre ligne politique se heurte aux centurions du Cheikh.
*La gestion Ghannouchi sur le déclin
Les signaux de défiance s’allument. Juillet 2019, Lotfi Zitoun, conseiller politique de Rached Ghannouchi, démissionne. Il dit que sa « démission est un conseil en elle-même ». Il pointe la façon dont le mouvement est dirigé, explique que « pour certains, dominer est devenu un but en soi, ainsi qu’avoir le monopole de la décision ». Zied Laâdhari démissionnera de ses fonctions exécutives au sein du mouvement fin novembre. Il expliquera que « les décisions prises n’étaient pas bonnes pour le pays », qu’elles « n’étaient pas à la hauteur des attentes des Tunisiens ».
Ennahdha qui a souvent été présentée comme un modèle de discipline, d’organisation, ne parvient plus à dissimuler ses querelles internes. « Il y a toujours eu des désaccords, mais ça se réglait en interne et une fois la décision prise, elle était acceptée par tous », décrypte l’un de ses membres. Aujourd’hui, des décisions sont prises à la majorité grâce à l’insistance de Rached Ghannouchi. Hichem Laârayedh, fils d’Ali Laârayedh, ex-Premier ministre de 2012 à 2014, officialisera son départ. Que le rejeton d’une des figures historiques du mouvement claque la porte, via un post Facebook, n’a rien d’anodin.
La décision de provoquer la chute du gouvernement Fakhfakh accélère les désirs de changement au sein de l’organisation. Lors du prochain congrès, le président Ghannouchi devrait céder son fauteuil de président, règlement intérieur oblige. Aucune date n’a été fixée.
*Un socle électoral divisé par trois
Ils sont un million cinq cent mille à voter Ennahdha en 2011. Ils ne seront que cinq cent soixante mille en 2019. S’il demeure le premier bloc parlementaire, son assise a fondu. Sa base a dû avaler de nombreuses couleuvres sous le magistère Ghannouchi : vote de la loi de réconciliation administrative (qui absout ceux qui ont commis des fautes sous la dictature), alliance avec Nidaa Tounes, le parti de Béji Caïd Essebsi, après les élections de 2014 (BCE qualifiait alors Ennahdha de « moyenâgeux »), marginalisation de la justice transitionnelle (alors que des milliers de sympathisants, torturés et emprisonnés sous Ben Ali, demandaient réparation)… Quant au bilan de huit années d’exercice du pouvoir, il est économiquement faible. Presque dix ans après la révolution, qui n’est pas le fait d’Ennahdha, le bilan de l’ère Ghannouchi se ternit. A presque quatre-vingts ans, l’homme est désormais contesté par les sympathisants de son parti.
(Le Point)
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