Le monde Post-Covid-19 invite à repenser les politiques d’aménagement du territoire !

L’histoire de l’aménagement du territoire est strictement liée aux crises sanitaires. Les principales épidémies ont permis de faire évoluer sensiblement la manière d’organiser l’espace et le territoire et de le rendre résilient à ces menaces récurrentes. Certaines épidémies ont mis fin à des règnes, des dynasties ou des régimes et ont annoncé l’avènement de nouvelles ères conduisant à un réaménagement de l’espace et à un renouvellement de l’organisation du territoire. La crise planétaire de la Covid-19 a permis, dès le départ, de mettre l’accent sur les déséquilibres des territoires et la nécessité d’en tenir compte pour pouvoir organiser la riposte. L’aménagement du territoire a été ainsi remis au-devant de la scène de manière spectaculaire. Jamais une telle réflexion n’a été aussi évidente pour les hommes politiques et les citoyens : l’aménagement du territoire a une influence sur la gestion des crises et peut sauver des vies ou empirer les bilans sanitaires.
La gestion de la crise a une dimension territoriale sans conteste. En effet, dès lors que les décisions d’étudier, de travailler, de se soigner, de se déplacer et de s’approvisionner ont été impactées par la Covid-19, la gestion du territoire est vitale. Dès lors, la Covid-19 a servi de test pour juger les politiques d’aménagement du territoire antérieures et leurs lacunes, leurs atouts et leurs faiblesses partout dans le monde.
Dans cette courte note, je reviendrai sur quatre éléments clés qui ont été révélés par la crise de la Covid en relation directe ou indirecte avec l’aménagement du territoire. Il s’agit de comprendre la relation entre la concentration des activités productives et sociales, le maillage sanitaire du territoire, la digitalisation de l’économie et les futurs chantiers de la mobilité. Des pistes pour les futures politiques d’aménagement du territoire sont abordées en guise de conclusion.

  1. La concentration des activités productives est un facteur de risque élevé – repenser les villes de manière durable, intelligente et circulaire

La crise sanitaire mondiale a permis de montrer les limites du modèle actuel de la concentration des activités dans des territoires surpeuplés et fortement pollués : Wuhan, la région Parisienne, New York, San Paolo, Milan, Londres…Nombre d’études récentes ont montré clairement une corrélation entre la pollution de l’air et l’impact de la Covid-19. Pour certains, l’idée même d’un déplacement du virus via ce véhicule a été avancée. Comme le disait Hippocrate « si on est malade tout seul, c’est qu’on a du mangé quelque chose de mauvais. Mais si on est malade à plusieurs, c’est que l’air n’est pas bon. Donc, il faut changer l’air, le faire circuler ». Cette idée d’un soupçon de la qualité de l’air a été toujours présente dans les esprits jusqu’au 19 ème siècle. Haussman et Napoléon III avaient pour objectif d’assainir Paris grâce à des réalisations architecturales et d’urbanisme mieux adaptées aux contraintes de l’hygiène publique.
Les limites des villes super-concentrées, avec des systèmes de transports publics efficients mais concentrant du monde sont apparues clairement. Partout dans le monde, il a été constaté des vagues de citadins fuyant les villes pour les campagnes pour les périodes de confinement – à la recherche de meilleures conditions sanitaires. Ce déplacement des populations des grandes villes vers les campagnes n’a jamais eu lieu auparavant dans l’histoire moderne.
Mais dès lors que les populations étaient confinées de manière plus équilibrée sur le territoire, s’est posée alors l’organisation de la chaîne logistique pour assurer les services de base. C’est à ce moment que l’on s’est rendu compte le plus des limites du modèle actuel. Les déséquilibres régionaux sont apparus clairement avec des territoires accumulant des services et d’autres sous forme d’un désert de services. L’ancien modèle d’organisation du territoire a conduit à mettre en place la chaîne logistique tournée vers des grandes villes au détriment du reste du territoire. Partout dans le monde, avec les restrictions des déplacements, il a fallu réorganiser les chaînes d’approvisionnement – avec l’arrêt partiel du commerce international. La recherche de produits locaux et de services locaux pour compenser les produits et les services – importés – a conduit à un retour en force de la réflexion sur la nécessité de mettre en place des économies locales efficients. La spécialisation des territoires, puis le transport et le transfert des services et des biens appartiendrait alors à l’ancien temps. Inscrire les territoires dans un développement local circulaire est une nécessité absolue.
Ainsi, le premier enseignement de cette crise concerne la remise en cause de la concentration des activités productives et sociales et la nécessité de diriger l’aménagement du territoire vers l’intérieur du pays. Il s’agira d’une part de promouvoir une économie circulaire fondée sur les circuits courts d’approvisionnement dans des villes intelligentes et durables.

  1. La carte sanitaire redevient un vecteur majeur de l’aménagement du territoire

Dans le même temps, l’épisode de la Covid-19 a remis sur la scène la carte sanitaire et la couverture des territoires par les établissements de santé. En effet, la population dans son raisonnement relatif au choix de son lieu de confinement a cherché à maximiser les chances de survie en fuyant les lieux à risque, mais également en cherchant à être à proximité d’un établissement de santé permettant d’être accueilli à temps, dans le cas d’une infection. Dès lors, les inégalités étaient frappantes. Les déserts médicaux étaient clairement pointés. Des régions entières sans respirateur, sans lit d’hospitalisation, sans équipement adéquat ! Des hôpitaux de campagnes ont été dressés par les militaires, y compris au cœur de New York ! Dans presque tous les pays, les déplacements des malades étaient nécessaires pour désengorger les régions les plus durement affectés.
Cette carte sanitaire devrait ainsi être revue. D’une part, la santé ne peut obéir à une logique marchande pure. La problématique de la santé publique est clairement affirmée partout dans le monde. On ne peut avoir des considérations uniquement économiques pour les établissements de santé publique. Les pays les plus durement touchés sont des pays qui ont le plus réduit les dépenses du secteur de la santé publique lors des deux dernières décennies : Italie, Angleterre, États-Unis, Brésil…Mais également, ceux qui ont laissé ce secteur à l’abandon. Sans l’élan de la société civile, sans l’élan de la solidarité internationale, sans les interventions de la dernière minute…le bilan aurait pu être catastrophique.
Avec le vieillissement de la population, le facteur démographique incite à repenser la carte sanitaire et son maillage dans le territoire. Vivre à proximité des établissements de soins de qualité est une nécessité pour les personnes âgées. Or, force est de constater que la décision de changement de domicile et de rallier des centres urbains est parfois dictée par la proximité des hôpitaux et des établissements de soins de qualité. Fixer les populations locales au centre du pays et dans les campagnes nécessite de repenser les centres hospitalo-universitaires et la carte sanitaire de manière générale sur le territoire. Certains territoires pourraient devenir attractifs avec des politiques d’aménagements volontaires de centres médicaux.

Le second enseignement concerne la nécessité de penser l’aménagement du territoire en relation avec la carte sanitaire et de tenir davantage compte de l’économie des séniors «Silver Economy ».La transition démographique est un facteur important impactant l’aménagement des territoires.Le caractère sanitaire de l’aménagement du territoire et des politiques urbaines est à réaffirmer.

  1. L’accélération de la digitalisation de nos vies conduit à repenser le territoire et l’espace

La Covid-19 a permis de valider et d’accélérer la trajectoire digitale. En effet, la digitalisation de nos vies a été accélérée lors de cette pandémie : travail, loisirs, études, vie sociale, santé, achat…tout a été réalisé via des plateformes numériques. En l’espace de quelques jours « Zoom » est devenu la matrice de nos interactions sociales avec les réseaux sociaux classiques. Certains n’avaient jamais suivi un seul séminaire en ligne (webinaire), n’avaient jamais fait une seule réunion virtuelle, n’avaient jamais fait d’achat en ligne auparavant…et en l’espace de deux mois, ils sont devenus des champions des services en ligne au point qu’ils se demandent mais à quoi servaient tous ces déplacements inutiles, toutes ces interactions non nécessaires, toutes ces réunions…
Des files d’attente devant la Poste ou devant des services sociaux sont devenues des images insupportables et des solutions de transfert d’argent en ligne ont été mis en place en l’espace de 2 mois, alors qu’ils ont traînés pendant 20 ans sur les bureaux. Des commerçants qui n’ont jamais eu un clavier dans leurs mains, se sont mis à vendre en ligne et à organiser leur logistique en fonction. Soudain, nous avons basculé en ligne.
La Covid-19 est en train de nous conduire à repenser nos modes de vies et à introduire une dose non négligeable de digital. La démonstration a été clairement faite qu’un basculement vers les services en ligne est une nécessité et une urgence vitale dans le monde. Dès lors, il s’agira d’une part d’accélérer le déploiement des infrastructures adéquates (notamment la fibre optique), d’assurer la couverture de tout le territoire et de repenser les aménagements physiques en fonction de l’hypothèse d’un basculement vers le numérique.
A titre d’exemple, il est établi qu’une grande partie des universités dans le monde ne feront pas de rentrée – physique – et passeront en mode E-learning en septembre 2020. Les enjeux sont énormes : nul besoin de résidences universitaires, nul besoin d’autant de moyens de transports, nul besoin…mais dans le même temps, ces économies sont à modérer par les besoins de fournir aux étudiants des connexions rapides, des équipements adéquats, des salles de révisions proches de leur domicile, voir plus de bibliothèques dans les quatre coins du pays. Ceci pourrait plus fixer les populations locales dans leurs territoires, en leur permettant d’étudier à proximité de leurs familles et d’assurer un développement territorial plus équilibré.
Pour les commerçants, il s’agira de réorganiser la chaîne logistique dès lors que la vente en ligne est entrain de connaître une croissance rapide. De leur sécuriser leurs transactions, de faciliter les moyens de paiements et de favoriser l’émergence de plateforme logistique efficiente. Nul besoin de louer un local dans une ville pour établir son entreprise. La répercussion est immense sur les besoins des bureaux en ville – tendance remarquée dans les grandes mégapoles internationales. La répercussion sur l’aménagement du territoire est sans précédent. Ceci est d’autant plus vrai qu’une partie des travailleurs pourrait alors exercer à distance.Or, tout le monde sait que la migration vers les villes est essentiellement dictée par l’emploi. Les services de l’État seront également fortement impactés et la rationalisation est à portée de main. La transformation digitale, va conduire à re-concentrer l’État sur ses fonctions essentielles et laisser de côté ce qui l’est moins.Ainsi, 80% des services de l’État pourraient basculer en ligne. Le plus dur dans ce processus est de l’enclencher…car après rien ne l’arrêtera. Et la Covid-19 a heureusement bien accélérer les choses !

Le troisième enseignement concerne le fort impact de la technologie sur nos territoires. La Covid va fortement accélérer la digitalisation des sociétés. Or, la transformation digitale est une occasion de repenser le modèle de développement des territoires et nos priorités. C’est une occasion unique pour sortir des anciens paradigmes, sans rentrer dans des paradigmes totalitaires du tout contrôle.

  1. La lutte contre les changements climatiques et la qualité et le cadre de la vie sont les priorités dans l’aménagement du territoire post-COVID-19 

La Covid-19 a permis d’accorder au monde une pause écologique. Certains sont allés jusqu’à mettre en place une carte interactive permettant de la garder en mémoire et à la quelle j’appelle à contribuer (https://globalpause.ushahidi.io/views/map).Cette pause écologique, nous a permis de nous rendre compte combien les humains ont débordé sur la nature et la capacité de cette dernière de reconquérir son territoire. Dès lors que les humains ont remis en cause leurs activités et étaient à l’arrêt, des variétés disparues de poissons sont apparues dans le golfe de Gabès, qui n’a jamais eu autant de ressources halieutiques. Des tortues de mer, pendant leurs œufs en toute quiétude, des papillons par dizaines de milliers se sont manifestés au centre des villes…La faune et la flore ont respiré durant cette pause écologique. Et la répercussion est immédiate sur les humains : des cadres de vie plus paisibles, des pollutions limitées et une observation de la richesse de la biodiversité qui nous entourait. L’identification des espèces se déplaçant en ville pendant le confinement montre la densité qu’elle représente dans leur milieu naturel actuel et permettrait de repenser leur déplacement et définir de nouvelles zones destinées à ces espèces dans les zones aujourd’hui urbanisées.
La vie piétonne dans les centres ville a été fortement appréciée. Les vélos sont ressortis et un autre modèle de vie semble être possible. Le COVID-19 a permis de nous sensibiliser sur le fait que notre territoire est partagé et que nos ressources naturelles ont besoin que l’on réduise notre impact écologique. Ce sentiment est senti aux quatre coins du monde. Dès lors, notre développement futur devrait tenir compte de ces nouvelles contraintes et les transcrire dans des politiques actives.
Préserver des lieux naturels sauvages est primordial pour éviter les prochaines pandémies. Limiter les pollutions est vital pour ne pas propager de nouvelles épidémies. Modifier nos comportements dans l’exploitation des ressources est fondamental pour l’équilibre biologique et pour notre sécurité alimentaire. Ces préoccupations, que le COVID-19 a fait ressortir, nécessitent d’être transcrites dans l’aménagement du territoire. Une politique de lutte contre le changement climatique ambitieuse devrait préserver notre littoral, préserver nos ressources naturelles et amener les citoyens à se préparer à cette adaptation nécessaire. La crise de la Covid-19 est salutaire, si elle se traduit par une remise en cause du développement sauvage pour un développement durable qui ne resterait pas de l’encre sur du papier.
Le quatrième enseignement est relatif à un rééquilibrage des modèles de développement et de tenir compte fortement de la nature, du climat et de la biodiversité. La Covid-19 a permis de constater que les processus de destruction de la nature est fortement dommageable pour notre sécurité alimentaire et sanitaire. En revanche, le processus semble encore réversible si la volonté politique existe.

Enfin, un cinquième enseignement est relatif à la carte agricole du territoire et le besoin d’un retour à des terres agricoles davantage biologique[1]. La Covid a montré le lien entre mauvaise alimentation et santé en ce sens. Un retour vers des activités agricoles paysannes redessinera les dynamiques des populations rurales et pourrait permettre de fixer les populations urbaines en exode.

Pour conclure
Cette courte note a cherché à rappeler les effets de la Covid-19 sur notre modèle de développement économique et social et ses répercussions sur la politique de l’aménagement du territoire. Par contrainte d’espace ne n’avons mis en valeur que quatre aspects essentiels. Unanimement considéré de nos jours comme un accélérateur de tendances, la Covid-19 a permis de mieux comprendre les enjeux du 21 e siècle. Il convient d’en saisir l’occasion pour repenser l’aménagement du territoire en conséquence. Décharger les grandes métropoles, assurer une qualité environnementale dans les villes, promouvoir l’économie circulaire et de proximité, changer les priorités des équipements en fonction de la digitalisation, préserver un capital naturel critique et préparer les citoyens à s’adapter aux changements climatiques sont autant de priorités qu’il convient de transcrire dans les schémas d’aménagement du territoire futurs.

[1] A titre d’exemple, pendant la crise, la Commission Européenne a publié deux stratégies pour 2030, l’une relative à la biodiversité, l’autre relative à l’agriculture, l’objectif combiné de ces stratégies étant de remettre de la biodiversité dans les champs pour retourner à une agriculture biologique et impacter fortement la santé des humains.Dans ce cadre, la stratégie propose de transformer « au moins 30 % des terres et des mers européennes en zones protégées gérées de manière efficace et en faisant en sorte qu’au moins 10 % de la surface agricole consiste en des particularités topographiques à haute diversité biologique ». « Les actions prévues en matière de protection, d’utilisation durable et de restauration de la nature bénéficieront économiquement aux communautés locales, en créant des emplois et une croissance durable. Un financement de 20 milliards € par an sera débloqué en faveur de la biodiversité au moyen de diverses sources, y compris des fonds de l’UE et des financements nationaux et privés » (Commission Européenne, 20 mai 2020).”

 

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