Coalition contractuelle de Fakhfakh : le «diable est dans le détail»!

«Plan d’action contractuelle (PAC)», voilà enfin une bonne nouvelle pour la Tunisie ! C’est en grande pompe, avec discours et caméras qu’Elyes Fakhfakh, le chef de gouvernement désigné et les cinq partis signataires de ce PAC ont annoncé la nouvelle, le 24 février, après presque 5 mois de tractations et de tergiversations houleuses pour former un nouveau gouvernement.
Cela dit, est-ce vraiment une bonne nouvelle? Les Tunisiens et les Tunisiennes commencent à craquer et à fatiguer par tout ce qu’ils voient comme manœuvres politiciennes au sommet de l’État. C’est un peu le «syndrome de la fatigue démocratique» qui engourdit la confiance de larges franges de la population laissées pour compte et vivant de plein fouet le marasme économique créé par les différentes coalitions ayant gouverné la transition démocratique initiée en 2011.

Une bonne nouvelle ?
Sur le principe, le PAC constitue un grand pas en avant et qui va dans la bonne direction. Il s’agit d’une nouvelle coalition contractuelle permettant à un ensemble de partis de gouverner ensemble «pour le meilleur et pour le pire».
Une telle coalition augure d’un vote de confiance favorable de la part des députés qui seront réunis à cet effet le 26 février, sous la coupole de l’Assemblée des Représentants du Peuple. Justement pour l’investiture du gouvernement Fakhfakh, dixième gouvernement depuis l’avènement de la révolte du jasmin en 2011.
Les étoiles s’alignent donc pour éviter le spectre d’élections législatives anticipées, alors que l’économie est à genoux, avec un taux de croissance de seulement 1% en 2019. Dans le sillage, le gouvernement Chahed peut enfin faire la passation des pouvoirs et laisser la place à de nouvelles têtes, porteuses de nouvelles idées et surtout des résultats positifs pour sortir l’économie de l’impasse où elle se trouve.
Rappelons que le gouvernement sortant est issu d’une précédente coalition, contractuelle elle aussi! Connue sous le vocable de la Feuille de Route de Carthage, cette coalition a permis au gouvernement Chahed de gouverner plus de trois ans sans discontinuer, alors qu’entre 2011 et 2016 le pays a eu 6 chefs de gouvernements différents et a vu défiler plus de 270 ministres, qui ont tous gouté aux dividendes du pouvoir, sans nécessairement livrer les résultats économiques promis.

Le bilan de la précédente coalition
Certes, la Feuille de Route de Carthage est une coalition hétéroclite. Cette coalition a réussi au bout du compte à assurer une certaine stabilité dans la gestion des affaires publiques. Mais, contrairement à ce qu’on pouvait anticiper en 2016, cette coalition a été porteuse d’illusions et d’une multitude d’incohérences sur tous les fronts économiques, budgétaires et monétaires. La croissance a été mise à plat, l’inflation a atteint des records (7,5%), le dinar a été dévalué de moitié, les gains de productivité ont convergé vers zéro. Le pouvoir d’achat a été divisé par deux, la dette multipliée par deux …avec un recours grandissant aux organisations internationales (FMI, Banque mondiale, UE, etc.) pour financer les budgets publics… avec tous les diktats et intrusions de ces bailleurs de fonds dans les choix publics en Tunisie post-2011.
En plus de ces dégâts économiques jamais vécus en Tunisie durant les 40 dernières années, la coalition de la Feuille de Route de Carthage a mené une gouvernance clanique, bureaucratique et surtout averse aux réformes et changements structurels des politiques publiques et modèle de croissance.
Les enseignements appris de l’échec économique de la coalition ayant mis au pouvoir le gouvernement Chahed sont précieux. D’abord, on apprend que dans la jeune démocratie tunisienne, la stabilité gouvernementale n’est pas une panacée et pas une fin en soi. Surtout quand elle ne fait que gérer les tensions et les affaires courantes sans prendre des risques politiques. Ensuite, on découvre que les coalitions élargies et hétéroclites favorisent le statu quo, faute d’ententes sur les réformes à introduire et en raison des conflits d’intérêts qui les transcendent.

Le PAC au péril des réformes
C’est une façon de s’interroger sur la pertinence d’un discours trompeur développé surtout par le parti religieux Ennahda qui stipule que plus la coalition est élargie, plus l’appui au gouvernement est fort, surtout quand vient le temps de réformer et de changer les politiques publiques.
Mais ici, les faits sont têtus! En Tunisie, comme ailleurs dans le monde, plus les coalitions sont hétéroclites et fourre-tout, moins celles-ci sont en mesure de réformer et d’innover en matière des politiques publiques. La recherche d’un minimum de consensus et la négociation d’un dénominateur commun acceptable finissent par étouffer dans l’œuf toutes tentatives de réforme et de changement. Et c’est bien là le drame des coalitions atypiques et fourre-tout!
Mais, à lire les clauses et la rhétorique figurant dans le PAC signé cette semaine par les 5 partis coalisés au sein du gouvernement Fakhfakh, tout indique que rien ne présage que la coalition Fakhfakh va faire mieux que la coalition Chahed. En l’état le document du PAC constitue une profession de foi, plutôt qu’un vrai contrat assorti d’objectifs à atteindre, de moyens à mobiliser et de réformes à introduire.

 Le risque du «Business as usual»
Si rien ne change, le PAC et la coalition Fakhfakh risquent de reproduire la mal-gouvernance développée sous le règne de la coalition de la Feuille de Route de Carthage.
La théorie économique des coalitions nous apprend que la performance et la longévité des coalitions sont tributaires de trois conditions de succès, toutes portant sur la coordination. La première condition porte sur la coordination stratégique au regard des finalités ambitionnées et objectifs assortis d’un horizon temporel et un calendrier précis. Ces objectifs sont plutôt absents et occultés par le PAC présenté par Elyes Fakhfakh aux médias,
La deuxième condition porte sur la coordination organisationnelle, et ce au regard des responsabilités à assumer par chacun des partis et organismes impliqués. Encore une fois, le PAC évite les sujets qui fâchent, notamment au regard de l’identification des réformes douloureuses à mener pour restructurer les entreprises publiques, réduire la taille de l’État, purger le gaspillage gouvernemental et juguler les réseaux de corruption qui sévissent au sein de l’État et des milieux politiques, notamment parlementaires.
La troisième condition de succès de ce genre de coalition porte sur la coordination opérationnelle. Ce type de coordination devrait préciser qui fait quoi pour implanter les réformes les plus urgentes et qui s’engagent à les pousser le plus loin possible en mobilisant son électorat, ses sympathisants ….et réanimant un capital de confiance de plus en plus érodé.
En l’état, le PAC fait fi de ces considérations opérationnelles et fait comme si le gouvernement Fakhfakh peut mieux faire… Le tout dans une humeur fondée sur le wish thinking et ponctuée par des inchallahs en masse.
Le gouvernement Fakhfakh doit rassurer les parlementaires et les citoyens au sujet de ces trois défaillances observables dans son PAC. La Tunisie attend des réponses et des gestes capables de mener les réformes structurantes et gouverner sur la base d’ententes assorties d’objectifs à atteindre, de compromis budgétaires et de sacrifices incontournables.

Dr Moktar Lamari
Universitaire au Canada

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