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Tourisme: l’été 2020 va marquer le début d’une ère nouvelle

Fini, les plages bondées de Tunisie et les week-ends à New York pour 250 euros! Après un coup d’arrêt brutal de leur activité, tous les opérateurs réorientent leur offre. A la carte: une bonne dose d’éthique, des séjours plus courts et des expériences nouvelles.
Les professionnels du tourisme sont des entrepreneurs infatigables, constamment en train d’imaginer les prochaines aspirations de plus de 1,4 milliard de clients à travers le monde dont la soif de découvertes et de voyages semble insatiable. Seul problème, leurs business plans sont constamment anéantis par les soubresauts de la planète. Les guerres, révolutions, attentats, tsunamis, cyclones et crises économiques ont davantage balayé les meilleures stratégies de développement que l’arrivée des Gafa. Les grands champions d’hier, aujourd’hui portés disparus ou en mauvaise posture tels Nouvelles Frontières, Fram, Thomas Cook et même TUI en ont fait les frais.
Au Club Med, tous les salariés, actuellement au chômage partiel, connaissent par cœur la phrase un brin fataliste que leur sert en toutes occasions et sous toutes les latitudes le président Henri Giscard d’Estaing: « Notre métier consiste à composer avec la folie des hommes et de la nature. » Excellent ambassadeur de sa marque, toujours souriant, le GO en chef s’est plutôt bien sorti des embûches en choisissant d’améliorer ses marges plutôt que de chercher les économies d’échelle du tourisme de masse. Mais il est aujourd’hui face à un défi de taille avec un virus chinois qui paraît incompatible avec la convivialité et les formules all inclusive. Tout comme son groupe, l’industrie du tourisme doit aujourd’hui se trouver un nouvel avenir. Après avoir rouvert ses resorts chinois depuis le mois d’avril, le patron du Club Med se dit prêt à accueillir des clients dans ses villages français début juillet comme la plupart de ses confrères. Mais qu’on le veuille ou non, l’ambiance ne sera plus comme avant.

*Activité déchets sur la plage
« Nous allons devoir reformater nos offres car le principe du buffet à volonté, des clubs pour les enfants et des animations en groupe ne sont plus possibles, explique Olivier Kervella, le PDG de Kappa Club, une enseigne en fort développement depuis cinq ans, qui a séduit les vacanciers que le Club Med ne souhaite plus attirer depuis qu’il s’est positionné sur le haut de gamme. Mais nous sommes déjà très bien placés pour surfer sur les nouvelles tendances fortes comme le tourisme solidaire, soucieux de son empreinte et orienté vers les populations locales. »
L’une des activités préférées des enfants de ces clubs où la profusion et le gaspillage sont bannis est… le ramassage des déchets sur la plage. Alors qu’il y a seulement cinq ans, les gamins faisaient la fierté de leurs parents à l’atelier de colliers en coquillages, aujourd’hui, ils veillent à ne pas déranger l’écosystème. De même, pour bronzer avec une bonne conscience, il est devenu impossible de ne pas interrompre son séjour de farniente par une soirée dans une famille locale avec dégustation de plats faits maison. « Ce n’est pas seulement le tourisme de masse qui est condamné, ce sont toutes les activités et conduites non éthiques, affirme Jean-François Rial, le patron de Voyageurs du Monde, entreprise pionnière dans ce tourisme raisonné. Oubliez le week-end de trois jours à New York pour 250 euros, les vingt rangées de transats sur les plages archibondées de Tunisie, les croisières usines dans les sites protégés, mais aussi les randonnées en ski où l’on se fait déposer en hélicoptère sur les sommets. »

*Cap sur la « sobriété joyeuse »
Selon le fondateur du site Easyvoyage, Jean-Pierre Nadir, « cette industrie va devoir passer d’une logique de captation des ressources et des paysages à une logique de préservation voire de restitution des richesses aux populations d’accueil ». Cet expert parie sur la disparition du surtourisme et des voyages vendus comme des produits d’impulsion par les compagnies aériennes low cost. Il annonce l’avènement d’une « sobriété joyeuse ».
Tous les opérateurs vont prendre le virage. Des exploitants de campings jusqu’aux propriétaires de bed and breakfast de luxe, tous affirment que l’été 2020 va marquer le début d’une ère nouvelle, où par la force des choses, on se déplacera moins loin. « Les clients ont soif d’espace, de nature et d’expériences nouvelles, affirme Philippe Gombert, le président de Relais et Châteaux Entreprise. Ils partiront peut-être moins longtemps, mais pourront craquer pour un dîner à une table étoilée et pour un séjour dans une belle demeure au milieu d’un parc. » L’espace est le maître mot et l’argument majeur des hébergeurs pour séduire une clientèle éprouvée par deux mois de confinement. « Nos campings offrent une majorité de mobile homes de grand confort avec des espaces privatifs où l’on n’a pas à s’inquiéter des consignes de distanciation sociale », explique Laurent Dusollier, le directeur général du groupe Odalys.

*Le refus de « l’artificiel »
Déjà engagé dans un ambitieux plan d’économies depuis plusieurs mois, le groupe Pierre et Vacances (Center Parcs, Maeva, Villages Nature) risque gros avec cette saison gâchée. L’entreprise de la famille Brémond vient d’adopter une nouvelle organisation et espérait mettre fin à plusieurs années de pertes financières. Ses dirigeants avaient même prévu de rebaptiser le groupe pour mieux affirmer ce renouveau: « Ce n’est plus un sujet d’actualité. La période n’est pas facile, mais nous avons de gros atouts pour répondre à la soif de nature et de grands espaces des vacanciers, affirme Yann Caillère, le directeur général. Nos résidences et cottages équipés de cuisines permettent de se retrouver en famille en limitant les interactions tant que le virus menace. »
Car, pour quelques mois encore, les professionnels prévoient un fonctionnement « en mode dégradé ». Une expression qui devrait être l’une des plus prononcées de la saison. « Nous aurons peut-être besoin de limiter l’accès aux piscines voire d’en interdire totalement l’accès en fonction des directives officielles », préviennent-ils tous, convaincus que la clientèle ne se plaindra pas des précautions prises pour préserver sa santé. « Cette épidémie a permis à chacun de se recentrer sur les choses essentielles et de refuser l’artificiel, affirme Jean-Philippe Cartier, propriétaire du groupe d’hôtels de charme H8. Les consommateurs ne veulent plus seulement un hôtel écolo et des produits biologiques, ils veulent discuter avec le chef cuisinier et rencontrer le producteur de fromages. »
Ces évolutions ne sont pas nouvelles, elles ont simplement gagné du temps et de l’audience avec la crise du Covid-19. Stoppés net pendant plusieurs mois, les voyagistes ont pris le temps de réfléchir à leur avenir. Et de bâtir de nouveaux business plans qu’ils espèrent le plus solide possible. « Nous n’avons pas le choix, l’épidémie a bousculé nos certitudes, reconnaît Jérémie Trigano, directeur général des hôtels Mama Shelter (groupe Accor). Nos hôtels urbains, ouverts sur la ville, avec des restaurants où le partage est un art de vivre ont été touchés de plein fouet. » Ils s’adaptent au mieux aux exigences sanitaires et à des gestes barrières bien peu compatibles avec la culture de l’enseigne. Les restaurants sont fermés, les clés sont remplacées par une appli qui permet de déverrouiller la porte de la chambre via Bluetooth.

*La ferme, concept en vogue
Mais en attendant des jours meilleurs, le petit-fils de Gilbert, pionnier du tourisme moderne à la tête du Club Med, a imaginé un nouveau concept hôtelier détonnant avec son frère Benjamin et son père Serge, ses deux associés. Bien entendu, le plastique y est banni ainsi que les produits d’accueil jetables et tous les consommables inutiles qui créent une impression de luxe factice. « On imagine des lieux où l’on ne se contentera plus de dormir et manger, mais où l’on se cultive et ou l’on cultive des produits sains: un kibboutz moderne! » Les Trigano peaufinent un projet de ferme à la pointe de l’agriculture raisonnée où les visiteurs viendront participer aux travaux des champs. Le nombre de Français qui se sont portés candidats pour aller renforcer la main-d’œuvre agricole au printemps semble valider leur intuition.
Le virage intéresse beaucoup aussi le créateur de Voyageurs du Monde Jean-François Rial, qui exploite une ferme dans le Perche avec son fils Tom. « Nous n’avons pas prévu d’y créer un hôtel ou un centre de vacances, confie-t-il. Mais nous y recevons déjà des hôtes qui participent à nos travaux et s’initient aux techniques de l’agriculture respectueuse de l’environnement. » On peut déjà réserver son séjour pour des vacances très tendances en bottes en caoutchouc plutôt qu’en tongs, rythmées par des séances de yoga. De retour en ville, les soirées diapo consacrées à la culture raisonnée du haricot feront-elles des envieux?

(Challenges)

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