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Ces gouvernements, ces fossoyeurs de l’économie post-2011 : un regard croisé!

De Mohamed Ghannouchi (2011) à Élyes Fakhfakh (2020), neuf chefs de gouvernements ont été
désignés, pour gouverner la Tunisie du Printemps arabe. Neuf chefs et pas moins de 385
ministres et secrétaires d’État, pour une décennie noire et catastrophique pour l’économie.
Parmi les chefs de gouvernement : aucun économiste patenté, sept ingénieurs, un avocat et un
énarque de la vieille garde. On ne tient pas compte du 10 e gouvernement en constitution par
Hichem Mechichi.
Comment ces gouvernements se comparent-ils et quelles sont leurs empreintes économiques ?
Un portrait croisé…
Sans parti pris, le bilan s’imposait! Un bilan fondé sur les chiffres et dépouillé de la rhétorique
politique partisane véhiculée, ici et là, par la COM, des partis au pouvoir et leurs lobbies affiliés.
Allégeances, diplômes et cursus
Évidemment, aucune femme, dans le lot des chefs de gouvernement! Tous des hommes, dont
cinq ont fini par faire, pendant leur mandat, leur coming-out de binational (franco-tunisiens),
deux ayant purgé de longues peines en prison (pour des raisons politiques et d’oppression
dictatoriale), le dernier a démissionné après seulement 4 mois, pour des soupçons de
corruption, aujourd’hui traités par des tribunaux, qui tardent à rendre leur verdict.
Tous ces chefs de gouvernements sont nés dans un rayon de 40 km de la mer, originaires de la
Tunisie nantie, souvent issus des milieux des beldias et mondains tissés serrés … Aucun des
bleds paumés de Deghech, Zaafrane, Ben Aoun, Déchrat OuledChehida ou Tataouine.
Beaucoup de ces chefs de gouvernement sont parachutés ex nihilo en politique, avec l’étiquette
d’«indépendants». Ne connaissant rien aux méandres de l’État, ignorant de tous les processus
de gouvernance, ces «indépendants» ont multiplié les erreurs et ont cherché à satisfaire leurs
mandataires politiques, pour rester le plus longtemps en poste.
Surtout des ingénieurs, des golden-boys dits indépendants, ont fait patte blanche pour les partis
politiques, s’abstenant de toute initiative pour relancer l’économie. Ils ont aussi évité les risques
liés à l’application de la loi pour contrer les marchés parallèles, répudier la corruption,
exterminer l’évasion fiscale et endiguer le blanchiment d’argent, etc.
Beaucoup ont fini par s'accrocher au pouvoir au point de créer leur propre proto-parti, pour
gouverner et faire carrière en politique. Trois de ces chefs de gouvernement sont dans ce cas.
Cinq des 7 ingénieurs devenus chefs de gouvernement ont joué les golden-boys, BCBG et easy-
going…aussi pour booster leur CV, servir leurs anciens employeurs, leurs entreprises et parfois
des cartels comme Total, la pétrolière française, une multinationale qui pille les richesses et
sous-sols de l’Afrique francophone. Au moins deux de ces golden boys ont fait leur lettre de
noblesse chez Total-France.
Certes les ingénieurs sont connus par leur pragmatisme et bon sens de l’action! Mais,
paradoxalement ces ingénieurs devenus chefs de gouvernement en Tunisie ont préféré le statu
quo et ont évité les grands projets de réforme et de changements. Dommage pour la Tunisie!

Chose certaine, ces neuf gouvernements n’ont pas lésiné sur les moyens. Ils se sont entourés
d’une quarantaine de ministres et secrétaires d’État (39 en moyenne). Quand on sait qu’un
ministre coute à l’État (aux contribuables) quasiment 5 millions de dinars par an : en salaire,
avantages en nature, deux ou trois voitures avec chauffeurs, garde rapprochée, cabinet d’une
douzaine de conseillers, voyages, représentations, primes diverses. Faites le calcul, pour
quarante ministres et secrétaires d’État, quelque 200 millions de DT sont alloués au
fonctionnement de cette armada, qui est censée travailler pour la création de la richesse et la
production du bien-être collectif.

Longévité et pouvoir
Dans les pays où le système démocratique est bien assimilé par les partis politiques, les chefs de
gouvernement deviennent des vedettes, des symboles et des leaders qui marquent l’histoire par
leur passage en politique. Des vrais chefs et des vrais empêcheurs de tourner en rond : ils
réforment, ils mobilisent, ils bousculent les us et coutumes pour produire des résultats et
générer de la richesse collective. Ces vrais chefs de gouvernements écrivent des livres, publient
des chroniques et travaillent fort pour montrer leur grandeur d’esprit, expliquer leurs projets,
démontrer leurs sens de l’État et mobiliser autour de réalisations porteuses de prospérité et
d’amélioration du bien-être collectif.
Rien de tout cela en Tunisie de l’après 2011. Les neufs chefs de gouvernements, ayant gouverné
l’après 2011, n’ont malheureusement pas eu cette étoffe des héros, des hommes et femmes
politiques qui marquent leur temps.
Les neufs chefs de gouvernement qui se sont succédé en Tunisie post-2011, ont été plus des
étoiles filantes que des hommes leaders de la trempe de ceux qui ont bâti la Tunisie : Bourguiba,
Nouira, Ben Salah, et d’autres plus discrets et plus récents comme Nabli, Moualla, Zaanouni ou
Baccar!
Il faut avouer que ces neuf gouvernements ont été bousculés par le temps : avec une longévité
éphémère. Certains n’ont même pas pu rejoindre leur bureau à la Kasaba, qu’ils ont été délogés

du processus de gouvernance par un vote confiance défavorable de la part des partis
représentés au parlement (Gouvernement Jomelli, en 2020).
La durée de vie moyenne pour ces 9 gouvernements est de 382 jours, avec un fort écart-type
très élevé : Youssef Chahed avec 39 mois, Elyes Fackfakh, avec une destitution, sous forme de
démission, après seulement 5 mois, de plein pouvoir.
Dans les écoles de gouvernance et d’administrations publiques, on sait qu’un minimum d’un an
est requis pour qu’un ministre connaisse bien son ministère, ses dossiers et son secteur. Le
carrousel politique en Tunisie n’a pas donné ce temps à de nombreux ministres et chefs de
gouvernements. À chaque fois, le même scénario se répète, les partis en conflit perpétuel, font
tomber les gouvernements sans prendre le temps d’évaluer les résultats, de rationaliser leurs
décisions…
Comme dans le reste des pays arabo-musulmans, les humeurs, les égos et les susceptibilités des
partis politiques en Tunisie n’ont pas toujours aidé à faire les meilleurs choix publics…

Si la durée de vie moyenne d’un gouvernement en Tunisie post-2011, est d’un an un mois, en
Allemagne elle est 2,9 ans, en Espagne de 3 ans, au Royaume-Uni de 3,2 ans.

Performance économique : une décennie noire, une décennie de paupérisation !
Décennie noire? Et pour cause, les dix ans, 2011-2020, ont enregistré un taux de croissance
globalement nul, pour ne pas dire négatif. Les quelques points de croissance obtenus de peine
et de misère sont rapidement effacés par des erreurs de gouvernance, par les innombrables
crises (terrorisme, Covid-19, assassinats politiques, etc.). Une décennie de perdue, comme si le
temps ce n’est pas de l’argent!

Le lendemain de révolte du Jasmin, et sous la gouvernance du chef de gouvernement Essebsi, la
croissance économique est repartie à la hausse, avec 2% de taux croissance. Les premiers
semestres de l’ère de la transition démocratique ont été mobilisateurs pour les Tunisiens et
Tunisiennes, mais les deux premiers chefs de gouvernements issus du parti Ennahda ont
introduit rapidement du désenchantement par des recrutements massifs et exclusivement
fondés sur la proximité partisane. Plus de 150 000 ont été recrutés dans la fonction publique (en
deux ans), faisant exploser les déficits budgétaires, amplifiant le recours à l’endettement et
propulsant la pression fiscale sur les contribuables (entreprises et citoyens).

Depuis lors, le désenchantement s’est renforcé, les mouvements sociaux se sont multipliés : une
moyenne de 10 000 contestations par an. Il n’en fallait pas plus pour faire converger les gains de
productivité vers zéro. Depuis, la croissance a été asthénique, instable et mise dans une
trajectoire baissière et en chute libre!
Jamais dans l’histoire de la Tunisie indépendante, le taux de croissance décennal n’a été aussi
bas. Ce taux a été de 4,4%, pendant la décennie 1960, de 7,8% pendant celle de 1970, de 3,4%
pour les années 1980, 4,5% pendant les années 2000.
Les neuf gouvernements de l’après 2011, ont appauvri les Tunisiens et les Tunisiennes, le revenu
par tête a connu une baisse de presque 13 %, en dinars constants (Banque mondiale).

Le seul dénominateur commun de tous ces gouvernements (et de ces échecs) est lié à la
présence dominante du parti religieux Ennahda à l’exercice du pouvoir dans tous ces divers
gouvernements.
Aucun de ces neuf chefs de gouvernements n’a voulu toucher aux enjeux brulants : déficits
chroniques des Sociétés d’État, la pléthore de fonctionnaires, surendettement, poids de la
Bureaucratie, corruption, gaspillage des deniers publics.

Enseignements pour le 10 e gouvernement
Ces échecs économiques de la décennie 2011-2020 peuvent inspirer de précieux enseignements
pour le 10 e gouvernement, actuellement en constitution par le chef de gouvernement désigné,
Hichem Mechichi.
Dix recommandations sont suggérées pour éviter les erreurs commises depuis 2011.
1- Mettre le cap sur la prospérité. Le nouveau gouvernement doit mettre le cap sur
l’économie et la création des richesses. Toutes les politiques publiques du nouveau
gouvernement doivent concourir à la production des résultats tangibles sur les fronts de
la prospérité économique et du progrès social.
2- Resserrer les rangs. Ce gouvernement devrait être resserré : avec une équipe
ministérielle peu nombreuse (une vingtaine), centrée sur la tâche et avec des
compétences reconnues en matière de gouvernance axée sur les résultats. Les
compétences en matière d’analyse, de conception et d’implantation des politiques
économiques doivent aussi constituer un critère majeur pour le recrutement des futurs
ministrables.
3- Réhabiliter la bonne gouvernance. Les ministres et leurs plans d’action doivent obéir
aux trois EEE de la bonne gouvernance : Économie dans les dépenses, Efficacité dans
l’action et Efficience dans le rendement.
4- Décrocher avec la partitocratie. Toutes les distances doivent être prises avec les partis
politiques, avec les idéologies radicalisées et surtout avec ces élus extrémistes qui
pullulent au parlement et pour qui l’économie n’est que la troisième roue de la
charrette.
5- Réduire les taux d’intérêts bancaires et les ramener à des niveaux comparables à ceux
en vigueur dans les pays qui sont en compétition avec la Tunisie pour les mêmes biens
et services demandés par les marchés internationaux. Le taux d’intérêt directeur est fixé
artificiellement à un niveau très élevé : 6,75%, contre seulement 1,5% au Maroc.
L’inflation en Tunisie est surestimée et injustement instrumentalisée par la Banque
centrale pour justifier des taux si élevés. Des taux qui font les affaires des banques et de
leurs actionnaires. Ces banques (et leurs lobbies) engrangent annuellement des
bénéfices colossaux, dans le contexte d’une économie carrément à terre.
6- Repenser les incitatifs fiscaux (crédit d’impôt, exonération, subvention, etc.) pour
promouvoir les investissements intensifs en main-d’œuvre, et les projets les plus
créateurs d’emplois durables. L’allègement de la pression fiscale sur les entreprises doit
aller de pair avec les efforts du redémarrage de l’économie.
7- Reformer le marché du travail, pour plus de justice et de flexibilité dans les
recrutements et pour un meilleur trade-off entre gains de productivité et rémunération
à la marge. Une telle réforme majeure est attendue depuis une décennie, et la Tunisie
ne peut la reporter encore à plus tard, sine die. Les parties prenantes doivent avoir le
courage de mener ensemble cette réforme, pour la prospérité et la postérité. Et des
concessions sont requises de tous et chacun.
8- Revamper la compétitivité économique. Des secteurs prioritaires doivent être
identifiés, avec précision, après concertation et avec l’appui une batterie de mesures
pour les stimuler. On ne peut pas demander à des investisseurs internationaux d’investir
dans les secteurs stratégiques et à haute valeur ajoutée, sans que le pays ne se dote
d’une stratégie dédiée aux secteurs stratégiques.
9- Bannir la posture mille-feuilles brandie par la bureaucratie contre les industriels,
nouveaux investisseurs et créateurs d’entreprises, tant dans le secteur formel que dans
le secteur informel. Les formalités et les délais bureaucratiques doivent être réduits
drastiquement.
10- Renverser la vapeur : le chef du gouvernement désigné, Hichem Mechichi doit mobiliser
toutes les forces vives du pays. Il doit fédérer les initiatives bienveillantes avec toutes les
expertises nationales et expatriées. Le tout en prenant ses distances des lobbys de
«rapaces», des partis idéologisés, de leurs satellites et sous-marins très politisés et
ayant montré leur incompétence en développement économique de la Tunisie post-
2011. Les partis politiques, les élus du peuple doivent aider à désamorcer les crises,
calmer le jeu, en offrant un répit d’au moins 2 années à une économie déjà aux abois.

Moktar Lamari, Ph. D.
Universitaire au Canada

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