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Le petit goût de scandale des feuilletons du ramadan en Tunisie

Chaque année, les feuilletons du mois de jeûne suscitent enthousiasme et polémiques dans le pays, malgré une programmation chamboulée par la crise du coronavirus.
Eternels feuilletons du ramadan ! Chaque année, ces fictions tournées spécialement pour être diffusés dans les familles après la rupture du jeûne sont l’occasion de scandales divers et d’émotions variées, doublées de débats à n’en plus finir sur la société et ses maux.
La saison 2020 n’aura pas dérogé à la règle. Elle a d’ailleurs débuté à la manière d’un film burlesque avec l’arrêt chaotique de plusieurs tournages à cause du confinement total imposé sur fond d’imbroglio juridique. D’un côté, le ministère de la culture avait donné une autorisation de reprise des tournages assortie d’un cahier des charges sanitaire strict ; mais de l’autre, le tribunal administratif tunisien s’y est opposé, suspendant le blanc-seing qui autorisait à passer outre l’obligation de confinement. De fil en aiguille, des fictions sont quand même arrivées en temps et en heure sur les écrans familiaux, réunissant cette année encore jusqu’à 5 millions de téléspectateurs.
Réputées pour leur liberté de contenu et de ton, les productions tunisiennes puisent leur inspiration acerbe et parfois caricaturale dans les vices – d’ordinaire tus – de la société. Durant cette période si particulière, aborder les addictions, l’adultère, le viol ou l’avortement – légal en Tunisie mais encore tabou – est rendu possible via la fiction.

*« Avertissements et rappels à l’ordre »
Et si tous les ans certains contenus sont pointés du doigt par la Haica (Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle), compte tenu du confinement cette année, l’instance de régulation a préféré jouer l’attitude « flexible », n’émettant « que des avertissements ou des rappels à l’ordre », résume Nouri Lejmi, son président. Etant donné les circonstances exceptionnelles qui imposaient de rester à la maison, elle a voulu parier sur l’autorégulation et ne pas ajouter de l’interdit à l’interdit.
Cette année, la chaîne privée El Hiwar Ettounsi du sulfureux producteur et animateur Sami Fehri, actuellement en prison pour une affaire de corruption, a donc poussé d’un cran les limites du politiquement correct en racontant le récit du parcours de trois frères, issu d’un milieu modeste et nés d’une relation adultère.
Awled Moufida (Les Fils de Moufida) – qui en est à sa cinquième saison – a suscité l’engouement parce que « la société tunisienne n’accepte pas les scènes de relation hors mariage, de violence ou encore de consommation de drogue qu’elle considère comme peu représentatives de notre société et non conformes aux valeurs familiales à promouvoir pendant le ramadan », a expliqué le quotidien arabophone Le Maghreb.
Et pour ce journal, si le feuilleton a été très regardé et a beaucoup fait réagir, c’est d’abord parce qu’il « dénonce l’hypocrisie de notre société ». La chaîne a toutefois été rappelée à l’ordre, comme chaque année, à cause des scènes de violence.

*« Un contenu souvent bâclé »
Reste que de la dénonciation à la moquerie malvenue, la frontière est parfois ténue. Trop ténue puisque la même chaîne a aussi été accusée par une association d’avoir « porté atteinte à la dignité humaine » pour un autre de ses feuilletons, Denya Okhra, où des personnes handicapées étaient interprétées d’une façon jugée caricaturale. La raillerie est un savant dosage, subtil, qui n’est pas réussi à chaque fois…
D’autant que, de façon générale, beaucoup de feuilletons subissent des critiques à cause de scripts écrits un peu à la hâte. « Chaque ramadan, c’est le rush pour les chaînes de télévision. Il n’y a pas vraiment de grille de programmation à l’avance et le contenu est souvent bâclé, avec aussi des erreurs techniques », estime Khemais Khayati, journaliste spécialisé dans l’audiovisuel, pour qui « la crise du Covid-19 a certainement encore amplifié le problème ».
Parmi ces bévues, l’anachronisme d’un feuilleton sur fond de lutte armée contre la colonisation, juste avant l’indépendance du pays, a été beaucoup critiqué. Galb Edhib (Le Cœur du loup), diffusé sur la télévision publique, a même dû après quatre épisodes ajouter la mention « Ce récit est une fiction et n’a aucun lien avec la réalité », suite aux multiples remarques incluant « des erreurs grossières comme celle de faire commencer la lutte armée en 1948, alors qu’elle commence plutôt en 1952-1954, ou le clivage caricatural entre les villes “bourgeoises” et les campagnes “défavorisées”, alors que la lutte armée était urbaine à ses débuts », détaille Adel Letifi, professeur à l’université.

*Dilemmes shakespeariens
Mais malgré ces limites, la saison 2020 a aussi ouvert la porte sur un univers qui n’a pas l’habitude d’être porté à l’écran : l’armée. Cette dernière a été pour la première fois représentée dans la série 27, qui s’inspirait entre autres des liens entre terrorisme et contrebande.
Et si le thème a plu, il a connu un succès moindre que Nouba, une fresque sociale autour du mezoued, une musique populaire. Pour le tournage, les caméras du chef opérateur ont été posées dans les quartiers de la Medina des années 1980-1990, une période d’ordinaire peu racontée qui, de l’avis de certains, explique la société d’aujourd’hui.
« Dix ans après la révolution, il ne faut pas forcément toujours se référer à ce moment, mais aussi remonter aux origines de nos maux, insiste son réalisateur, Abdelhamid Bouchnak. Cette période décrite dans Nouba questionne notre société d’aujourd’hui à travers la souffrance humaine qu’elle décrit, mais aussi à travers ces personnages que l’on a tous un peu connus dans notre enfance, qui ont disparu et qui provoquent une nostalgie. »
Un ressort cinématographique qui fonctionne particulièrement bien… D’autant qu’à ses dilemmes shakespeariens et ses figures féminines très fortes, Nouba a ajouté une identité visuelle proche du cinéma, qui n’a pas laissé l’œil tunisien indifférent et a donné aux salles à manger familiales un petit air de salle obscure le temps du ramadan.
C’est sur cet aspect que le producteur Habib Attia compte pour exporter des feuilletons tunisiens à l’étranger, notamment pour des plates-formes de streaming payantes « à la recherche de contenus bien ancrés dans la réalité du pays et avec une identité originale », précise-t-il.
Autre alternative pour ces feuilletons, si la crise sanitaire se prolonge, recourir aux médias digitaux comme la chaîne Look TM qui a lancé une première sitcom du ramadan où les acteurs se filment eux-mêmes pendant le confinement. Une manière de réinventer le feuilleton traditionnel dans le contexte actuel.

(Le Monde)

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