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Covid19, faire face aux urgences et préparer l’avenir

+ Les maladies émergentes favorisées par la dégradation de la biodiversité

La pandémie[1]de Covid2019, maladie infectieuse émergente, provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2, ne cesse de se répandre, pour atteindre aujourd’hui toute la planète. Le confinement a certes ralenti sa progression, mais elle va continuer à progresser. Selon l’avis des virologues, cette maladie pourrait devenir endémique, rebondir et recycler à plusieurs reprises par la migration, les contacts humains et les pandémies de deuxième ou troisième vague, jusqu’à sa prochaine mutation ou recombinaison avec un autre betacoronavirus. On va devoir vivre avec longtemps.

Nous devons effectivement nous préparer à des épidémies annuelles ou sporadiques dans les années à venir, ainsi qu’à de nouvelles mutations et des sous-types plus agressifs. De nombreuses maladies suivent les saisons. Des épidémies de grippe, par exemple, se produisent chaque hiver et la varicelle atteint généralement son pic au printemps. La polio a été historiquement un fléau de l’été. Personne ne sait exactement pourquoi. Cependant, « lorsqu’un nouveau virus apparaît pour la première fois chez des personnes qui n’ont aucune immunité, il peut s’écouler des années avant que la contagion ne s’installe dans un schéma prévisible », ont déclaré plusieurs virologues.

Face à cette situation inédite, on va devoir protéger la population, et notamment les plus faibles ainsi que notre système de santé ; mais aussi gérer les mouvements de grande tensionde la société et se préparer à affronter (de façon innovante) une crise financière sans précédent, une crise de l’économie réelle avec 195 millions de nouveaux chômeurs dans le monde, selon une nouvelle estimation de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), et un demi-milliard de personnes qui pourraient basculer dans la pauvreté selon le dernier communiqué de presse de l’ONG OXFAM. Toutefois, il faudra avant cela se préparer au risque de pénurie alimentaire sur le marché mondial en raison des perturbations liées au Covid-19 dans le commerce international et les chaînes d’approvisionnement alimentaire. Le pire est peut-être à venir pour les pays développés et ceux, plus vulnérables, en développement.

En Tunisie, il sera crucial d’être lucide et clairvoyant durant les différentes phases de cette pandémie afin justement d’éviter le pire. Cela veut dire comprendre, anticiper et s’adapter aux changements.

Face à cette pandémie d’ampleur inégalée et de durée incertaine, envisager une quelconque relance économique comme une priorité du moment ou une continuité d’avant la crise est irréaliste et illusoire.Dans un climat de peur des épidémies et de la mort, les mesures économiques classiques ne seront pas plus que des palliatifs. C’est pourquoi le principal objectif – si ce n’est le seul – de la politique économique devrait être de prévenir une dislocation sociale.

La Tunisie doit protéger ses citoyens contre le Covid-19 (et ses mutations) et assurer un ravitaillement alimentaire constant avant d’entamer un travail urgent de planification d’une nouvelle époque.

+ Le défi historique pour les dirigeants est de gérer la crise tout en construisant l’avenir. 

Dès l’annonce du confinement, les consommateurs ont dévalisé les rayons de produits alimentaires. Dès lors, le prix de plusieurs aliments ont flambé, mais l’explosion de la demande n’est pas la seule raison. En Europe et aux Etats-Unis, l’agriculturefait face à un manque de main-d’œuvre saisonnière pour cause de fermeture des frontières liée au Covid-19. L’année dernière, environ 250.000 travailleurs sont venus aux États-Unis avec un visa H-2A, la majorité d’entre eux en provenance du Mexique. Ils sont devenus un élément de plus en plus important de l’industrie alimentaire américaine.De même, en Europe, où ils étaient un million et demi dans les quatre plus grands pays agricoles : l’Italie, l’Allemagne, la France et l’Espagne. Le Commissaire à l’agriculture, JanuszWojciechowski, recommandait, le 30 mars, aux Etats membres de faciliter le passage des frontières pour les travailleurs du secteur agricole, « car ils sont indispensables à la sécurité alimentaire de l’UE ».

Au-delà des récoltes, c’est toute la chaîne d’approvisionnement, très dépendante de cette main-d’œuvre « importée », qui peut être considérablement perturbée. Il existe aussi des difficultés au niveau de la logistique; le transport maritime et les ports tournent au ralenti et retardent les livraisons.

Mais la pandémie représente aussi une menace pour la sécurité alimentaire principalement pour les Etats d’Afrique qui dépendent des importations de denrées alimentaires et des exportations pour les financer.Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) estime que, pour de «nombreux pays pauvres, les conséquences économiques seront plus dévastatrices que la maladie elle-même». L’Afrique subsaharienne a importé 40 millions de tonnes de céréales en 2018.

En Tunisie, les prix des denrées de base flambent.En temps normal, le budget alimentation représente en moyenne 33% du budget des ménages, il est de 45% pour les les classes populaires. Aujourd’hui, l’inflation moyenne selon les sources officielles est de 6%, mais elle est de 12% pour l’alimentation et de 25% pour les produits frais (ancien chiffre) les plus consommés par ces classes. Croisez les 45% du budget alimentation avec les 25% d’inflation et on réalise mieux la perte de pourvoir d’achat pour les classes populaires,…et pourquoi ils font la queue devant les bureaux de poste pour récupérer 200 Dinars au risque de leur santé, s’exclame Slim Tlatli, ancien ministre sur sa page Facebook.

De plus, cette année, des criquets pèlerins dévorent des milliers d’hectares de culture au Kenya, en Somalie et en Ethiopie. Des millions de personnes sont menacées de famine.

Face à cela, plusieurs pays constituent des stocks stratégiquesà mesure que la crise du virus s’aggrave. Et, certains gros pays producteurs limitent, voire interdisent, les exportations de céréales. De quoi entretenir la panique chez les consommateurs et alimenter l’inflation.

Cette situation de panique et l’incertitude peut créer une pénurie sur le marché mondial, auto-entretenue, puisqu’elle déclencherait, du coup, une vague de restrictions à l’exportation. Ce n’est pas une menace à prendre à la légère. Après la crise financière mondiale de 2007, l’Inde et le Vietnam, pays producteurs de riz, ont restreint leurs exportations pour conjurer les hausses de prix attendues. S’en sont suivies des émeutes alimentaires dans plusieurs pays en développement alors que le prix du riz montait en flèche.

On assiste aujourd’hui au même scenario, avec la Russie, premier exportateur mondial de blé, qui a décidé de restreindre ses exportations de céréales à 7 millions de tonnes entre avril et juin, suivi du Kazakhstan, huitième producteur mondial de blé, et probablement de l’Ukraine. Le Vietnam a décidé de suspendre les ventes de riz hors de ses frontières, une denrée dont il est le troisième exportateur mondial. L’Inde, le premier exportateur mondial de riz, pourrait faire de même. Face à cette situation critique, où l’incertitude règne sur la durée de la pandémie, l’approvisionnement alimentaire peut rapidement devenir le thème majeur de préoccupation pour les gouvernements.

La dynamique de marché, qui sous-tend la crise alimentaire, a été analysée en long et en large. Nous en connaissons plus ou moins les causes et les conséquences, nous savons ce qu’il convient de faire. J’avais personnellement contribué à élaborer la réponse de la Banque africaine de Développement à la crise alimentaire en 2008.

Il est évident que la véritable solution consistera à assurer la sécurité alimentaire à long terme. L’adage selon lequel « donnez à manger à une personne affamée, elle aura faim le lendemain » est plus valable que jamais. Il ne s’agit pas ici d’un problème à court terme, mais plutôt d’un défi à long terme qui implique forcément une approche différente de l’agriculture.

Aujourd’hui, 75% des terres agricoles dans le monde servent à élever du bétail, pour les bêtes elles-mêmes, mais aussi pour cultiver les céréales nécessaires à leur alimentation. Or, ces élevages intensifsainsi que la promiscuité des cheptels, rendentles animaux vulnérables à des maladies qui sont traitées de façon presque permanente avec des antibiotiques. Selon l’United Nations’ Food and Agriculture Organization (FAO), le bétail occupe actuellement 30% de la surface terrestre mondiale, consomme 8% de son eau douce et génère également 14,5% des émissions de gaz à effet de serre.

Tout cela est désastreux pour la planète : déforestation, destruction de la biodiversité, émissions de gaz à effet de serre,des phénomènes d’antibiorésistance, pollution des cours d’eau, voilà tout autant de conséquences de notre mode alimentaire.

On ne peut pas aller ainsi indéfiniment. Anis Habib, microbiologiste et Vice-Président du Think Tank tunisien MediterraneanDevelopment Initiative (MDI) l’énonce clairement « Avec la croissance démographique, certaines pratiques d’un âge révolu deviennent irrémédiablement insoutenables et menacent directement la stabilité de notre civilisation. Il faut abolir les élevages industriels, voire même aller plus loin. Le système actuel, basé sur une croissance infinie dans un monde qui nous a une fois de plus démontré ses limites, est voué à sa propre destruction par ses profonds antagonismes. Ce n’est qu’une question de temps. »

Au-delà de la viande, « Impossible Foods » et les «viandes à base de plantes» de Tyson sont d’excellents points de départ pour l’innovation en matière de protéines alternatives alors que les industries de la viande commencent à être perturbées par la flambée constante de maladies d’origine animale.

Viande cultivée, analyse de nos micro-biotes, insectes en élevage pour une alimentation animale et humaine,riche en protéines, comportent non seulement de nombreux avantages pour la santé mais aussi pour l’environnement, au niveau social et de la subsistance. Les entreprises de la FoodTech(viandes alternatives et les fermes verticales) qui bousculent le secteur de la nutrition ont le vent en poupe.

Outre la production d’alternatives à la viande animale, une nouvelle vague d’entreprises de technologies propres est apparue pour produire des viandes propres dans les laboratoires.La viande synthétique pourrait être une des solutions. En 1931, Winston Churchill a publié un article dans Strand Magazine où il imaginait le monde «Cinquante ans plus tard». L’essai de Churchill est en grande partie banal mais il envisageait, entre autres, de la viande cultivée en laboratoire.« Weshall escape the absurdity of growing a wholechicken in order to eat the breast or wing, by growingthese parts separately » ; et en français : nous échapperons à l’absurdité qui consiste à élever un poulet entier pour en manger la poitrine ou l’aile, en cultivant ces parties séparément.

Cette technologie de rupture est basée sur la culture en bioréacteurs de cellules souches soigneusement sélectionnées. Les Start-ups, néerlandaise « MosaMeat », singapourienne « ShiokMeats »et américaine « Memphis Meats »sont à pied d’œuvre.

LaFoodTechva attirer de plus en plus l’attention des investisseurs pour faire face aux problèmes récurrents de sécurité alimentaire. La course est lancée en matière de technologie alimentaire pour produire des solutions qui améliorent le ravitaillement alimentaire mondial en temps de calamité. La Tunisie et l’Afrique ne devraient pas être en reste.

En conclusion : S’adapter aux changements signifie vivre avec les moyens disponibles et coopérer contre les menaces communes.

La situation sur le plan sanitaire est difficile. Nous nous installons dans une crise mouvante qui va durer, dans une situation sanitaire qui ne va pas s’améliorer rapidement. Il va falloir tenir.

Face à cette situation inédite, il y a des urgences. Éviter l’effondrement de notre société en maintenant des liens sociaux forts, comme le préconise aussi l’économiste BrankoMilanovic dans une tribune du Wall Street Journal. Arrêter en priorité l’hémorragie en faisant tout pour éviter un chômage de masse, donner du répit aux entreprises et faire un moratoire sur le remboursement des crédits comme nous y incite la CONECT (la Confédération des Entreprises Citoyennes de Tunisie des Chefs).

Il est donc hasardeux de s’interroger sur les nouvelles formes que pourrait prendre le capitalisme au regardde réalités bien plus prioritaires et urgentes.Et il ne faut certainement pas analyser les répercussions économiques de cette nouvelle pandémie comme des problèmes ordinaires que l’on pourrait résoudre avec des solutions macroéconomiques. La priorité est aux actions suivantes :

+ Nécessité de revoir notre politique agricole, de développer l’agriculture familiale et de l’accompagner pour plus de résilience de diète méditerranéenne, ainsi que le prône Karim Daoud Président du syndicat des agriculteurs Synagri qui milite pour une agriculture durable.

+ Garder des réserves stratégiques comme l’huile d’olive et autres denrées de première nécessité, et augmenter rapidement notre capacité de stockage stratégique de céréales, d’huile d’olive et d’autres produits de première nécessité.

+ Lancer des projets innovants d’alimentation alternative. La Tunisie a la compétence nécessaire pour attirer les investisseurs et devenir un hub pour l’Afrique. Nous pouvons bénéficier de l’expérience de la Finlande, par exemple, dans le cadre du projet novateur « AmbitiousAfrica » qui vise justement le partage d’expérience, le transfert de technologie et de savoir-faire et la mise en place de projets conjoints, notamment dans la e-Santé.

+ Passer au e-Government, généraliser les transactions en ligne et assouplir le code de change afin de permettre aux exportateurs de services de garder les devises gagnées.

+Accélérer notre digitalisation et l’adoption des nouvelles technologies, et cela passe forcément par des formations massives des jeunes et une coopération accrue Nord-Sud et Sud-Sud, et notamment en exploitant le potentiel de notre adhésion à la route de la soie.

+ Basculer certaines activités vers des supports digitaux telles que les loisirs, l’éducation ou les réseaux sociaux professionnels,les achats en ligne, la possibilité de télétravail, le e-learning pour l’éducation et les formations, le streaming pour les loisirs et la culture.

+ Adopter la blockchain, en tant que technologie d’infrastructure numérique de base, bénéficiera aux entreprises exigeant davantage de solutions numériques. Aujourd’hui encore, la crise a créé des cas d’utilisation supplémentaires de la blockchain.

+ Militariser la région du bassin minier pour revenir au niveau de production de 2010. L’utilisation des phosphates naturels pour une agriculture durable est préconisée par la FAO.

+ Privatisation partielle ou totale de certaines compagnies publiques en concertation avec l’UGTT, comme par exemple Tunisair déjà endettée et lourdement impactée par le Covid19. Il faudra des mois avant que les restrictions mondiales sur les voyages soient complètement levées et des années avant que la demande ne revienne aux niveaux d’avant la crise.

+ Reprofilage de la dette publique tunisienne, qui consiste à payer les intérêts dus en 2020 mais reporter le paiement sur le principal pour l’année d’après avec un intérêt.  Cela permettra à l’état d’alléger le service de la dette publique et de dégager des espaces budgétaires et de trésorerie pour financer, notamment, les besoins sociaux tout en évitant le risque de refinancement.

+ Facilité de caisse auprès de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) à hauteur, par exemple, de 5% des recettes fiscale de l’année précédente. Cette mesure permettra de respecter les statuts actuels de la BCT et son indépendance.

[1]déclarée pandémie par l’OMS le 11 mars 2020

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