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Le multilatéralisme post-Covid-19

La crise du Covid-19 qui a progressé rapidement et notre incapacité à y faire face ont montré les limites et les échecs de notre vie politique, économique et sociale. Cette crise a souligné la fragilité de notre monde, le recul de nos institutions démocratiques et leurs difficultés à répondre à ce défi sans précédent.
Probablement, l’une des manifestations les plus immédiates de cet échec et de cette défaite concerne l’incapacité du système multilatéral à faire face à cette pandémie et à unifier les efforts et les forces des Etats et des différentes institutions pour combattre cette pandémie et arrêter sa progression. Cet échec a montré les limites du système multilatéral hérité de la Seconde Guerre mondiale. Celui-ci doit ouvrir une nouvelle ère de réflexion collective sur les principes et les institutions qui doivent porter la coopération internationale, non seulement pour défendre la paix mondiale, mais aussi la sécurité collective qui doit couvrir de nouveaux domaines dont la santé globale.
Cette pandémie a mis le monde devant le plus important paradoxe depuis la Seconde Guerre mondiale. En effet, cette pandémie a mis le monde entier devant un défi global qui a dépassé immédiatement les frontières de l’Etat-nation. Contrairement aux autres pandémies, celle liée au Covid-19 ne s’est pas limitée à une région ou à un pays déterminé mais a été globale avec une rapidité sans précédent. Cette pandémie nous a mis dès les premiers jours devant un défi que l’humanité n’a jamais connu depuis la Seconde Guerre mondiale. De plus, l’inquiétude et le désarroi étaient à leur comble face à l’incapacité et l’échec du système global et des institutions internationales à faire face à ces effets dévastateurs et à assurer une réponse collective capable de protéger l’humain et les sociétés. Ce système est arrivé à un niveau d’essoufflement qui l’empêche de faire face à la première grande crise que notre monde traverse depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les manifestations de cette crise
La crise du système multilatéral est apparue sous diverses formes. La première, et certainement la plus importante, est liée au retard enregistré par les grandes institutions multilatérales pour mesurer l’ampleur de la pandémie et les moyens à mettre en place pour y faire face.
Les difficultés du Conseil de sécurité à réagir et à prendre position sur la pandémie sont significatives. Cette crise a commencé à connaître une trajectoire dangereuse et inquiétante dès la fin du mois de février 2020 pour devenir une grande pandémie globale au début du mois de mars. Mais l’organisation onusienne n’a commencé à prendre en charge cette pandémie qu’à la fin du mois de mars. En effet, c’est le 23 mars 2020 que le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a fait une déclaration dans laquelle il a souligné l’ampleur du danger qui menace l’humanité suite à cette pandémie. Il a souligné que la bataille que le monde doit mener face à cette pandémie qui menace la paix et la sécurité globale sera la bataille d’une génération. Il a appelé à un cessez-le-feu immédiat dans tous les conflits et les guerres dans le monde.
Mais, en dépit de cette déclaration sur l’ampleur de la pandémie, le Conseil de sécurité ne se réunira que deux semaines plus tard. Plusieurs raisons ont été évoquées pour expliquer ce retard dont les difficultés techniques pour l’organisation d’une réunion virtuelle. Face à ces difficultés, le Conseil de sécurité n’a pu se réunir que le 9 avril, soit plus de six semaines après le début de la propagation de la pandémie à l’échelle globale.
Ce retard concerne plusieurs institutions multilatérales dont des organismes spécialisés des Nations unies comme l’OMS ou le G7 ou encore le G20. Ce retard est significatif de l’essoufflement du système multilatéral et de son incapacité à agir avec la célérité nécessaire pour faire face à cette crise sanitaire.
L’autre signe des temps concerne les difficultés et les grandes divergences politiques qui sont à l’origine de son inertie. En effet, les grands pays n’ont pas été en mesure de dépasser leurs divergences pour apporter une réponse collective à cette pandémie. Ces divergences ont été à l’origine du retard de la réaction du Conseil de sécurité avec les luttes d’influence entre ses membres permanents. Ainsi, la Chine a rejeté l’interventionnisme américain dans la gestion de la crise à ses débuts. Plus particulièrement, le pays a refusé toute référence à l’origine chinoise de la pandémie. En même temps, les Etats-Unis ont refusé avec la même virulence toute référence aux succès chinois dans la lutte contre le Covid-19.
Un autre signe des difficultés du système global concerne les décisions prises qui n’ont pas eu l’ampleur attendue face au danger et à la crise sanitaire. Ces limites ne concernent pas seulement les organisations onusiennes mais ont également touché les grandes institutions internationales dont le G20. Ce groupe présidé par l’Arabie saoudite au cours de cette année s’est réuni le 26 mars 2020, et tout en soulignant l’importance de cette crise, il n’a pas été en mesure de prendre des décisions majeures et s’est limité à un appel pour un report des dettes des pays les moins avancés jusqu’à la fin de l’année.
Ces décisions faibles ont conforté la crise du système multilatéral, le recul de la confiance dans ces institutions et leur capacité à organiser une riposte collective face à la pandémie.
Cette crise n’est pas nouvelle et le système multilatéral a connu plusieurs difficultés par le passé qui ont touché son influence dans la gouvernance de l’ordre global et dans la gestion de la paix et de la sécurité. Cette crise pourrait annoncer la chute du système multilatéral si nous ne parvenions pas à arrêter cette dérive et à formuler un nouveau projet pour la gestion de l’ordre international.

De l’histoire de l’ordre global et de ses crises
Même si ces institutions sont récentes, les origines de l’ordre global et de la coopération internationale remontent aux grandes transformations que le monde moderne a connues avec les Lumières et les révolutions au XVIIIe siècle. Le philosophe britannique, Thomas Hobbes, a été l’un des premiers philosophes à mettre l’accent particulièrement dans son célèbre essai Leviathan, sur l’importance de construire des relations de coopération entre les pays afin de parvenir à la paix globale. Cette coopération, ou ce multilatéralisme qui ne disait pas encore son nom, doit se fonder sur les principes de la concertation entre les pays et la primauté du droit.
Cette vision des relations internationales va connaître un développement rapide avec les philosophes des Lumières et de la modernité mettant en place les fondements de la nouvelle organisation des Etats modernes non seulement au sein des frontières de l’Etat-nation mais également au niveau international pour sortir de la domination de la loi de la nature et de la jungle.
Le philosophe Emmanuel Kant sera probablement celui qui exprimera le mieux cette nouvelle conception des relations internationales et la nécessité de construire une coopération collective entre les nations afin de défendre la paix. Son essai Projet de paix perpétuelle est jusqu’à nos jours la grande référence et le fondement philosophique de l’idée multilatérale et du projet de coopération entre les pays.
Cette vision philosophique et politique sera le point de départ à l’émergence d’un nouveau système multilatéral avec l’apparition des premières grandes institutions internationales à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces nouvelles institutions vont accompagner les premiers pas de la globalisation avec l’apparition de plusieurs organisations internationales dont l’Union télégraphique internationale en 1865, l’Union générale des postes en 1874 et l’Union météorologique mondiale en 1878. Depuis cette date, les organisations internationales vont connaître un développement rapide et leur nombre va passer de 37 en 1909 à près de 300 organisations internationales aujourd’hui.
Cette évolution historique est marquée par quatre grandes caractéristiques. La première est la poursuite de la constitution d’organisations professionnelles qui couvrent l’ensemble des domaines. Ces organisations ont pour objectif la définition de normes et de standards internationaux afin de faciliter la coopération entre les pays dans différents domaines dont l’aviation, les douanes, les normes comptables…
La seconde caractéristique concerne l’apparition d’organisations politiques qui vont s’occuper des questions de la paix et de la sécurité collective. L’apparition de ces organisations est significative d’une évolution importante dans la conception de la paix que le droit international avait jusque-là dévolue aux Etats-nations et qui fait partie dorénavant du mandat des nouvelles organisations internationales. A ce niveau, la Société des nations (SDN) qui a été créée après la Première Guerre mondiale est l’illustration de cette nouvelle génération d’institutions. L’échec de la SDN à prévenir le monde de la Seconde Guerre mondiale n’a pas empêché les pays de créer après 1945 l’organisation des Nations unies qui va prendre en charge la défense de la paix et de la sécurité collective.
Au niveau politique, on a vu également l’apparition d’autres organisations internationales qui vont s’intéresser à d’autres dimensions comme celle des droits de l’homme.
La troisième caractéristique porte sur l’apparition d’institutions internationales dans le domaine économique qui vont accompagner la nouvelle vague de la globalisation. Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, les pays vainqueurs ont mis en place le système de Bretton Woods avec notamment la Banque mondiale et le FMI. D’autres institutions seront créées plus tard pour couvrir différents domaines économiques dont l’industrie, le commerce, l’agriculture et bien d’autres secteurs.
La quatrième caractéristique de l’évolution du système mondial concerne l’apparition de la dimension régionale et la naissance d’organisations de coopération régionale dans différentes régions du monde. Mais, cette tendance restera marginale jusqu’à l’apparition de la crise du système global et des grandes turbulences économiques que nous avons connues à partir du tournant du siècle qui seront à l’origine du renforcement de la coopération régionale et de la montée de l’influence des institutions régionales.
Le système multilatéral a connu un important développement au cours du XXe siècle avec la création de grandes institutions internationales qui ont contribué au maintien de la paix et de la sécurité collective. Elles ont aussi participé au renforcement de la coopération économique entre les pays.
Mais, le système multilatéral a commencé à connaître des difficultés au cours des dernières années. Ainsi, la multiplication des crises a été à l’origine de son immobilisme et de ses difficultés croissantes à défendre la paix et à maintenir la stabilité de l’économie mondiale.
La pandémie Covid-19 vient confirmer la crise du système multilatéral et de son inertie, et ouvre la porte à une réflexion globale sur le nouveau multilatéralisme qui doit régir la coopération internationale entre les pays afin de défendre la paix et la sécurité collective.

Aux origines de la crise du multilatéralisme
La pandémie du Covid-19 a démontré l’essoufflement du système multilatéral et l’échec des institutions multilatérales à définir une stratégie globale capable d’endiguer la propagation du virus et d’éloigner le danger qui guette l’humanité. Face à la première grande crise globale après la Seconde Guerre mondiale, le système multilatéral a montré ses limites et son immobilisme, ce qui renforce la nécessité de la quête d’un nouveau multilatéralisme post-Covid-19.
Cette crise du multilatéralisme trouve ses origines, nous semble-t-il, dans quatre facteurs essentiels. Le premier concerne l’affaissement des fondements qui ont porté le système multilatéral et qu’on retrouve dans la charte et les principes des organisations onusiennes depuis leur création. Il faut noter qu’une vision étroite du rôle et des frontières de l’action des organisations onusiennes et la conception de la paix et de la sécurité collective ont dominé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cette conception a fortement réduit le périmètre de ces notions, les ramenant aux guerres et aux conflits armés. Cette conception n’a pas pris en considération les nouveaux dangers qui ont commencé à hanter l’humain dont les pandémies et les défis climatiques et environnementaux.
Cette question fondamentale pour l’avenir du système multilatéral pose une véritable interrogation philosophique relative à la multiplication des visions et à la diversité des cultures au niveau global, rendant l’effort de synthèse afin de définir un fondement philosophique commun et des valeurs communes, difficile à atteindre. Si le système multilatéral a été construit sur la base des principes universels des droits de l’homme et des libertés individuelles et d’inspiration libérale, le monde d’aujourd’hui a connu une plus grande diversité culturelle et a ouvert la porte à un univers marqué par la fin de l’hégémonie occidentale.
Ce nouveau contexte global caractérisé par une plus grande diversité culturelle et philosophique pose de grands défis à la communauté et aux institutions internationales pour construire une nouvelle synthèse philosophique et intellectuelle qui constituera la base de l’action collective et d’une nouvelle coopération internationale entre les nations, et offrira les bases du multilatéralisme de demain.
La seconde raison au cœur de la crise du système multilatéral est, me semble-t-il, d’ordre politique et concerne la montée du populisme dans un grand nombre de pays démocratiques. Ces nouvelles forces vont exercer une influence importante non seulement au niveau interne avec le rejet des élites mais aussi au niveau international en donnant la priorité aux questions internes et en s’éloignant des questions relatives aux préoccupations internationales. Ces appels au repli ont trouvé des oreilles attentives, particulièrement dans les grandes nations qui étaient jusque-là de grands acteurs de l’ordre global et des institutions internationales. De ce point de vue, la position de l’Administration américaine vis-à-vis des institutions internationales depuis la victoire du candidat Trump à l’élection présidentielle, sur la base du slogan «America First», est assez significative de ce repli. Depuis, l’Administration américaine a adopté des positions radicales qui ont affaibli un grand nombre d’organisations internationales, dont les Nations unies, l’OMC et la dernière en date, l’OMS en pleine crise du Covid-19, où les Etats unis ont décidé d’arrêter leurs contributions à cette institution en dépit de l’ampleur de la pandémie.
En même temps et avec le repli des grandes puissances, nous connaissons aujourd’hui une contre-offensive de nouvelles forces dont la Chine, qui cherchent à travers une diplomatie active à imposer leur hégémonie sur un grand nombre d’institutions. Cette compétition a créé au sein des différentes institutions multilatérales des atmosphères tendues et marquées par des divergences et des soupçons qui n’ont pas favorisé le climat de confiance nécessaire à la coopération internationale et à la formation des consensus requis à la lutte contre les dangers qui menacent l’humanité.
La troisième raison est liée à la démocratie et concerne la faible représentativité des pays en développement au sein des institutions multilatérales. Cette question n’est pas nouvelle, et elle est au centre des critiques adressées par beaucoup de pays en développement après les indépendances au système multilatéral. Ces pays ont exigé une plus grande présence dans les instances de décision de ces institutions afin de faire parvenir leurs voix et de mieux défendre leurs positions. Les institutions de Bretton Woods, du FMI et de la Banque mondiale, sont probablement les institutions qui ont rencontré le plus de critiques avec le Conseil de sécurité des Nations unies.
Mais, en dépit de ces appels à la réforme de ces institutions afin de leur donner une plus grande représentativité, les institutions multilatérales ont poursuivi leurs activités avec les mêmes principes hérités du multilatéralisme post Seconde Guerre mondiale. Cet immobilisme a eu des effets négatifs sur la légitimité du système multilatéral.
La quatrième question qui est au centre de la crise du multilatéralisme concerne la faiblesse de l’efficacité des organisations multilatérales et de leur capacité à améliorer la vie quotidienne. Les maux de la bureaucratie nationale ont touché les organisations internationales qui ont réduit leur efficacité et leur capacité de changement.
L’ensemble de ces raisons ont contribué à l’essoufflement et à la crise du système multilatéral et ont réduit sa capacité à faire face aux dangers qui guettent l’humanité.

Le multilatéralisme post-Covid-19.
Cette pandémie a mis à nu notre besoin urgent d’un multilatéralisme capable de résister et de faire face aux défis du monde et aux crises globales. Elle doit nous inviter à réfléchir et à agir de manière collective afin de réinventer un multilatéralisme capable de nous aider à faire face aux grands défis du monde, et à rassurer l’humain face aux grandes peurs de notre temps.
De mon point de vue, la reconstruction du système multilatéral exige une réflexion sur les fondements de ce système ainsi que ses principes.
Pour les principes, le nouveau multilatéralisme doit se fixer comme objectif la défense de l’humanité face aux grands dangers et aux grandes peurs, et établir les fondements d’un nouveau développement, d’une coopération entre les pays et d’une solidarité entre les peuples. Cette nouvelle vision exige la rupture avec les anciennes conceptions et l’ouverture de domaines d’intervention du système multilatéral, parallèlement à la paix et à la sécurité collective, à de nouveaux domaines comme les grandes pandémies, la nutrition, la santé, l’environnement et l’éducation.
Par ailleurs, la réforme du système multilatéral et sa réinvention doivent impérativement prendre en compte de nouveaux principes dont la démocratie, la pluralité, l’ouverture sur l’autre, l’efficacité et la compétence.
La pandémie du Covid-19 a mis l’humanité face au plus important défi que le monde ait connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce défi exige la réinvention du système multilatéral et sa reconstruction sur les bases de la coopération entre les nations et de la solidarité entre les peuples.

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