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L’OMS a-t-elle mal géré le coronavirus ?

En pleine crise sanitaire mondiale, l’agence onusienne encaisse le retrait foudroyant des financements de son premier mécène. Les premiers pas de l’OMS dans la gestion de la crise du Covid-19 font l’objet de critiques, mais rien ne permet aujourd’hui d’affirmer qu’elle a commis des erreurs majeures. Elle s’en sortirait même mieux que lors des crises précédentes.

Les critiques à l’encontre de l’Organisation mondiale de la santé étaient virulentes et les tentatives de les désamorcer n’y auront rien fait: le Président américain a pris mardi dernier la décision radicale de suspendre le financement de l’agence onusienne. Une saillie d’autant plus décriée qu’elle intervient au cœur de la pandémie de Covid-19. « C’est criminel de prendre une telle décision en pleine crise. Et c’est contre-productif pour les États-Unis », estime Jean-Pierre Van Geertruyden, qui coordonne le Global Health Institute de l’université d’Anvers.
Si la gestion de cette pandémie par l’OMS peut faire l’objet de critiques, Washington ne peut en aucun cas lui imputer une responsabilité sur la situation aux États-Unis, estime le spécialiste, dans la mesure où le pays a eu le temps de voir les effets de ce virus sur le sol asiatique puis européen avant d’être touché. À l’Institut de recherche Santé et Société de l’UCLouvain, Jean Macq le rejoint et juge que « l’administration Trump a beaucoup moins bien réagi que l’OMS ». La décision du Président américain peut être analysée comme une manœuvre politicienne pour détourner l’attention de l’opinion américaine de ses propres manquements. Ce qui ne suffit pas à balayer certaines critiques sur la gestion cette pandémie par l’OMS. Portrait de crise d’une institution prise entre deux feux.

À quoi sert l’OMS?

Sur le papier, l’OMS doit amener les peuples de ses 194 membres au niveau de santé le plus élevé possible. En pratique, ses 7.000 employés, déployés dans 150 bureaux régionaux et nationaux collectent des informations, organisent des réunions d’experts, produisent des recommandations sur les épidémies mais aussi les maladies chroniques, le vieillissement ou l’intégration des soins. Elle a prouvé son efficacité en contribuant par exemple à l’élimination de la variole, dans la lutte contre la tuberculose et plus récemment dans ses combats contre Ebola. « Ils sont beaucoup plus visibles en Afrique, en Amérique latine: quand un pays le leur demande, ils sont très efficaces pour le contrôle local d’épidémies et les pays moins forts utilisent souvent leurs recommandations pour organiser leurs soins », explique Jean Macq.

Est-elle efficace face au Covid-19?

Pour les experts de la santé avec qui nous avons parlé, l’OMS a jusqu’ici fait du bon travail pour contrer le nouveau coronavirus. « Compte tenu de ses capacités et compétences, je pense que leur gestion de cette crise a été très bonne », estime ainsi Suerie Moon, codirectice du Global Health Center de l’institut des études internationales et de développement de Genève. À l’université d’Anvers, Jean-Pierre Van Geertruyden estime que même si sa gestion n’est pas parfaite, ses erreurs doivent être relativisées: « Comparé à la gestion des crises Ebola ou Sras, j’ai l’impression qu’ils apprennent à chaque fois. La gestion de cette épidémie est meilleure qu’avant. » Jean Macq est lui aussi sur cette longueur d’onde, soulignant que commettre des erreurs est inévitable. « Le problème n’est pas de prendre de mauvaises décisions, le problème serait de ne pas s’adapter. Il me semble que l’OMS a relativement bien évolué ces dernières semaines », juge-t-il.

A-t-elle trop tardé à sonner l’alarme?

L’une des principales critiques dont l’OMS fait l’objet est d’avoir tardé à alerter le monde sur le fait que le Covid-19 était une « urgence sanitaire mondiale ». Elle l’a fait le 31 janvier dernier, après avoir explicitement renoncé à le faire quelques jours plus tôt. Cette procédure formelle permet de mobiliser les autorités sanitaires de tous les États. Mais Suerie Moon n’y voit pas d’erreur majeure. « En janvier, l’information avec laquelle devait opérer l’OMS était très limitée. D’autant plus que le gouvernement chinois n’a pas partagé toute l’information qu’il aurait dû avoir », souligne cette spécialiste de la gouvernance de la santé. La déclaration d’urgence internationale a été légèrement retardée, « mais ces quelques jours ont été essentiels pour assurer une meilleure coopération chinoise, absolument nécessaire pour informer le reste du monde sur la réaction à adopter », estime-t-elle encore.
Quant au second et ultime coup de tocsin, il est intervenu le 11 mars, quand l’OMS a officiellement reconnu le Covid-19 comme « pandémie » – soit cinq jours avant que la Belgique ne décrète le confinement. « Je pense qu’ils ont déclaré la pandémie une semaine trop tard, mais ça n’a pas été une erreur du point de vue technique parce que l’OMS suit une définition précise, observe Jean-Pierre Van Geertruyden. Et du point de vue politique, le Dr Tedros Ghebreyesus avait déjà fait tout ce qu’il pouvait faire dans le cadre qui est le sien ».

S’est-elle laissée influencer par la Chine?

C’est une évidence, la Chine voulait retarder au maximum la catégorisation du virus apparu à Wuhan comme une urgence globale. « Aucun gouvernement au monde ne veut que l’OMS ne déclare qu’une épidémie sur son territoire est une urgence sanitaire mondiale, parce que cela entraîne des restrictions de voyage, de commerce », appuie Suerie Moon. Aussi l’institution doit-elle trouver l’équilibre délicat qui consiste à lancer l’alarme au bon moment, et éviter de le faire trop tôt au risque de s’aliéner le gouvernement du pays à la source de l’urgence.
Si le directeur général de l’OMS a temporisé l’annonce, c’est parce qu’au sein du comité chargé de le conseiller sur cette question, la Chine et ses alliés faisaient barrage. D’où cette critique fréquente qu’il aurait coupablement fléchi sous la pression de Pékin. Pour Jean-Pierre Van Geertruyden, il ne fait aucun doute que le poids de la Chine sur l’OMS est supérieur à ce qu’il devrait être, vu sa situation financière. « Parce que Tedros Ghebreyesus a été élu par les Chinois et les pays en voie de développement, ça a indéniablement une influence. Et bien sûr parce qu’ils ont été le premier pays à avoir des cas de Covid-19. » Alors que les autorités chinoises étaient déjà très critiquées pour avoir étouffé les premières alertes sur la crise, le directeur général qualifiait la gestion par la Chine de cette épidémie dans des termes louangeurs qui lui ont valu une avalanche d’attaques – une pétition lancée en février pour demander sa démission réunit près d’un million de signatures.
Mais Suerie Moon voit d’abord dans l’attitude du directeur général une opération diplomatique nécessaire. « Il fallait persuader les autorités chinoises de travailler avec l’OMS. À l’époque du Sras, la Chine avait attendu plusieurs mois avant de partager des informations sur l’épidémie. Je pense que c’est aussi pour cela que le directeur général est allé à Pékin fin janvier et a attendu de revenir avant de déclarer l’urgence sanitaire internationale », analyse-t-elle.

Pourquoi l’argent est-il son tendon d’Achille?

Pour comprendre le comportement de l’OMS, il faut encore se pencher sur son financement. Car le fait que son budget ne soit pas garanti – il dépend pour l’essentiel de contributions volontaires – fragilise l’institution et limite sa marge de manœuvre politique, souligne Suerie Moon. « Si l’OMS dépend du financement d’un État, il lui est difficile de faire pression pour qu’il change de politique face à une épidémie. Aujourd’hui aux États-Unis, l’épidémie explose, c’était prévisible il y a des semaines, mais l’OMS ne pouvait pas dire publiquement que les États-Unis ne prennent pas les bonnes mesures. La seule chose qu’ils peuvent faire est de dire ‘voici ce que les gouvernements devraient faire’. »
À la vulnérabilité financière de l’institution face aux sautes d’humeur de ses États s’ajoute l’insuffisance des moyens alloués par ses membres. Qui pousse cette institution à accepter les contributions très significatives d’organisations privées. « En 2016-2017, la fondation Bill & Melinda Gates était le deuxième contributeur au budget de l’OMS, c’est le même niveau que les États-Unis, et le Rotary International contribue au même niveau que l’Union européenne », souligne Jean Macq. « De grosses fondations caritatives ont un rôle très fort, et cela peut poser question: est-ce que cela permet de respecter le rôle de l’OMS comme structure de concertation entre pays? » De son côté, Jean-Pierre Van Geertruyden constate ce problème depuis plus d’une décennie: « Bill Gates est un contributeur énorme, son organisation a donc une influence considérable. Il a l’air d’utiliser les moyens de façon réfléchie, mais si Gates n’était pas Gates, ça pourrait poser de gros problèmes. »

Faut-il réformer l’OMS?

Au rayon des réformes souhaitables, « la première chose serait qu’un État comme les États-Unis ne puisse pas prendre du jour au lendemain la décision qu’ils viennent de prendre », estime encore le professeur de l’université d’Anvers. À son sens, l’OMS devrait aussi être dotée d’un fonds d’urgence beaucoup plus substantiel, pour ne pas dépendre à chaque crise d’appels aux financements à l’issue incertaine. « Mais au niveau gestion, je pense que toutes les structures sont là et fonctionnent bien, même s’il y a des choses à améliorer au niveau communication. »
Il faudra bien sûr que l’OMS évalue sa performance, comme toute institution sanitaire ou gouvernement, mais il est beaucoup trop tôt pour le faire, estime pour sa part Suerie Moon. Surtout, « quand cette crise sera derrière nous, il y aura d’énormes questions sur ce que devrait être l’avenir de l’OMS », estime-t-elle. À ses yeux, le renforcement de l’autorité de cette organisation est nécessaire: « Elle a besoin de beaucoup plus de pouvoir si elle doit être vraiment efficace dans la protection du monde contre les épidémies et maladies infectieuses. » C’est bien sûr au concert des nations qu’il reviendrait de l’envisager, mais l’esprit qui y règne est très éloigné de l’élan de coopération qui a fait naître l’OMS, dans l’immédiat après-guerre.

Source : L’Éco.

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