Quel gouvernement de salut pour la Tunisie ?

Personne ne contesterait la nécessité d’un gouvernement de salut pour la Tunisie, seule chance de sauver un pays qui s’enfonce de plus en plus et à cadence vertigineuse dans la nuit noire de la crise… des valeurs, la pire des crises. Car c’est bien ce dont souffre notre pays !
Certes, la récession économique le frappe de plein fouet, mais c’est surtout de décomposition éthique qu’il souffre le plus ; n’est-ce pas ce qui a fait tomber le gouvernement Fakhfakh bien que la preuve de sa supposée turpitude ne soit pas encore parfaitement établie? Ce qui n’est pas pour étonner en ces périodes troubles que sont celles d’absence ou, ce qui est bien pis, de confusion des valeurs. C’est le plus grave, mal de Tunisie.
Comme les valeurs, ne serait-ce que celle de la foi populaire d’islam, n’y manquent pas,  d’aucuns se font fort d’y référer, de s’en réclamer ; mais la confusion axiologique les font passer pour des champions de la vertu alors qu’ils ne seraient que ses premiers voleurs et violeurs. C’est ainsi qu’on fait désormais commerce —parfois même contrebande — de la foi du peuple, réduit éhontement à un commerce bas de gamme, de la fripe, alors que si commerce il doit y avoir avec l’éthique musulmane, il est censé être haut de gamme, de luxe !

Pas de salut sans éthique, humilité et sobriété
Au demeurant, en islam soufi, principale veine de l’islam populaire, qui est davantage spiritualité que religiosité, l’éthique se situe au plus inatteignable degré des hauteurs, au point de n’accepter de commerce, en cette foi, qu’amoureux, rassemblant les humains et non les divisant, cultivant les meilleurs sentiments et pas les pires composant l’humain, la haine et l’inimitié, cette part du diable qui est sa portion basique quand la nature humaine est réduite à son étymologie d’humus.
Tout cela est en étalage aujourd’hui sur la scène politique, ou plutôt politicienne, tunisienne ; et c’est ce qui commande que le choix du chef du prochain gouvernement par le président de la République soit enfin le plus judicieux en vue de prétendre à la qualité de gouvernement de salut.
Si je ne le qualifie pas d’office de national, c’est qu’il doit emporter aussi et tout d’abord un salut personnel de tout un chacun s’adonnant à la politique, particulièrement celui devant présider le gouvernement, devant le faire comme un vrai général commandant une armée. Et je dis vrai général puisqu’on a toujours vérifié que cela a rarement été la règle, le meilleur général étant d’abord le plus humble et le plus dévoué soldat, partageant non seulement le sort de ses bidasses, mais aussi leur vécu sobre et humble.
Or, généralement, on a affaire à des gradés infatués de leur personne, n’ayant jamais connu la guerre ni la condition basique du troupier, se suffisant de la gloire que leur apporte la chair à canon dont ils disposent souverainement du sort. De telles baudruches n’ont plus de place en Tunisie ; comme disait Hached, leur destinée est de s’y voir dégonflées, aujourd’hui surtout ! Par conséquent, le salut dont la Tunisie a besoin est bien plus que ce simple fait d’être sauvée d’un malheur physique, même pas de la damnation, mais plutôt de tels ectoplasmes politiciens se distinguant par une manifeste mort de leur âme, une totale perte de conscience vive à servir le peuple tellement ils ne pensent qu’à se servir sur son dos.
Aussi, la guérison que veillerait à apporter un gouvernement de vrai salut est bien la délivrance de ses maux actuels générés par les délices de la pratique corrompue et corruptrice du pouvoir avec tous les abus qui y sont inhérents. Partant, le gouvernement de salut dont a besoin le pays est d’être d’abord et avant tout un gouvernement de sauvetage en termes de moralité et de pratique éthique de la politique, ce que je nomme poléthique.
Or, il n’est nulle sûreté et garantie à ne pas céder aux délices du pouvoir — surtout qu’il est encore peu, sinon guère démocratique — si l’on ne s’assure d’une pleine sécurité contre la moindre tentation de faire des responsabilités politiques un tremplin idéal pour l’assouvissement des intérêts et appétits propres.
Car c’est bien ce qu’on n’a pas cessé de voir depuis la supposée révolution tunisienne, n’ayant consisté au final qu’à remplacer les anciens prédateurs des intérêts légitimes du peuple par de nouveaux profiteurs ne se souciant que de leurs immunités et privilèges, outre la réparation des préjudices subis de la part des anciens prédateurs, dont le peuple n’est nullement responsable, n’en assumant pas moins la terrible charge malgré son état extrême de noire misère, arrivant difficilement à joindre les deux bouts.
Comme ses nouveaux saigneurs n’ont ni éthique ni humilité ni sobriété, il voit sa condition ancienne sous la dictature empirer, puisqu’il est exploité comme avant, sinon plus, avec le maintien en l’état de la législation de la dictature avec ses lois scélérates. Bien pis, cela a accompagné l’aggravation des privilèges et immunités des gens du pouvoir, seigneurs des hautes fonctions de la République, ses saigneurs à la vérité. De quelle révolution parle-t-on encore et quelle république fête-t-on donc cette année ?

Abolir aussi privilèges et immunités au pouvoir
En ce 25 juillet, fête d’une république introuvable, ni première ni seconde, n’ayant jamais été la chose du public (res publica), on est toujours en quête d’une vraie république en Tunisie. Elle ne saurait être qu’une nouvelle République se manifestant par des droits du peuple reconnus et ses libertés enfin célébrées, que personne ne lui conteste. Ce qu’il n’est point impossible d’ériger si jamais la volonté politique existait, surtout l’éthique en politique.
C’est ce dont ont manqué et manquent à ce jour les responsables en charge du pouvoir dans le pays. Espérons donc que les choses seront enfin différentes et que la fête de cette année sera différente de la célébration de celle de l’année dernière endeuillée par la mort du président en exercice, symbolique ô combien de la démission des politiques. En effet, feu Caïd Essebsi pouvait parfaitement changer la destinée du pays, mais n’a rien fait de mieux que de lui léguer un État de non-droit.
Outre de cet État de droit, la Tunisie manque le plus de politique éthique, cause et effet de l’État de non-droit actuel. Ce qui, assurément, ne saurait changer tant qu’on ne se sera pas décidé, avant toute initiative supposée salutaire, de commencer par couper le nœud gordien de la politique politicienne avec l’intérêt matériel et en termes de prestige, terreau de tous les abus.
Car la santé, avant d’être le bon fonctionnement général de l’organisme d’un être humain, est d’abord le fonctionnement général de cet organisme. Elle n’est donc pas dans les recettes sophistiquées que nous apportent de supposés experts en santé ne connaissant déjà pas ce dont souffre la majorité de leur peuple : la faim, le dénuement, le manque de tout, et surtout l’injustice subie du fait des lois de la dictature qui les briment comme avant, comme si de rien n’était.
Aussi, la condition éminente à exiger dans le choix du nouveau gouvernement voulu de salut est que ses membres, du premier au dernier, donnent l’exemple non seulement en termes généraux d’honnêteté et de morale, mais aussi et concrètement en partageant le sort de la majorité qu’ils sont censés servir. Ce qui signifie qu’ils soient prêts à renoncer à tous les privilèges habituellement liés aux hautes fonctions dans l’État, cette mauvaise tradition copiée sur les régimes nantis et qui ne saurait être validée en un pays pauvre. Au vrai, de tels privilèges, immunités et indemnités, outre le prestige de la fonction, ne font qu’aggraver encore plus l’écart entre la minorité argentée ou dorée et la majorité populaire démunie.
Voilà ce que devrait exiger le président de la République de tout candidat appelé à présider le futur gouvernement et aussi à en faire partie en attendant de généraliser à toutes les institutions du pays cette saine éthique de concrète justice qu’impose l’état de totale déliquescence dans lequel se trouve le pays.
L’appel à une pareille politique d’austérité dans les privilèges indus n’est pas nouveau, il est même récurrent en Tunisie ; pour ma part, je n’ai pas cessé de le répéter, surtout depuis le coup du peuple de 2011, enjoignant aux responsables du pays de renoncer à leurs immunités et privilèges pour donner l’exemple. Car, aujourd’hui, c’est le peuple qui est à l’image de ceux qui le gouvernent et non plus le contraire ; si donc ses responsables donnent le mauvais exemple, on ne peut se permettre de lui reprocher quoi que ce soit, et surtout aux plus pauvres de chercher à juste survivre quand d’autres ne pensent qu’à s’enrichir plus et toujours plus!
Que le chef de l’État se voulant le parangon de la justice et de l’éthique se souvienne donc avant de nommer le futur chef de gouvernement que si la santé quêtée pour ce pays est le fait d’être sain (du latin sanitas), cela ne veut dire aujourd’hui qu’être préservé des tentations du pouvoir; ce qui impose d’enlever à son exercice tous ses privilèges qui attirent les profiteurs tel le miel les mouches. Ainsi ne viendront aux responsabilités que les véritables patriotes ; or, ils ne manquent pas en Tunisie ! On le verra bien.

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