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Restarter l’économie : Mechichi doit remplacer les bougies d’allumages

Avec des élus fanas de la gabegie, avec des gouvernements qui se font et se défont au rythme des scandales politiques, l’économie tunisienne s’affaisse dangereusement ! Les Tunisiens et les Tunisiennes s’appauvrissent à vue d’œil et se demandent si les élites politiques du pays réalisaient l’ampleur de leur détresse économique. Alors que les moteurs de l’économie sont à l’arrêt, le gouvernement Mechichi doit trouver la manivelle et identifier les bougies d’allumage pour restarter une économie déjà à la peine avant la pandémie du Covid-19, et à l’arrêt depuis.
Hichem Mechichi doit avoir un vrai plan pour redémarrer l’économie, un plan qui contraste avec le plan-plan politique de ses prédécesseurs Elyes Fakhfakh et Youssef Chahed, pour ne pas nommer tous les autres.

Un plan de redémarrage, c’est différent du «plan-plan» actuel
Redémarrage ? Oui, puisqu’on ne peut pas parler de plan de relance ! L’économie était sur une trajectoire descendante bien avant l’avènement de la Covid-19. Avec une croissance au ralenti et des propulseurs grippés, qui ronronnaient dans le vide, perdant de l’altitude jour après jour. Après le décrochage, le crash économique n’est plus une hypothèse d’école!
Trois facteurs expliquent l’actuel marasme économique. Et c’est important de commencer par un diagnostic.

D’abord, les 9 gouvernements et les 330 ministres ayant gouverné le pays depuis 2011, n’ont pas osé réformer structurellement l’économie. Au lieu d’innover les approches gouvernementales et au lieu de moderniser les politiques publiques, ils ont privilégié le statuquo, pour se maintenir au pouvoir et pour éviter les risques politiques liés.

Deux, les politiques monétaires sont restées rigidement restrictives, erratiques et totalement en porte-à-faux avec les politiques budgétaires et les impératifs de relance économique. Un monétarisme acharné à la merci des diktats du FMI et des prêteurs internationaux.

Trois, la mal-gouvernance d’un État pléthorique pénalise les secteurs économiques, érodant les équilibres budgétaires, démultipliant l’emprise de la bureaucratie et poussant la dette publique à des niveaux qui mettent le pays au bord de la banqueroute et du «haircut» à l’œuvre au Liban, où les épargnants perdent une partie de leurs dépôts bancaires pour financer les déficits publics.

Le plan de redémarrage de l’économie tarde à venir. Les 67 «mesurettes» annoncées, récemment par le ministre des Finances Nizar Yaïche ne constituent pas un plan, tellement elles manquent de vision, d’articulation et de tonus pour allumer les moteurs de la croissance de l’économie.
Les annonces de ce ministre éphémère, sur le départ après 4 mois seulement au pouvoir, s’apparentent à un «baroud d’honneur» utile pour sa carrière et son CV personnel. Cela coïncide avec la débâcle d’un gouvernement pris en tenaille, entre les soupçons de corruption qui pèsent sur son chef, Elyes Fkhafakh et de nocives pressions politiques.
Le plan de redémarrage économique attendu devrait être pensé comme une combinaison articulée entre d’un côté, une réorientation structurelle et structurante de l’économie et de l’autre, un push massif pour rallumer les moteurs propulseurs de la croissance et de la création de la richesse économique. Tous s’attendent à un plan intelligent assorti d’une batterie de réformes intégrées dans le cadre d’une stratégie mobilisatrice, prospective et axée sur des objectifs et des résultats à atteindre dans le court et moyen termes.

Un plan basé sur le futur proche et en rupture avec le passé proche
Le plan de redémarrage attendu ne peut pas être un plan quinquennal bolchevique, comme veut le faire croire l’actuel ministre du Développement économique, de l’investissement, lui aussi sur le départ.
L’économie tunisienne du post-Covid a besoin de vraies solutions à des problématiques économiques connues : désinvestissement, absence de gains de productivité, État pléthorique, recul de la compétitivité, surendettement, déficits commerciaux, chômage structurel, désindustrialisation, etc.
Aujourd’hui, les politiciens et ministres raisonnent le redémarrage de l’économie en termes de saupoudrage «politisé» par des subventions symboliques et des mesurettes taillées sur mesure pour satisfaire des lobbies ayant pignon sur rue au sommet de l’État. Des lobbies qui veulent notamment profiter du Coronavirus pour avancer leurs pions et pousser leurs agendas, toujours pour plus de subventions et aides publiques, payées à même les taxes et la dette publique.
De nombreux problèmes économiques rencontrés en Tunisie peuvent être résolus autrement que par l’injection de l’argent additionnel et par plus d’endettement.
La mal-gouvernance économique, actuellement à l’œuvre, est principalement liée à un déficit de conception et d’implantation des politiques publiques (policy design and policy implementation). Aujourd’hui, la conception des politiques économiques est encore fondée sur des recettes désuètes et une rhétorique obsolète, héritées du passé, recyclées sans évaluation et remises en cause.
Il faut dire que cette mal-gouvernance est inspirée par diagnostics erronés. Le tout fait que l’argent public ne va pas au bon endroit et au lieu de solutionner le problème, il ne fait que l’amplifier ou en créer d’autres.

Rompre avec les politiques conçues en vase clos et hors-sol
Un plan de redémarrage intelligent, visionnaire et structurant ne peut pas s’improviser. Il ne peut pas résulter de compromis politiques obtenus à l’arraché.
Pour les enjeux liés à l’investissement, la compétitivité, la productivité ou le dégraissement de l’État, le plan de redémarrage économique attendu doit apporter des solutions structurelles, coordonnées et basées sur les données probantes. Ces enjeux sont complexes et requièrent de l’expertise en matière d’analyse des politiques économiques. Autrement dit, un plan qui mobilise des ministres experts et des leaders politiques mobilisateurs.

Une vision stratégique claire qui réduit les risques
Le plan de redémarrage de l’économie doit apporter une vision stratégique claire montrant où on va, avec quels moyens et quelle responsabilité des parties prenantes.
Contrairement aux pays occidentaux, la crise économique liée au post-covid est double. Sur le front de la demande, les consommateurs tunisiens cumulent un déficit en pouvoir d’achat avec un accès limité aux financements bancaires. Les taux d’intérêt sont 4 fois plus élevés qu’au Maroc. Sur le front de l’offre, le monde des entreprises peine à investir, à renouveler ses technologies et à créer de la richesse,aussi faute de crédits bancaires à bon marché.
Le plan de redémarrage attendu doit s’inscrire dans une logique contre-cyclique modulée, bien calibrée et qui évite le «one size fits all». La Tunisie est un petit pays, et il doit favoriser la compétitivité de ses entreprises et orienter ses activités vers les niches à haute valeur ajoutée pour écouler dans les marchés européens tout proche et en grande restructuration économique.
La Tunisie recèle un grand potentiel de main-d’œuvre formée et détenant une expertise reconnue. Il faut valoriser cette expertise en attirant des investissements intensifs en main-d’œuvre et créateurs de jobs bien rémunérés.
C’est le seul moyen pour relancer le pouvoir d’achat et créer la demande par la consommation. C’est aussi un passage obligé pour atténuer les contestations sociales et les revendications liées dans les régions déshéritées partout en Tunisie.
La Tunisie cumule les incertitudes, et les investisseurs (nationaux et internationaux) craignent les tensions sociales et le chaos politique qu’on observe de manière récurrente au somment de l’État et particulièrement au parlement.
En somme la nouvelle vision doit relancer l’investissement privé dans des secteurs stratégiques. Et on ne peut pas amener les entreprises nationales et multinationales à investir dans les secteurs stratégiques quand on ne dispose pas de stratégie économique claire et convaincante.

 Restarter l’investissement c’est baisser le taux d’intérêt et la pression fiscale
Depuis 2012, le volume des investissements a été réduit de moitié (investissement en % du PIB). En cause, un État pléthorique dépensier, créateur de l’endettement et de l’inflation, un système réglementaire accablant et une politique monétaire restrictive et à la solde du FMI.
L’économie ne pas repartir sans un «méga push» en matière d’investissement dans des projets, programmes et filières à haute valeur ajoutée. Les budgets de l’État sont exsangues, et le recours à l’investissement privé doit être le moteur principal du plan de redémarrage.
Le secteur informel doit être associé à la démarche! Ce secteur détient un gros volume d’argent thésaurisé et l’État devrait aider à valoriser cette «épargne» dormante par une défiscalisation totale, des crédits d’impôt et un encadrement intelligent. Tout le contraire de la ponction fiscale de 10% suggérée par l’actuel ministre des Finances Nizar Yaïche.
Plusieurs secteurs sont porteurs de croissance, de bien-être et de création d’emploi : numérique, cybersécurité, pharmaceutique, tourisme vert, éducation axée sur les compétences (versus les connaissances), santé, énergie renouvelable, mobilité active, économie verte, etc.
Le plan de redémarrage attendu doit aider les entreprises à se démultiplier et à s’agrandir, notamment par la recherche et développement, par l’innovation et par les gains de productivité. Ce plan doit miser sur le marché autant que possible et sur l’État autant que nécessaire. Soit tout le contraire de ce qui se fait aujourd’hui en Tunisie.
Même des pays communistes comme la Chine, le Vietnam et autres ont livré l’économie aux règles du marché concurrentiel, l’État se limite aux missions essentielles et à la production des biens publics (versus biens privés).

 Réformer le marché du travail
Actuellement, plusieurs rigidités institutionnelles, salariales et syndicales bloquent la création de la richesse et donc de l’emploi. Les employeurs sont pénalisés par des syndicats qui revendiquent toujours plus de salaires et ne font rien pour stimuler en contrepartie la productivité et le rendement.
La création de l’emploi est mise à plat par les tensions et bras de fer entre employeurs et syndicats. Chacun campe sur ses positions et tous jouent au perdant-perdant, au lieu d’être des partenaires et gagnant-gagnant.
La formation continue et les stages de mise à niveau ciblant les secteurs stratégiques sont à développer et à financer en priorité, avec une démarche innovante et hors des sentiers battus.
Depuis 2012, les gains de productivité globale (capital, travail, etc.) dans les secteurs formels ont convergé vers zéro, au grand désespoir des investisseurs, des industriels et des exportateurs. Par contre la productivité atteint des summums dans les secteurs informels et totalement régis par les règles d’un marché libre, qualifié injustement de «marché noir».

Évaluation et monitoring continus des politiques économiques
Tous les programmes publics en faveur des activités économiques (aides fiscales, subvention, garanties de prêt, crédit d’impôt, etc.) doivent passer au scanner de l’évaluation. Dans la même veine, une revue systématique des programmes en vigueur doit être faite, pour être abolis ou revampés.
Les aides, subsides et autres incitatifs pour les secteurs économiques ont trop souvent créé des effets d’aubaine, bénéfiques pour des intérêts privés, et maléfiques pour les intérêts collectifs.
La gouvernance en Tunisie reste réfractaire à l’évaluation : aucun plan, aucune politique économique et aucun projet public n’a fait l’objet d’évaluation objective et professionnelle, avant d’être reconduit ou annulé. Les ministres font leur évaluation au pif, alors que les citoyens savaient pertinemment quels sont les programmes qui performent et quels sont les programmes qui ruinent le pays, puisque taillés sur mesure pour les lobbies et les amis politiques.
En termes de gouvernance économique, les gouvernements du post-2011 ont fait chou blanc. Des gouvernements peu efficaces, dépensiers et très serviles pour les lobbies et rentiers ayant fait main basse sur les rouages économiques et les énormes richesses du pays.
Le plan de redémarrage de l’économie mérite l’implication d’experts et de talents ayant fait leur carrière dans le domaine de la conception et de l’évaluation des politiques publiques. Ce plan doit démontrer un courage politique et une dextérité pédagogique pour rassurer, dire la vérité et expliciter les passages incontournables pour un véritable push aux industries et activités productives dans les différentes branches et régions.

Moktar Lamari, Ph.D.
Universitaire au Canada

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