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Une journée ordinaire…

Maux de culture

Ah oui, je l’avoue, j’en ai souvent rêvé.

D’une de ces journées ordinaires comme cela se passe ailleurs, dans ces pays où Mozart se joue sur le trottoir, et où les statues célèbrent les faiseurs d’histoire et de mémoire. Dans ces pays où le livre se laisse lire dans le métro et sur le banc public, sans qu’on puisse être suspecté de pédanterie, et où une jeune femme peut sans risque s’afficher, seule, sur la terrasse d’un café sans être fustigée par mille regards en manque. Où enfin, le libre penseur passe son temps à remettre en question ces ordres absurdes et établis, ceux des hommes et de… Dieu, sans risque d’être poursuivi par la justice de Torquemada.

Ainsi, un dimanche aussi ordinaire que les autres, je me lève du bon pied, me dirige vers la porte d’entrée pour récupérer mon quotidien et ma bouteille de lait.. Oui, je sais, cela renvoie aux poncifs des séries et films de la « way of life ». N’empêche, ça se pratiquait chez nous, il n’y avait pas si longtemps, quand on pouvait se fier au perron.

Et comme il est bien convenu que dans nos contrées les journées ensoleillées sont plus ordinaires que celles endeuillées par la grisaille, le soleil encore tiède de ce dimanche quelque part dans l’année, m’invite à sortir prendre mon petit déj au bistrot du coin. Entre une délicate bouchée de croissant au vrai beurre de chez nous et une gorgée d’arabica, je tourne la cent-et-unième page de mon roman. Exquise la marmelade et agréable, la serveuse au petit tablier bleu azur dentelé et au sourire avenant, augurant d’une journée agréable.  Mais c’est si ordinaire, comme tous ces gens qui vous ignorent. Culture ordinaire oblige. Quelques pas sur un trottoir aménagé pour les piétons, pareil à tous les trottoirs, m’amènent au parc du quartier, où la pelouse fraîchement taillée m’invite à rêvasser en mode multicolore, cependant qu’un gardien en uniforme, les bras croisés derrière le dos droit et le pas assuré, me lance de loin un bonjour matinal auquel je réponds par le clin d’œil de l’habitué. 

Sur le dos, je contemple l’avion qui traverse notre ciel bleu clair si serein. C’était la couleur de la mer d’à côté, de ma banlieue, pas plus loin que cet été. Bikinis dernier cris, marchands de glaces et de pralinés qui avoisinaient les bars en plein air sous les pagodes et où des couples insouciants échangeaient des éclats de voix joviaux, ces voix qui se perdent si vite au gré des vagues.. 

Je pourrais continuer sur des pages et des pages ma journée, mes journées ordinaires. 

Celles qui auraient pu exister. Celles que l’on aurait pu mériter.

J’aurais pu partager avec vous les rêves les plus fous, ceux que notre civilisation plurimillénaire aurait pu permettre.  

Mais les rêves ne sont-ils rien d’autre que la consolation des impuissants. 

Alors, je me réveille et réintègre ma pitoyable réalité, celle à laquelle nous avons tous contribué, gouvernants et gouvernés. Et le constat, amer, ne se fait pas prier : quelque part il y a eu erreur, déviation, fausse direction, bref, un truc qui a coincé, n’a pas marché comme prévu, ou parce qu’on l’a pas prévu ou peut-être même désiré. 

On se rappelle qu’au commencement il y a eu l’indépendance. Fêtes et espoirs faisaient bon ménage. Rien alors n’y manquait : un pays de rêve comme Dieu en fait si peu.

Mais que oui, ouvrons les yeux. Ne sommes-nous pas natifs d’une des terres les plus riches d’histoire et des vestiges de cette histoire ? Et ce climat sans pareil, avec ses forêts, son désert, ses terres agricoles à souhait, et surtout cette magie à damner les plus irréductibles des anges. Cette magie qui vous dit que parce que tu es Tunisien, tu n’échappes pas à ton fabuleux destin méditerranéen, à ta terre africaine, et au sang qui coule dans tes veines, celui de tous les envahisseurs et les passants d’histoire qui ont gravé ton incroyable histoire. C’est à cause de tout cela, Tunisien, que tu es riche et particulier parmi les nations. 

C’est parce que tu es à la croisée des événements qui ont façonné le monde, que toi Tunisien, tu aurais mérité d’ être, en ce jour, l’idéal ordinaire. 

Mais quelque part il y a eu bien une erreur !

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