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Face au coronavirus, Elyes Fakhfakh signe le retour de l’État

Le plan de sauvetage contre le COVID-19 équivaut désormais à 3 milliards de dinars avec une batterie de nouvelles mesures.

Pour sa première sortie médiatique télévisée, le Chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, s’est voulu clair, intransigeant et, à l’adresse des Tunisiens, rassurant : « nous sommes en guerre contre le coronavirus (COVID-19), l’État est présent à travers ses institutions, la loi sera appliquée ». Ce sont les principales expressions à retenir de son interview. Une guerre que la Tunisie pourra remporter si le confinement est respecté jusqu’au bout et si les citoyens ne se relâchent pas. Le Chef du gouvernement a annoncé de nouvelles mesures sociales au profit des retraités, des familles démunies, des artisans et des entreprises. Près de 3 milliards de dinars seront débloqués – au lieu des 2,5 milliards initiaux -. Compte rendu.

Lors de son interview diffusée sur Elhiwar Ettounsi et Al Watanya 1 dans la soirée de ce jeudi 2 avril 2020, le Chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh, a été interpellé sur les questions brûlantes d’une Tunisie secouée par la crise du COVID-19. Commençons par les nouvelles mesures économiques et sociales. 900 000 ménages sont concernés par les plans d’aide, dont 260 000 familles démunies, et c’est sans compter les détenteurs des cartes jaunes – 630 000 personnes selon Elyes Fakhfakh -. Il s’agit de citoyens non couverts par la CNSS (Caisse Nationale de Sécurité Sociale).
« Tous vont bénéficier de l’aide de 200 TND et ce sera fait par le biais de virements postaux. Au total, l’État a débloqué 120 millions de dinars à leur profit. Dès le vendredi 3 avril 2020, 80 000 mandats seront distribués, et les oubliés ne sont, justement, pas oubliés. D’ici jeudi prochain, ces 630 000 personnes recevront l’aide financière. Les familles démunies et celles qui ont une personne handicapée à charge auront leur argent dès ce vendredi. Nous avons mis du temps, en effet, mais nous avons tout de même réagi vite. Si le processus était numérisé, nous aurions pu agir plus rapidement », a expliqué le Chef du gouvernement.

Retraités : une aide de 100 dinars
Dans ce même contexte, les 900 000 professionnels – qui regroupent les artisans et les commerçants -, ne seront pas en reste, au même titre que les ouvriers de chantier et les agences de voyages. « Une plateforme numérique sera opérationnelle dès ce samedi 4 avril 2020. Le citoyen n’aura qu’à y insérer son numéro de CIN et sa patente pour savoir s’il peut recevoir une aide financière. Cette dernière sera accordée en fonction du secteur d’activité », a-t-il dit.
Concernant les entreprises privées, Elyes Fakhfakh a souligné que tout sera réglé via une plateforme numérique. Le processus, explique-t-il, prendra environ 18 jours. « Notre objectif est de sauvegarder les emplois et les entreprises. Nous visons surtout les chômeurs techniques, quel que soit leur salaire. La CNSS leur fournira, au maximum, 200 TND. Nous espérons que les employeurs qui sont en bonne situation leur accorderont un petit plus », a-t-il souligné.
Toujours sous l’angle social, le Chef du gouvernement a annoncé que les 130 000 retraités qui touchent une pension inférieure ou égale à 180 TND bénéficieront d’une aide de 100 TND, pour toucher, de ce fait, 280 TND. « Toutes les personnes qui s’estiment oubliées peuvent s’adresser au Omda afin de remplir un formulaire spécifique », a-t-il ajouté.

Un plan de sauvetage de 3 milliards de dinars
Sur le plan économique, le Chef du gouvernement a annoncé que de nouvelles enveloppes seront débloquées en plus du plan de sauvetage de 2,5 milliards de dinars annoncé il y a plusieurs jours. Au total, l’enveloppe devrait se situer aux alentours des 3 milliards de dinars, si ce n’est plus. Ainsi, l’Etat va débloquer 100 millions de dinars supplémentaires pour les aides sociales, en plus des précédents 150 millions de dinars. Pour soutenir les chômeurs techniques, les artisans et les entreprises, 100 millions de dinars supplémentaires seront débloqués en plus des 300 millions de dinars déjà annoncés. « Les travailleurs dans le domaine culturel ne seront pas en reste. La Banque Centrale de Tunisie (BCT) a, dans ce contexte, pris plusieurs mesures, dont le report des échéances bancaires pour tous les Tunisiens quel que soit leurs revenus. Nous espérons que les banques agiront aussi sur le plan des chèques. Soulignons, aussi, que ceux qui ont contracté des micro-crédits sont concernés par le report des échéances », a encore expliqué le Chef du gouvernement.
Qu’en est-il des transactions par chèque, sachant que certains ont été encaissés alors que des entreprises et des particuliers n’ont plus de solde ? Sur ce point, Elyes Fakhfakh a assuré qu’une ordonnance spécifique sera mise en place. « Nous pensons, à titre d’exemple, à reporter les échéances de paiement », a-t-il précisé. En revanche, aucune décision n’a été prise en faveur de ceux qui ont contracté des crédits en leasing. « Nous devons agir au cas par cas et nous devons prendre des mesures pour le leasing. Nous sommes en guerre. C’est une crise générale. Notre objectif est de préserver les emplois, de sauver les entreprises et d’empêcher la faim de s’installer », a-t-il martelé.

Tout sera fait pour trouver les fonds nécessaires
Dans ce cas, comment l’État parviendra-t-il à financer ce plan de 3 milliards de dinars ? Selon le Chef du gouvernement, la Tunisie peut déjà compter sur ses relations solides avec l’étranger : Fonds Monétaire International (FMI), Banque Mondiale (BM), etc. Les fonds de l’étranger pourront atteindre les 2 milliards de dinars. Certains fonds, dans cette même optique, seront accordés à la Tunisie sans conditions et sans délais. « La guerre a un coût. Ceux qui ont les moyens doivent se tenir debout pour le pays et pour ceux qui sont dans le besoin. J’appelle, de ce fait, ceux qui peuvent donner encore donner à donner plus », a lancé Elyes Fakhfakh. Dans ce même ordre d’idées, il a annoncé que le budget de l’État sera restructuré afin de pouvoir financer le plan de sauvetage.
D’un autre côté, il a assuré qu’aucune entreprise, n’ayant pas fait de dons, n’a été menacée, sachant que des fuites ont circulé sur le sujet. « Il n’y aura pas de confiscation et personne n’a évoqué ce mot d’ailleurs. L’État doit agir pour trouver les fonds nécessaires. Nous pourrions, à titre d’exemple, réfléchir à un nouvel impôt, mais nous espérons que nous ne n’arriverons pas jusque-là », a-t-il dit.
Il a mis l’accent sur la nécessité d’appuyer le secteur privé qui représente, rappelons-le, 80% du tissu économique du pays. Quant aux hommes d’affaires, il est vrai que certains ne paient pas leurs impôts, mais, selon le Chef du gouvernement, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac. « La loi s’appliquera à tous et les corrompus ne seront pas lâchés », a-t-il assuré.

COVID-19 : « nous sommes sur la bonne voie, mais il est encore tôt de crier victoire »
L’autre volet abordé lors de l’interview du Chef du gouvernement porte sur la guerre contre le COVID-19. Sur ce plan, il s’est voulu rassurant. « Nous sommes sur la bonne voie, même s’il est encore tôt de crier victoire », a-t-il dit. Elyes Fakhfakh a affirmé que tous les scénarios sont étudiés par les autorités tunisiennes. Jusqu’à présent, la démarche d’anticipation de la Tunisie a porté ses fruits.
« Le confinement est entré en vigueur progressivement. Des résultats ont été constatés, même si les consignes n’ont pas toujours été respectées. Or, plus nous les respectons, mieux ce sera, et plus la courbe des cas contaminés se stabilisera. Les opérations sont supervisées par le Conseil Scientifique. Les citoyens assurent 80% de l’efficacité du processus. Cependant, il ne faut pas se relâcher, d’autant plus que des cas de non respect du confinement ont été signalés », a-t-il dit, ajoutant que, d’ici lundi ou mardi, de nouvelles informations seront fournies sur la situation.
Le Chef du gouvernement considère que le ras-le-bol exprimé par certains citoyens est compréhensible, étant donné qu’ils sont épuisés par le confinement et leur situation précaire.

Vers le recours à la chloroquine
Par ailleurs, au sujet de la gestion de la situation épidémiologique, le Chef du gouvernement a assuré que la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT) dispose d’une quantité suffisante d’équipements de protection pour les agents et les médecins en première ligne dans la guerre contre le COVID-19.
Sur la question du traitement de la maladie, il a affirmé que le recours à la chloroquine est à l’ordre du jour, mais que l’AMM (autorisation de mise sur le marché) n’est pas encore disponible. « Nous disposons d’un stock suffisant pour traiter 20 000 patients. De plus, seuls 8% des personnes infectées par le COVID-19 ont besoin de médicaments », a-t-il précisé.
Sur la question des équipements dans les hôpitaux, Elyes Fakhfakh a assuré que les établissements de santé disposent de 500 lits de réanimation, dont 100 lits dédiés aux patients atteints par le COVID-19. « On compte 700 lits pour l’oxygénation, sachant que le potentiel du secteur privé n’a pas encore été exploité. Nous avons commencé à agir depuis le 9 mars 2020 », a-t-il expliqué.

Intensifier les analyses médicales pour cerner le COVID-19
Qu’en est-il, d’autre part, des analyses médicales ? En Tunisie, le dépistage est tracé selon le Chef du gouvernement, et il a donné de bons résultats. « D’ici le 10 avril 2020, 10 000 analyses médicales auront été effectuées. Concernant le dépistage rapide, nous avons commandé 400 000 tests rapides que nous recevrons le 10 avril 2020. Ils seront ciblés : corps médical, sécuritaires et clusters. Néanmoins, leur efficacité ne sera que de 70% », a-t-il expliqué.
Nul doute, aussi, que les laboratoires ont un rôle à jouer dans ce contexte. Seulement, certaines régions du pays n’en disposent pas. Sur ce point, Elyes Fakhfakh a assuré que chaque citoyen atteint passe par un laboratoire et ce quelle que soit sa situation géographique. « Le Nord-Ouest sera doté d’un laboratoire d’analyse. Notre objectif est d’effectuer 800 000 tests. Nous étudions tous les scénarios possibles, même les pires d’entre-eux », a-t-il encore déclaré.

2200 Tunisiens encore coincés à l’étranger
Également interrogé sur le rapatriement des Tunisiens à l’étranger, le Chef du gouvernement a assuré que le ministère des Affaires Étrangères est en contact permanent avec ces ressortissants. « Nous voulons nous assurer que tout se passe bien pour ceux qui sont encore coincés. D’ailleurs, nous avons revu à la hausse le budget des consulats », a-t-il souligné.
Au total, 10 000 chambres seront mises à la disposition des Tunisiens rapatriés et les propriétaires d’hôtels nous ont beaucoup aidés. Plus encore : 4000 foyers universitaires seront aussi exploités. « Pour l’instant, 1025 Tunisiens ont été rapatriés jusqu’à présent. Nous comptons, en revanche, 2200 compatriotes encore coincés à l’étranger. Même les résidents dans d’autres pays seront rappelés car nous voulons protéger tout le monde », a encore affirmé le Chef du gouvernement.
D’autre part, concernant les établissements pénitentiaires et les actions en justice, Elyes Fakhfakh a rappelé que le président de la République a dernièrement décrété une amnistie. L’objectif était de faire baisser la pression dans les prisons. « Tout est sous contrôle jusqu’à présent. Il est important de libérer ceux qui n’ont pas commis de délits graves et ceux qui sont sur le point d’achever leur peine », a-t-il souligné.

Gouvernance par ordonnance : les piques de Fakhfakh à l’ARP
Inévitable malgré le contexte difficile, la politique ne pouvait pas être délaissée lors de cette sortie médiatique du Chef du gouvernement. Il a surtout été interpellé sur la loi sur la gouvernance par ordonnance qui a été adoptée en commission. « Nous sommes appelés à passer par là et la Constitution mentionne ce fait dans son article 22. Jamais la Tunisie n’a connu un tel blocage depuis 150 ans », a-t-il constaté.
Elyes Fakhfakh a défendu bec et ongles la constitutionnalité de la demande de son gouvernement relative à la gouvernance par ordonnance. « Nous avons déjà préparé 13 ordonnances. Nous avons consulté plusieurs constitutionnalistes. Ces derniers ont affirmé que le choix de nous accorder une « liberté » d’agir par secteur n’était pas le bon. Or, l’article 70 de la Constitution ne fixe pas de secteurs. Mais ce qui est fait est fait. Normalement, la loi aurait dû passer comme une lettre à la poste, sachant que l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) peut arrêter le pouvoir exécutif à tout moment. Nous avons trouvé un compromis, certes, mais il y a eu une perte de temps inutile », a-t-il regretté, et d’ajouter : « ce qui importe est d’éviter le vide juridique ».

« La Tunisie est en guerre »
Toujours sur le plan politique, le Chef du gouvernement a été interpellé sur de possibles tensions entre les trois présidences – Bardo, Carthage et La Kasbah -, chose qu’il n’a pas niée. « Souvenez-vous des conditions dans lesquelles ce gouvernement est né. Nous sommes dans un contexte où le président n’a pas de parti, où le parti au pouvoir n’a pas la majorité au Parlement. Il s’agit, aujourd’hui, de rétablir la confiance », a-t-il rappelé.
La situation, malgré les tensions, est en train de s’améliorer selon Elyes Fakhfakh. Nul besoin, selon lui, d’ajouter de luttes superflues étant donné que la Tunisie est en guerre contre le COVID-19. « Il n’y a pas de luttes. Il faut rétablir la confiance et agir ensemble dans cette guerre. Les institutions de l’État fonctionnent. Nous devons réformer et la Tunisie est outillée pour tenir et avancer », a-t-il assuré. C’est l’Exécutif, poursuit-il, qui dirige la guerre contre le COVID-19. Tous les autres organes de l’État sont impliqués. « Les relations s’améliorent entre les institutions. Le président remplit son rôle, au même titre que les 217 députés avec leur président. Certains parmi eux veulent détenir un rôle plus important, alors qu’ils doivent plutôt agir en tant qu’organe de contrôle », a-t-il encore dit.

La guerre contre le terrorisme se poursuit
Le plan sécuritaire était aussi un autre volet capital abordé par le Chef du gouvernement dans son interview. Malgré la crise du COVID-19, Elyes Fakhfakh a assuré que l’appareil sécuritaire et militaire est en état d’alerte. « La lutte contre le terrorisme a même été renforcée. Il y a des dangers au niveau des frontières libyennes, mais nous sommes prêts. Toutes les ressources sont mobilisées », a-t-il assuré.
Concernant la rentrée scolaire, le Chef du gouvernement a souligné, là encore, que tous les scénarios sont étudiés. « Si le confinement se poursuit jusqu’à la fin du mois d’avril, rien ne changera dans notre programme : l’épreuve sportive du baccalauréat restera annulée et les examens nationaux seront maintenus. En revanche, si le confinement est prolongé jusqu’en mai 2020, les examens nationaux auront lieu mais avec un peu de retard. Nous prendrons en compte, de ce fait, les moyennes du 3ème trimestre. Nous espérons, dès la fin du mois d’avril, qu’il y aura un retour progressif. L’année scolaire n’est pas menacée, et c’est aussi valable pour la formation professionnelle et pour l’enseignement supérieur », a-t-il expliqué.
Enfin, le Chef du gouvernement est revenu sur les spéculateurs qui profitent de la crise du COVID-19 pour faire du profit sur le dos des citoyens et des plus démunis. « La situation s’améliore. Nous avons injecté une plus grande quantité de semoule sur le marché à hauteur de 60% de plus. Il existe encore des soucis dans la distribution, mais ce sera réglé car l’Armée et les sécuritaires assurent la sécurité des transports des marchandises. Toutes les usines travaillent à plein temps. Nos stocks stratégiques en alimentation équivalent à 500 millions de dinars. Nous avons stocké 100 millions de dinars pour l’énergie et 300 millions de dinars pour les médicaments. Que les Tunisiens se rassurent. S’il le faut, nous prendrons d’autres décisions », a encore souligné le Chef du gouvernement.
A la fin de son interview, le Chef du gouvernement a adressé ses remerciements aux Tunisiens, affirmant qu’il est conscient des difficultés traversées par les entreprises – de presse aussi – et par les citoyens. « Nous gagerons cette guerre pour pouvoir repartir sur un nouvel élan de développement. Il existe des menaces, certes, mais aussi des opportunités. Nous devons être au rendez-vous et conserver cette unité », a-t-il conclu.

 

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