Quelle confiance ?

Depuis 2011, prospère une pratique politique digne d’un fou furieux, placer la charrue devant les bœufs. Au cœur de la crise économique et financière, les gouvernements successifs, en mal de reconnaissance, perpétuent un maître-mot, la confiance. Elle serait à instaurer parmi les dirigeants eux-mêmes d’une part, et entre les citoyens et le pouvoir d’autre part.
Or, quand bien même une relation à double sens unirait les structures objectives et les dispositions subjectives, l’emploi du mot confiance émarge au registre du subjectivisme, position débranchée de la réalité lorsque les raisons de la défiance demeurent peu déracinées.
Dans ces conditions, la confiance, énonciation édulcorée, ne rencontre ni un écho parmi les franges élargies de la population, ni une motivation chez les entrepreneurs peu enclins à investir face au nouveau look du glaive mis en œuvre lors des grèves.
A titre illustratif, voici donc le spectre désormais suspendu, sans pleurer ni rire, à l’éventuel projet de produire.
Le 27 janvier dernier, les éboueurs en colère interrompent le ramassage des ordures ménagères. A Tunis, et tout au long d’une semaine, le peuple de la capitale goûte aux délices du calvaire. Au beau tableau clinique ne manquent ni les puanteurs nauséabondes ni le rush des bataillons canins accourus vers le providentiel festin ni l’aggravation des risques bactériens. Les grévistes mettent à profit les effets sociaux de ces nuisances pour négocier en position de force.
Ils revendiquent, entre autres, une prime de 300 dinars mensuels pour compenser l’effective pénibilité. Aristote aurait mentionné l’incontournable impératif de collecter les saletés pour justifier la vraie corvée.
Que faire si, à son époque, la démocratie convolait en justes noces avec l’esclavage requis pour actionner les moulins, remarquables engins ?
Ici et aujourd’hui, dès six heures du matin, trois éboueurs agrippés tant bien que mal à l’arrière du camion à ordures, inaugurent leur besogne, exposée aux impuretés, dangereuse et mal perçue par la plupart des affiliés à d’autres métiers jugés plus propices à la dignité.
Cependant, une fois l’accord conclu pour la reprise de l’activité, les grévistes poursuivent, néanmoins le débrayage « sans préavis » et « sauvage ». A l’hôtel de ville, excédée, la présidente réagit par le recours à des opérateurs privés. Au moment où leurs bulldozers entrent en action, ces derniers se font caillasser par les grévistes organisés avec ou sans l’appui du syndicat. Les briseurs de grève ne passeront pas. En outre, une coordination avec les femmes de ménage employées à la municipalité, les engage, elles aussi, à débrayer nonobstant l’accord paraphé. Durant la même période, une synchronisation associe avec bonheur, la grève des femmes de ménage à celle des éboueurs.
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » à la façon de ces deux genres de protestataires. Quelle interprétation suggère l’instant où la grève reprend à la barbe des négociations parvenues à l’acceptation réciproque de l’issue convenue ? Ici fuse le non-dit. Le voici : puisque l’employeur finit par céder un bon matin, pourquoi donc arrêter le débrayage en si bon chemin ? « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes », crieraient les entrepreneurs dès lors tentés par le départ vers l’ailleurs.
Face aux reculades à répétition sans cesse commises par les dirigeants, le patron de l’UGTT se dit : Ah chic alors, le dernier mot du pouvoir en Tunisie ne revient guère à mon ami Ghannouchi, mais il appartient, bel et bien, à Taboubi ! Ainsi donc, les grévistes accordent, bon gré mal gré, leur « confiance », dès l’instant où ils obtiennent satisfaction sous forme sonnante et trébuchante.
Voilà ce que les gouvernements occultent ou feignent d’ignorer depuis le 14 janvier. Sans transformation des conditions d’existence, il n’y a pas de confiance.
« Paroles, paroles » chantait Dalida. A quoi sert de le dire sans faire. Et Heidegger la rejoint par sa définition du « bavardage », ce « discours sans vie ».
Ainsi bat en retraite le pouvoir politique face à l’offensive de la puissance populaire. A l’Ouest, rien de nouveau, car l’application de « mesures douloureuses » peut entraîner une rétroaction tout aussi dangereuse par la coordination des grèves sectorielles et régionales. Un avant-goût de pareille dialectique soulève déjà, bien des interrogations sur la prétendue république démocratique. Ces questions clignent vers deux observations.
Si le dirigeant de la Centrale ouvrière fulmine contre les privatisations, son combat a ses raisons. Le privé découragé peut davantage glisser la clef sous le paillasson.
La seconde remarque a partie liée avec le départ des cerveaux et des capitaux.
A l’heure où le pouvoir des corrupteurs nargue celui de l’Etat, la gabegie économique et politique n’encourage guère les penseurs et les investisseurs à continuer leur trajectoire désormais engagée sur un terrain miné. L’attaque du barrage douanier par les contrebandiers vient d’illustrer la rétroaction signalée. D’elle surgit la seule question vraie : qui détient le pouvoir en Tunisie ?
De la réponse dépend le sens donné au mot « confiance ». Et quelle connivence pourrait prospérer entre les partisans de l’Etat civil et les apôtres de la théocratie, groupés autour de Ghannouchi ? A ce dilemme essentiel, tribalisme et régionalisme ajoutent leur grain de sel. Ce panachage, combattu par le bourguibisme, hypothèque la doxa révolutionnaire et l’éthos démocratique.
« Paroles ! Paroles ! ».

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