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L’avenir de l’agriculture en Tunisie

Par Ghazi Ben Ahmed et Anis Habib*

La destruction de la biodiversité et la dégradation de notre alimentation ont favorisé la propagation du coronavirus. Cette crise sanitaire est un appel pressant à réajuster notre rapport à la nature. Nous devons être plus résilients, et nous assurer que la façon dont nous vivons, produisons, consommons, est durable.
Et c’est justement pour enrayer l’érosion de la biodiversité que la Commission européenne, en peine crise du coronavirus, a adopté le 20 mai 2020 une nouvelle stratégie en faveur de la biodiversité et «de la ferme à la table». Elle vise, ainsi, à garantir l’accès à une alimentation saine et encourager la transition vers une agriculture plus durable, et a fortiori en faire un élément clef du plan européen de relance.
«Cette crise que nous traversons doit aussi nous inciter à la réflexion en Tunisie afin de permettre le développement d’une «nouvelle révolution verte»1. Il ne s’agit pas de dire aux gens ce qu’ils doivent faire, mais de leur expliquer comment ils peuvent faire leurs choix en toute connaissance de cause.

Protéger la biodiversité, promouvoir l’alimentation saine et l’agriculture durable
La Commission européenne préconise de transformer, d’ici 2030, au moins 30% des terres et des mers d’Europe en zones protégées gérées efficacement (contre 26 % et 11 % respectivement aujourd’hui) et qu’un tiers soit strictement protégé. L’accent est mis sur les forêts primaires, qui seront cartographiées et feront l’objet d’une surveillance particulière. Autre mesure: planter trois milliards d’arbres. La feuille de route recommande également de «rendre à la nature» 10 % des surfaces agricoles et de mettre en place «d’ambitieux plans de verdissement urbains». Quant à la restauration des écosystèmes, et en vue de la faible mise en œuvre de la stratégie antérieure (de 2011) par les États membres, la Commission est décidée à rendre les objectifs contraignants. Au total, l’Exécutif européen souhaite que 20 milliards d’euros par an soient dévolus, aux niveaux européens et nationaux, à la défense de la biodiversité.

«De la ferme à la table»
Quant à l’agriculture, qui émet aujourd’hui 10% des gaz à effet de serre, la stratégie «de la ferme à la table» vise à enclencher un mouvement vers «l’agriculture du XXIe siècle», centrée sur une alimentation saine et soutenable. La Commission liste 27 actions concrètes, comme par exemple, réduire de 50% l’usage des pesticides chimiques, de 20% celui des engrais, et faire passer la part de l’agriculture biologique de 8% à 25% des terres agricoles. Quant aux antibiotiques pour les animaux d’élevage et l’aquaculture, dont l’utilisation «entraîne 33.000 décès en Europe chaque année» à cause des bactéries devenues résistantes aux traitements, c’est une baisse d’au moins 20% qui est visée. Il est également prévu d’aborder la question des déchets alimentaires et de rendre obligatoire l’étiquetage alimentaire dans toute l’Union européenne d’ici deux ans.
Ces feuilles de route n’ont cependant pas encore de réponses claires quant aux moyens financiers pour leur application. On n’aura pas les premières propositions législatives avant 2021, et l’ambition européenne devra «s’ajuster» aux résultats des études d’impact afin d’être réalistes et faisables. La question du financement est également délicate, spécialement pour accompagner le secteur agricole dans cette transition, alors que la réforme pour le renforcement de la PAC post-Covid-19 est en négociation. Pour la Commission européenne, ces stratégies présentent des perspectives commerciales et des possibilités d’investissements pour relancer l’économie et seront «des éléments centraux du plan de relance européen» et du futur budget européen.
Les pays qui voudront bénéficier du plan de relance européen devront présenter un plan d’investissements et de réformes, que la Commission et les Etats membres devront (ou pas) valider. Celui-ci devra être compatible avec les priorités de l’Exécutif communautaire, à savoir le Green Deal, la transition écologique. Ces mêmes priorités, seront-elles aussi au menu des négociations entre l’UE et son voisinage ?
On sait déjà que l’UE s’est engagée à soutenir le développement durable dans ses politiques internes et externes. Ainsi, l’UE vise à «intégrer le développement durable dans la politique commerciale à tous les niveaux». En conséquence, un chapitre à part entière sur le commerce et développement durable a été inclus dans la proposition européenne du texte de l’ALECA, et il «consiste à aborder les questions liées au développement durable présentant un intérêt commercial de manière approfondie et efficace, tout en tenant compte des particularités propres de chaque partenaire2». Si l’objectif n’est pas d’harmoniser les législations nationales, il vise néanmoins un engagement commun en faveur d’un niveau élevé de protection de l’environnement, et donc pouvant s’inspirer de la nouvelle stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité et «de la ferme à la table».
Il faudra néanmoins tenir compte de certaines études qui mettent en garde contre les externalités négatives potentielles de la libéralisation et de la spécialisation poussée du commerce agricole, non seulement sur la biodiversité et les ressources en eau, mais dans ses effets d’éviction sur l’agriculture traditionnelle et les régimes méditerranéens en raison d’une augmentation des importations des «habitudes de consommation, des processus de production et des schémas de mobilité du Nord3».

Cultiver la biodiversité – La réappropriation de la semence, c’est la première étape
Notre vision du vivant doit aussi changer. Le changement climatique, la pollution des eaux et de l’air, ainsi que les maladies chroniques comme le diabète et l’obésité sont autant de bouleversements qui caractérisent notre ère et dont les causes multiples sont interconnectées et largement dépendantes de notre système alimentaire. Elles sont relatives à la globalisation et à l’industrialisation de l’agriculture, de la transformation et de la distribution, ainsi qu’à l’«occidentalisation» de l’alimentation.
Selon un rapport de la FAO4, notre pays comptait entre 2016 et 2018 500.000 sous-alimentés ainsi que 2,3 millions d’obèses. L’obésité étant souvent liée à la consommation abusive de féculents, pain et pâtes surtout (dont la matière première est en grande partie importée), produits outrageusement subventionnés par l’Etat et donc très (trop?) abordables. En effet, le prix des fruits et légumes a explosé en quelques années. Ce constat global est alarmant.
Le choix des variétés hybrides représente avec, dans une moindre mesure, la mécanisation et l’utilisation croissante et abusive d’intrants les piliers sur lesquels s’est fondée l’augmentation de la productivité agricole relative. Sur le long terme, le stress hydrique (nécessité d’une irrigation massive pour les semences importées inadaptées à notre climat), la mauvaise gestion des ressources aquifères, la mauvaise distribution des terres domaniales et la pollution due à l’utilisation massive des pesticides sonneront irrémédiablement le glas du secteur agricole.
Ainsi, rapporte l’Institut tunisien des études stratégiques (ITES): ”Le recours de plus en plus important aux pesticides et aux engrais peut être mis en rapport avec l’usage des semences hybrides. Celles-ci ont été encouragées par la vision hyper productiviste défendue dans les années 60 par certaines institutions internationales. En imposant aux agriculteurs le rachat constant de graines, d’engrais et de pesticides, cette approche appauvrit les sols et les ressources en eau, déstabilise la biodiversité et nécessite toujours plus d’engrais et de pesticides5.”
La situation est catastrophique, d’autant plus que l’utilisation de ces pesticides interdits en Europe, tels que les néonicotinoïdes, est largement répandue.
En 2019, les semences tunisiennes (paysannes/non hybrides), mieux adaptées aux climat, sol et écosystème locaux, ne représentaient plus que 5% de l’ensemble des semences, contre 25% en 2004 et 65% en 19756. Face au désinvestissement des agriculteurs vis-à-vis de l’évolution du vivant et l’externalisation de la filière des semences, il est nécessaire de se réapproprier les choix et les savoir-faire liés au travail technique de la semence. Cette dernière est au cœur du métier agricole.
En outre, le secteur agricole a souffert du manque de fertilisants chimiques, comme l’ammonitrate. Sans parler du trafic et des spéculations scandaleuses liés à cet intrant auquel les agriculteurs locaux se retrouvent enchaînés.
Le comportement qu’ont adopté certains pays durant cette crise (dopage des réserves alimentaires stratégiques, arrêts total et partiel de l’export de certains produits agricoles/intrants, importations frénétiques de certaines denrées…) doit impérativement remettre à l’ordre du jour la question d’une agriculture indépendante dont l’impératif premier devrait être celui d’une autonomie relative en temps de crise. Une résilience certaine.
Malgré la nette amélioration de la productivité par hectare qu’a vécue l’agriculture tunisienne grâce à la révolution verte, celle-ci a, indéniablement, plongé le secteur dans les misères d’une captivité silencieuse qu’exercent les semenciers mondiaux à renfort de semences stériles et des divers intrants nécessaires à leur culture qu’ils vendent comme produits dérivés.
Aujourd’hui, la banque des gènes conserve plus de 44 000 variétés végétales et animales qui ont le potentiel, si une stratégie transversale et ambitieuse est mise en place, de garantir à la Tunisie une sécurité alimentaire et booster ses exportations de produits bio.

Robotique et technologies numériques, une révolution verte 2.0
Les nouvelles technologies deviennent progressivement indispensables à la protection de l’environnement. Leur intégration dans les exploitations a ouvert la voie à une productivité accrue et à une diminution des pesticides. L’arrivée de l’intelligence artificielle révolutionnera aussi les pratiques.
L’agritech est une véritable révolution qui change radicalement la réalité du secteur agricole. De nos jours, une armada d’outils est disponible pour venir en aide à l’agriculteur qui souhaite rationaliser ses ressources hydrauliques, cesser les épandages de produits toxiques ou encore éviter de poser des accessoires onéreux et parfois inefficaces pour lutter contre les ravageurs.
En effet, des caméras thermiques peuvent être installées pour détecter les plantes qui souffrent de stress hydrique afin de mieux cibler l’irrigation. Les économies d’eau sont considérables!
Nous avons également observé l’apparition des drones pour surveiller les champs et éloigner les oiseaux ravageurs ou encore des robots désherbants pour se dispenser de certains produits chimiques.
Certains appareils «open source» dotés de programmes spécifiques peuvent intégralement remplacer l’intervention humaine en prenant en charge l’intégralité d’une petite exploitation… de la plantation à la récolte.
La récolte, justement, parlons-en. Certains agriculteurs tunisiens ont manifesté, à plusieurs reprises, leur incapacité à trouver de la main-d’œuvre à un prix pouvant leur garantir un minimum de bénéfices. Cette activité peut également être effectuée par des automates. L’importance de cette possibilité prend tout son sens avec la crise actuelle qui limite gravement les déplacements et la promiscuité des travailleurs agricoles.
Une multitude de capteurs peuvent, en temps réel, offrir des informations sur toute une exploitation (température, humidité, mouvements, état de la production…) et les prévisions météo. L’accès à l’information étant généralement le problème des agriculteurs, surtout dans des pays comme la Tunisie, cette technologie pourrait drastiquement changer la donne. En plus de ces atouts, des programmes adaptés qu’offre la Big Data permettent des simulations, des modèles prédictifs, ainsi qu’une panoplie d’actions automatisées qui augmentent sensiblement la productivité des fermes.
Ces retombées économiques ne se résument pas uniquement en termes d’investissements directs. Les technologies numériques au service du secteur agricole règlent également un problème commercial de taille. Grâce aux différentes applications et aux appareils connectés, il est plus facile d’assurer la traçabilité des produits, distribuer en circuits courts et commercialiser ses produits intelligemment en utilisant la Blockchain.

L’inépuisable ingéniosité humaine est l’ultime ressource dont nous disposons
La crise du coronavirus a montré à quel point nous sommes vulnérables, et combien il est important de restaurer un équilibre entre les activités humaines et la nature. Certaines réformes simples peuvent avoir un impact majeur sur les rendements du secteur agricole, le marché de l’emploi, la balance commerciale et le rayonnement régional de la Tunisie. Les choix de consommation ont aussi un impact direct sur les manières de produire et donc sur la biodiversité.
Dans le sillage de philosophes comme Francis Bacon, René Descartes et Auguste Comte, nous prônons une pensée pratique, basée sur l’invention et la compréhension des sciences pour protéger la biodiversité. Les innovations scientifiques seront décisives, et leur efficacité dépendra de la capacité qu’on aura à les intégrer dans des démarches concrètes. Contre la décroissance et la collapsologie, l’essayiste Laurent Alexandre affirme que «seul le développement technologique peut décarboner l’économie mondiale. Stopper le développement économique entraînerait guerres et famines et empêcherait les pays du tiers-monde de dépolluer leur environnement7».
Le développement de la formation en biotechnologies, le soutien de la recherche scientifique ainsi que son application, l’établissement d’un plan de bioremédiation des sols arides ou pollués ou encore la promotion effective de la permaculture, sont des pistes qui offrent de grandes perspectives. En effet, des mesures simples telles que l’intégration des préceptes fondamentaux de l’agriculture bio et écoresponsable dans le cursus de nos écoliers, l’organisation d’événements quotidiens autour de la permaculture en collaboration avec la société civile et la banque des gènes, ou encore l’orientation de certaines dotations ou primes étatiques vers l’appuis concret des petites exploitations permacoles, sont des actions efficaces que le gouvernement pourrait mettre en place pour poser les premiers jalons de la souveraineté alimentaire. La culture urbaine des semences paysannes dans les espaces verts, les écoles ou bien les jardins publics, pourrait aider à sensibiliser et vulgariser ce thème auprès de la population. Mais nous restons loin du véritable potentiel que pourrait débloquer une nouvelle révolution verte… Dans un pays dont le désert occupe environ 40% du territoire, reverdir cet espace devient un impératif moral et stratégique. Imaginez ce que ces plaines ensoleillées pourraient produire en termes de quantité et qualité de produits agricoles. La Tunisie en serait l’un des premiers exportateurs de la Méditerranée après avoir réalisé son autosuffisance!
Le pari est fou mais réalisable. Nous disposons de 10% de la nappe de l’Albien, la plus grande réserve d’eau douce au monde (50.000 milliards de mètres cubes), et d’un accès à la mer, au Sud, qui pourrait nous conférer un climat tempéré à l’intérieur du pays si un plan bioclimatique ambitieux était mis en place.
L’avenir de l’agriculture tunisienne est certainement dans la fusion d’une tradition plurimillénaire et de l’innovation technoscientifique avec sa myriade de nouveaux procédés disruptifs. Le pays de Magon le Carthaginois, auteur du plus estimé des traités sur l’agronomie à l’époque où la Tunisie était considérée comme étant le grenier de Rome, a le potentiel de concilier cet héritage avec l’innovation technologique portée par sa jeunesse, la volonté d’hommes politiques visionnaires et l’appui de ses partenaires stratégiques. Sommes-nous prêts à donner l’exemple ou sommes-nous condamnés à subir les crises et accumuler les études diagnostiques sans prendre de décisions?

*Ghazi Ben Ahmed, Président MDI,
et Anis Habib, VP MDI en charge de l’Afrique du Nord

NOTES
1 https://www.realites.com.tn/2020/05/agriculture-tunisienne-post-covid-19-pour-une-reponse-regionale-clairvoyante/
2 https://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2016/april/tradoc_154501.pdf
3 Cité dans https://www.euromedrights.org/wp-content/uploads/2017/02/2017_REMDH-Ecosoc-2-FR.pdf
4 http://www.fao.org/3/ca5162fr/ca5162fr.pdf
5 http://www.onagri.nat.tn/uploads/Etudes/securite%20alimentaire.pdf
6 https://lapresse.tn/29668/filiere-semences-et-plants-un-secteur-laisse-pour-compte/
7 https://www.lexpress.fr/actualite/l-homme-combat-la-nature-depuis-un-million-d-annees_2079776.html

 

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