Quel gouvernement ?

L’échec avéré pourrait contribuer à éluder les dérapages du passé. Pour les avocats montés à l’assaut du juge d’instruction chargé de l’affaire Bélaïd-Brahmi, une justice et une police inféodées au pouvoir étatique excluent, a priori, l’élucidation des assassinats politiques. Pour diverses factions à tendance laïque, il s’agirait, tout d’abord, de lever cette hypothèque dramatique pour inaugurer le déblocage du verrouillage.
Mais une fois exploré ce gouffre sanglant, jusqu’ici occulté par les tenants de l’islamo-djihadisme et aujourd’hui devenu raison des revendications afférentes à un gouvernement indépendant du clan dominant, l’investigation aurait à revenir aux apports plus profonds.
Cependant, au cas où le pouvoir à conquérir serait non partisan, à quoi servent les partis, leur lutte et les élections ? Passons sur ce paradoxe indicateur de la caverne platonicienne où bavardent les acteurs aberrants ! Aristote, le précurseur de la sociologie au temps où les génies antiques déblayaient les voies de l’anthropologie, distingue trois types de gouvernement, l’aristocratique, le monarchique et le républicain.
Pour le prolifique auteur de l’«Ethique », la « Politique » ou les « Topiques », l’essentiel n’est guère de chercher à définir lequel serait à privilégier en tant que tel.
Ainsi, la monarchie recèle « une bonne constitution » au cas où le roi œuvrerait dans l’intérêt du « bien commun ».
De même, quand le style républicain porte au pouvoir une multitude acharnée contre « les riches », elle entraîne la société vers l’ingouvernabilité.
Deux cas de figure, l’un tunisien et l’autre marocain, illustrent, au plus haut point, cet éclairage aristotélicien. Mohamed V invita le magnat de la viande bovine aux Etats-Unis. Avec son agenda bien plus chargé que celui du roi, celui-ci ne put venir au royaume chérifien qu’après trois mois. En Amérique, il détient et dirige des élevages de milliers d’hectares où les bêtes paissent en liberté. Une fois la réception organisée comme le Maroc seul sait le faire, l’hélicoptère où prennent place le roi et le milliardaire, survole, à basse altitude, une large portion du sol.
Soudain,  l’invité de marque pointe le doigt vers le bas et dit : « Voilà majesté, ici ça ira ». Il aura fallu dégager une tribu mais ainsi naquit le « King Ranch ». Paul Pascon, l’un des sociologues marocains les plus brillants, menait une enquête sur l’étrange ranch maghrébin.
En voiture, il conduit, à son terrain de recherche, Jean Drech, son directeur de thèse et grand connaisseur de l’Atlas marocain, Habib Attia et moi. Une fois le quarteron parvenu devant l’énorme porte surmontée de l’enseigne métallique en arc de cercle « King Ranch », aux allures dignes du Texas, Paul, alors conseiller de Mohamed V avant leur brouille, achève sa longue et passionnante explication. Sur quelque deux mille hectares, des centaines de bêtes à race croisée entre l’espèce locale, rustique et le genre importé, plus productif, déambulent en liberté. Une poignée de cow-boys marocains à cheval et une antenne vétérinaire in situ, suffisent à gérer l’immense espace clôturé. Comment interpréter l’entreprise réalisée ? Ce type d’action, intégrateur de la mondialisation et décidé par le roi, sur l’avis de conseillers chevronnés, a partie liée avec le succès marocain. La moindre fréquence de ce tryptique pointe vers l’actuel marasme tunisien et sa reproduction depuis l’insurrection. Les grands projets, ou travaux, décidés par là-haut, avec la contribution d’universitaires, excellent dans l’art de collaborer avec l’initiative privée. Aujourd’hui, en Tunisie, le Secrétaire général de l’UGTT fulmine contre les autorités soupçonnées de chercher à brader les entreprises publiques et de livrer les ouvriers au diktat des privés. En outre, le droit et la démocratie formels conduisent au sommet de l’Etat un personnel politique à esprit théocratique. Et, pour conforter les querelles stériles, ajoutent le grain de sel des universitaires débiles. Avec d’autres falsificateurs notoires de l’histoire, l’historien Taoufik Bachrouch reproche à Bourguiba d’avoir accaparé les pouvoirs d’un roi. Ce leader de l’indépendance édifia l’Etat, promulgua le CSP, généralisa l’enseignement et jeta les bases de l’industrialisation avec, entre autres, le complexe d’El Fouladh, l’usine du sucre extrait de la betterave et les ateliers mécaniques du Sahel. J’ai publié des écrits sur ces trois unités implantées contre vents et marées. L’enquête directe et concrète prémunit contre les dérives liées aux interprétations subjectives des archives. Chantre du gouvernement vrillé au bien commun, Aristote aurait livré la palme à la gouvernance bourguibienne et pas du tout à la direction de la Tunisie depuis une quasi-décennie. Dans ce même ordre d’idées, qu’importe la royauté marocaine quand l’Etat entrepreneur tranche et rompt avec la chronique du pastoralisme vrillé au nomadisme. Marqueur de l’ancienne société, celui-ci fut élucidé par Sahlins, Polanyi ou Herskovits. A l’ère du tribalisme combattu par le bourguibisme, la mobilité occupait l’espace évacué par la productivité. La vache circule toute la journée pour, à peine, quelques litres de lait. Avec armes et bagages colportés tout au long du long voyage, nos tribus remontaient vers les plaines céréalières du nord où la vaine pâture clôturait l’échange régional entre dattes et céréales. Les noms portés par certains de nos contemporains, tels Ayari ou Hammami, rappellent ce monde social si proche et si lointain. C’était hier, c’est loin déjà … Dans cette « grande transformation », ainsi définie par Polanyi, le King Ranch accomplit un pas décisif entre la tradition et la modernité mondialisée. Car, jadis, l’économie n’existait pas en tant que sphère séparée du champ culturel tout entier. Elle y est imbriquée, incorporée, « incrustée », disaient les anthropologues cités. Notre actuelle mise en forme du monde social, avec l’économie qui détermine les autres niveaux de l’existence, n’a rien d’unique et d’irremplaçable.
D’autres visions du monde social jalonnèrent l’histoire universelle. Mais en matière de relation instituée entre le gouvernement et la société, Aristote surplombe l’itinéraire planétaire et porte un éclairage sur la Tunisie d’aujourd’hui. De façon constitutionnelle et démocratique, mais formelle, tout comme, chez Sophocle, Antigone fut « saintement criminelle », selon P. Mazon, un mélange politico-clérical tend à entraîner le pays dans l’actuel pétrin gouvernemental. Tel est le message redit, après une demi-décennie, par Bourguiba, toujours présent, à Ghannouchi, le revanchard endurci.
Contre l’avis d’autres partis, la réunion de l’ARP, à fixer pour l’approbation du nouveau gouvernement nahdhaoui, interviendra, non pas mercredi, mais vendredi. L’ambiant religieux, conforté par l’appel des muezzins le jour de la prière collective, ajoutera son effet symbolique au débat de l’Assemblée.
Le Ghannouchi à double casquette, partisane et parlementaire, ne perd jamais le nord indiqué par l’occasion de surfer sur la religion.

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