Efficacité économique et justice sociale: Quel compromis pour la Tunisie de demain ? (1)

La Révolution a ouvert la voie à de grands débats sur d’importantes questions politiques, économiques et sociales. Plus particulièrement dans le domaine économique, le débat a porté sur des questions essentielles dont le modèle de développement, les réformes économiques, la restructuration des entreprises publiques, et sur bien d’autres défis liés à la transition économique.
Le point de convergence entre ces débats, en dépit de leur diversité, est lié à des préoccupations théoriques dans la pensée économique dont la relation entre l’efficacité économique et la justice sociale. Ces préoccupations et la relation complexe entre les deux composantes de cette équation paraissent difficiles, voire même contradictoires.
Nous allons dans cette chronique présenter des réflexions sur les rapports entre la justice sociale et l’efficacité économique. La première série de remarques est d’ordre théorique et concerne l’analyse des économistes et de la pensée économique sur les rapports entre les deux faces de cette équation. A ce propos, nous faisons l’hypothèse que la quête d’un équilibre entre les composantes de cette équation date des sociétés modernes et plus particulièrement du régime capitaliste. Il faut noter que la justice sociale et la distribution égalitaire des richesses ne sont pas au centre des préoccupations des sociétés traditionnelles où les classes sociales dominantes s’octroyaient la grande partie du revenu national et ne laissaient que des miettes aux classes populaires. Or, cette tendance va connaître un changement majeur dans les régimes capitalistes où les nouvelles forces sociales et les classes bourgeoises en particulier, vont chercher à concilier les préoccupations du gain et de l’efficacité économique avec celles de la justice sociale afin d’assurer les conditions du bon fonctionnement du système capitaliste et de sa viabilité.
Ce changement de cap dans la gestion de cette équation s’explique par deux importants développements. Le premier concerne l’amélioration impressionnante de la productivité des économies capitalistes et leur efficacité. Du coup, le marché se développe afin d’écouler les nouveaux excédents de production. Par ailleurs, les pays capitalistes ont connu au cours de cette période une augmentation rapide des luttes ouvrières pour l’amélioration des conditions de vie. Ces deux développements ont été à l’origine d’un traitement nouveau de cette équation et la quête d’un nouvel équilibre entre la justice sociale et l’efficacité économique afin d’élargir le marché d’un côté, et d’améliorer de l’autre, les conditions de vie des classes ouvrières.
De ce point de vue, le régime fordiste que les économies capitalistes ont connu après la grande dépression de 1929 et qui s’est généralisé après la Seconde Guerre mondiale est une belle illustration de cette recherche d’équilibre entre la justice sociale et l’efficacité économique. Il faut souligner que la nouvelle division du travail, adoptée par le régime fordiste, a été à l’origine d’un important gain de productivité et de production. Afin d’assurer l’écoulement de cet excédent de production, le nouveau régime a opéré une augmentation rapide des salaires afin de permettre aux classes ouvrières de consommer les nouveaux produits et de leur trouver un marché. Ford avait souligné lors d’une déclaration à la presse que le seul moyen d’écouler cette importante production de voitures était de permettre aux ouvriers de les acheter à travers une augmentation de leurs salaires et l’amélioration de leur pouvoir d’achat. Depuis cette date, les pays capitalistes vont chercher à lier de manière étroite l’évolution de la productivité avec celle des salaires et le pouvoir d’achat des classes ouvrières afin d’assurer l’écoulement des produits et le développement des marchés intérieurs.
Du point de vue théorique, il est possible d’indiquer trois grands courants dans l’analyse de l’équation de la justice sociale et de l’efficacité économique. Les théories libérales défendent une option qui met l’accent sur l’efficacité économique par rapport à la justice sociale. Pour ces théories, la préoccupation centrale des régimes capitalistes est l’amélioration de la productivité, afin de relancer l’investissement et de renforcer les dynamiques économiques. Cette évolution contribue à l’augmentation des richesses et donne les moyens aux entreprises de répondre aux demandes sociales. Cependant, cette démarche a été à l’origine d’un développement rapide des inégalités et de la marginalisation sociale qui ont participé à l’instabilité politique dans les sociétés capitalistes.
La seconde conception de cette équation est celle défendue par les régimes communistes et qui privilégie la priorité à la justice sociale sans nécessairement accorder de l’importance à l’efficacité économique. Cette démarche a été à l’origine d’un recul de l’efficacité économique qui a conduit les régimes communistes à leur chute avec le mur de Berlin en 1989.
La troisième conception est plus pragmatique dans la résolution de l’équation de la justice sociale et de l’efficacité économique. Les partis sociaux-démocrates ont défendu cette vision et la quête d’un équilibre dynamique entre les deux dimensions. Cette vision dominera le monde capitaliste après la Seconde Guerre mondiale et constituera le fondement de l’Etat-providence.
Mais, comment le modèle de développement tunisien et notre contrat social ont-ils résolu cette équation ?
A suivre…

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