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Quand nos ministres étaient des écrivains…

En ces temps de médiocrité généralisée et d’affaissement de la morale en politique, il est salutaire d’évoquer un grand commis de l’Etat doublé d’un homme de culture raffiné, Béchir Ben Slama. Il appartient au cercle très étroit et en voie de disparition des ministres écrivains. Son autobiographie, riche en renseignements et enseignements, est une occasion rêvée pour rendre hommage à un des plus brillants intellectuels tunisiens.

 J’achevais la lecture de l’excellente autobiographie de Béchir Ben Slama, publiée en 2013 par les Editions BERG «عابرة هي الأيام», lorsque j’appris à travers la presse électronique que la ministre de la Culture, Chiraz Laâtiri, lui avait acccordé une audience. A ma connaissance, tous les « ministricules » qui l’ont précédée  dans ce département n’ont pas jugé utile de le faire, pensant peut-être détenir suffisamment de savoir pour pouvoir se passer des conseils d’un intellectuel de la stature de Béchir Ben Slama.
Pour ceux qui ne connaissent pas Béchir Ben Slama, et ils sont malheureusement nombreux, il suffira de rappeler qu’il s’agit d’un de nos plus brillants intellectuels, dont le passage au ministère de la Culture entre 1981 et 1986 a constitué un âge d’or pour la culture dans ce pays. Qu’on en juge : sous sa férule, on a assisté à la création de l’académie Beit al-Hikma, de l’Institut national du théâtre, de l’Institut supérieur de formation des animateurs culturels, de l’Institut supérieur de musique, des journées théâtrales de Carthage, outre la promulgation de nombreuses lois dans le domaine culturel.
Natif de Ksour Essaf, en 1931, formé à l’école Sadiki et à l’Ecole normale supérieure de Tunis, Béchir Ben Slama appartient à cette génération de militants destouriens qui, sous la conduite de Bourguiba, ont été les bâtisseurs de la Tunisie moderne.
Très lié à l’ancien premier ministre, Mohamed Mzali, dont nous commémorons, à mon goût, trop discrètement le dixième anniversaire de sa disparition, il sera chargé par ce dernier, dès 1955, de la rédaction de la revue « El Fikr » qui sera pendant plus de 30 ans un phare pour  tous les intellectuels tunisiens et arabes et une fierté nationale. Comme souvent dans notre pays, la politique gâche tout et cette revue d’exception fera les frais de la disgrâce de Mzali, dès l’automne 1986, en disparaissant au grand dam de nos intellectuels. Inutile de dire que depuis cette date, le vide laissé par cette revue d’exception ne sera jamais comblé.
Béchir Ben Slama occupera, dans les années 60, des fonctions importantes au sein de la Télévision tunisienne et apportera une contribution notable à son développement
Très tôt remarqué pour ses évidentes qualités morales et intellectuelles, Ben Slama devait sous l’ère Bourguiba occuper des responsabilités administratives et politiques importantes : maire, député, membre du bureau politique et du Comité central du PSD, ministre de la Culture entre 1981 et 1986, il fit preuve dans toutes les missions qui lui furent confiées d’un dévouement et d’un sens de l’initiative qui lui valurent parfois l’inimitié et la rancœur de certains jaloux dont nous tairons les noms par charité musulmane.
Un aspect du parcours de Béchir Ben Slama mérite d’être souligné : en dépit de ses lourdes responsabilités publiques, il continua à mener une vie intellectuelle intense, que ce soit en tant que rédacteur en chef de la revue «  El Fikr » qu’à travers les ouvrages et les traductions dont il était l’auteur : sa traduction en arabe du livre de Charles-André Julien sur  l’histoire de l’Afrique du Nord fait à ce jour autorité .
A l’exception de Mahmoud Messaâdi, Chedly Klibi et Habib Boularès, il est probablement le seul homme politique tunisien qui puisse se targuer d’être un écrivain et d’avoir une œuvre littéraire.
Son autobiographie est passionnante par ce qu’elle nous livre comme informations et anecdotes sur la naissance de l’Etat tunisien d’après l’indépendance, sur les hommes qui s’y sont illustrés, pas toujours d’une manière reluisante.
Avec sa plume élégante, Béchir Ben Slama nous dépeint les grandeurs et les petitesses d’une période charnière de l’histoire de notre pays. Il n’est pas complaisant dans sa narration des travers de l’ère bourguibienne qui préfigure les dérives de celle de Ben Ali. Parfois féroce, il règle ses comptes avec certains hommes politiques qui, par bassesse congénitale ou par lâcheté viscérale, ont participé à la dégradation de la vie publique en Tunisie. Le passage de son autobiographie consacré au comportement d’Abdallah Kallel en 1988 lorsque Béchir Ben Slama voulut offrir son dernier livre à Ben Ali en dit long sur le mépris de la culture qu’avait institutionnalisé le régime de ce dernier.
Le chapitre consacré à la disgrâce de Ben Slama concomitante à celle de Mohamed Mzali en 1986 est poignant : mis en résidence surveillée durant des mois malgré son immunité de député, il eut à affronter deux procédures pénales pour des malversations imaginaires qui, après deux années, furent classées sans suite, évitant ainsi à la justice tunisienne une infamie dont elle aurait eu à rougir longtemps.
Certains le soutinrent dans cette épreuve : Bourguiba Jr, Hédi Mabrouk, Slah Ltaief, Me Boussema, Abdellatif Fourati, pour ne citer que ceux-là ; d’autres l’accablèrent et le poursuivirent de leur vindicte jusque dans les colonnes du magazine « Dialogue ». Nul doute que ces tristes Sires se reconnaîtront. Béchir Ben Slama ne manque pas de leur réserver dans son autobiographie des flèches trempées dans l’acide de celui qui n’a pas pardonné à ceux qui ont nui à sa carrière et à la tranquillité de sa famille.
Ostracisé depuis 1986 et durant tout le règne de Ben Ali, il a vu ses ouvrages retirés de l’enseignement et boudés par les maisons d’édition, ses articles de presse refusés par les quotidiens de la place. Ce n’est pas le seul intellectuel tunisien que l’ancien régime ait occulté sciemment mais probablement le plus valeureux d’entre eux, celui qui avait le moins mérité cette conjuration des lâches et des imbéciles.
Une fois la pseudo-révolution venue, l’injustice ne fut en aucune manière réparée et il ne me souvient pas d’avoir vu Béchir Ben Slama, depuis janvier 2011, sur les médias publics nationaux qui préfèrent, semble-t-il,  inviter les gnomes et les grandes gueules plutôt que les hommes de culture. Il est vrai que la HAICA n’a pas pour mission de combattre la médiocrité audiovisuelle et, du reste,  ne s’y essaye pas.
Le temps perdu ne se rattrape jamais mais, Dieu merci,  Béchir Ben Slama est toujours parmi nous et peut encore apporter beaucoup à une vie intellectuelle loin d’être florissante.
Il est très louable de baptiser la Cité de la culture au nom d’un homme de la valeur intellectuelle du regretté Chedly Klibi, c’est encore mieux de ne pas se limiter aux hommages posthumes et d’honorer de leur vivant la poignée de grands hommes d’esprit que compte encore notre pays.

*Avocat et éditorialiste

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