Et les autres virus !

La focalisation de l’attention collective sur la menace du coronavirus tend à occulter les mille et une pratiques pathogènes toujours à l’œuvre, mais banalisées. Ainsi, le stress hydrique du pays continue à favoriser le recours à des eaux usées. Mais le non-dit cligne vers deux catégories : d’une part les eaux usées, une fois traitées, d’autre part, l’irrigation de cultures maraîchères avec des eaux usées non traitées. Deux cas de figure procurent l’illustration de la distinction.
Commençons par la rubrique la moins problématique. Lors d’une investigation menée à Borj Touil dans le gouvernorat de l’Ariana, les agriculteurs me font part de leur opposition à l’utilisation, malgré eux, de ce liquide mal aimé. Il charrie des odeurs nauséabondes, attire d’épais nuages de moustiques et provoque des irritations cutanées. Bactéries et métaux lourds sont au principe de ces mauvais tours.
Car, le quatrième échelon de l’épuration, coûteux et complexe, manque à l’opération. Outre l’aspect agro-économique, étudié par mes coéquipiers spécialisés, il me revenait de recueillir et d’analyser les positions adoptées par les irrigants, eu égard à l’acceptation de cette eau desservie par la station d’épuration. L’énonciation du rejet obtient l’unanimité : « L’eau de la Medjerda n’est pas éloignée. Au lieu de nous l’amener, les autorités, par manque d’égards, nous ont imposé l’eau des égouts ».
L’erreur de l’analyseur serait d’occulter l’acceptation à contre-cœur. Cependant, pour les gestionnaires du problème hydraulique, l’utilisation des eaux usées s’avère inéluctable et de plus en plus incontournable. Néanmoins, maquiller les inconvénients serait impertinent.
Dans ces conditions où le savoir débusque deux signaux contradictoires, la rétrospective cligne vers l’éventuelle rétrospective.
Au terme de sa trajectoire, l’humanité pollueuse et prédatrice, finira-t-elle par ingurgiter ses déchets ? Les intoxications alimentaires, parfois collectives et fréquentes, semblent déployer le signe avant-coureur de l’orientation vers la dégradation alimentaire.
Le cynisme serait d’affirmer « l’acceptation » et de nier le rejet formulé par les populations concernées, car, sans la sacro-sainte « acceptation », comment amadouer les bailleurs de fonds ? Face à ce dilemme, l’ensemble des secteurs d’activité serait à réformer. Ni la gouvernance ni la recherche ne paraissent à épargner. Hélas, bien d’autres espèces d’intérêt supplantent parfois le souci de véracité. Standardisée parmi les initiés, une expression convie à tricher : « Il faut positiver » l’écrit pour le rendre acceptable par tel responsable. Autant vendre son âme au diable.
Mais le deuxième cas de figure donne à voir le pire. Deux oueds successifs coulent de Kasserine à Sidi Bouzid. Les eaux usées rejetées par l’usine à papier, la SNCPA, infestent ces cours d’eau chargés de chlore, de mercure et d’autres substances chimiques au plus haut point nocives pour la santé publique.
Les agriculteurs mitoyens pompent ces eaux polluées pour irriguer leurs parcelles de terre et ils apprécient la taille surdimensionnée des légumes, due aux matières organiques, sans renoncer à cette aubaine aux effets catastrophiques pour la santé. Tout à fait conscients de leurs méfaits, les irrigants écoulent ces denrées empoisonnées sur le marché, mais ils se gardent bien de les consommer. L’un de mes interviewés, Sofiane Amri, président de l’Association régionale de protection de l’environnement, essaya de sensibiliser les empoisonneurs aux effets dévastateurs. Mais ils n’ont cure des intoxications alimentaires fournies à autrui.
Les tentatives dissuasives butent soudain, sur les menaces de mort, armes de chasse à la main. Mis au parfum de ces données recueillies sur le terrain, Taoufik Glenza, employé occasionnel chez un marchand de légumes et fruits me dit : « Des leçons de morale ne peuvent empêcher les gens de chercher le plus grand profit possible. C’est à l’Etat de sanctionner ces agriculteurs. Nous allons voir si le nouveau gouvernement osera punir les contrevenants.
J’en doute. Ils ne possèdent pas le bâton de Jésus et ils ne vont pas nous ramener le lion tiré par son oreille».
Mis à l’abri du contrôle social, nos agriculteurs empoisonneurs n’obéissent qu’à une loi, celle de l’offre et de la demande. Mais abstraire celle-ci des autres paliers de la réalité sociale globale, tels que les champs sanitaire,  économique et politique, rate la complexité mise à nu par l’enquête concrète. Au vu de cet écueil épistémologique, l’économiste Dani Rodrik écrit dans un ouvrage titré « Peut-on faire confiance aux économistes » : « Les économistes recourent aux mathématiques non pas parce qu’ils sont intelligents, mais parce qu’ils ne le sont pas assez ». Les mécanismes économiques n’existent pas hors de leur gangue sociologique.
Président de l’Association de protection de l’environnement et du patrimoine à Kasserine, Moez Gharsalli participe à une étude menée par l’« Association Bia », au sujet de la pollution par les eaux usées. Parmi les effets dévastateurs, il cite les traces de mercure trouvées par l’analyse dans les cheveux des femmes. Un mot énoncé par lui jette le discrédit sur les pratiques inciviques de ces agriculteurs impunis. Ils seraient « cyniques ».
Le sens donné à ce terme dans la chronique de la philosophie antique diffère de l’acception devenue plus tard coutumière. Pour Antisthène et Diogène, le cynique, penseur notable, remet en question les codifications collectives et les subordonne au « souci de soi », mot de Foucault. Ces prises de position sous-tendent une vision du monde où la préséance revient à la nature, aux dépens de la culture. Pareille représentation trouve des échos chez Rousseau avec son « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». « L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt », écrit le philosophe des Lumières.
Après l’adieu à la prestigieuse école greque, des cinquième et quatrième siècles av.J.C, le mot cynisme colporte une signification stigmatisatrice. La descente aux enfers éternels aboutit au sens actuel.
Malfaisant et fier de l’être, je commets l’acte répréhensible, en pleine connaissance de cause et j’en tire profit à la barbe d’autrui. Avec leurs produits infestés, les cyniques vendent leur âme au démon Méphistophélès, immortalisé par Goethe avec « Faust ». A l’heure où l’Homo sapiens, désemparé, cherche un remède au coronavirus érigé en mal suprême, quelle improbable parade pourra-t-il jamais inventer contre lui-même ?

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