Le retour aux sources permettra-t-il de sauver la social-démocratie ?

La social-démocratie vit depuis quelques années une profonde crise qui est à l’origine de son recul et de ses échecs électoraux successifs dans les principales démocraties. La plupart des partis sociaux-démocrates ont connu des défaites retentissantes qui sont à l’origine de la baisse de leur influence après qu’ils eurent dominé la scène politique pendant plusieurs décennies. Cette phase constitue une rupture dans l’histoire de la social-démocratie et dans son influence sur la scène politique globale.
La social-démocratie et la plupart des partis qui en découlent sont apparus au début du 20e siècle à la suite d’une grande division au sein du mouvement communiste international entre les révolutionnaires d’un côté et les réformistes de l’autre. Les partis communistes vont alors constituer l’Internationale communiste qui sera dominée plus tard par le parti bolchévique, et vont poursuivre l’objectif de la révolution et du renversement du système capitaliste pour mettre fin à la domination et à l’exploitation des classes. De l’autre côté, les partis socialistes vont défendre une option stratégique totalement différente qui cherche à défendre les intérêts des classes populaires à travers une réforme du système et une amélioration des conditions et des règles de distribution de la richesse sans recourir à la révolution et à la violence.
Une confrontation sourde et violente va opposer les deux courants au sein du mouvement révolutionnaire international au début du 20e siècle. Cette opposition se soldera par la victoire des partis communistes et révolutionnaires et la défaite des partis socialistes dans la plupart des pays. Les partis communistes vont alors entrer en opposition et en lutte farouche non seulement avec les partis socialistes « frères » qu’ils traiteront de « traîtres », mais surtout avec les partis fascistes qui vont apparaître suite à la crise de 1929.
Les crises à répétition et les luttes vont conduire à la Seconde Guerre mondiale avec ses drames et ses tragédies. Ce conflit finira avec la défaite des partis fascistes, la victoire des forces révolutionnaires communistes et le retour en force des partis socialistes. Ces évolutions politiques seront à l’origine de l’apparition de deux camps après la Seconde Guerre mondiale : le camp socialiste sous la domination des partis communistes d’un côté et le camp de la démocratie occidentale avec une forte présence des partis sociaux-démocrates.
L’après-Seconde Guerre mondiale constituera probablement l’âge d’or de la social-démocratie qui conduira de nombreux pays dans le monde. Ces partis vont réussir à construire l’Etat-providence et asseoir un système économique et social caractérisé par la solidarité et la coopération entre les différentes couches sociales sous l’œil protecteur et bienveillant de l’Etat.
Mais, cet ordre va entrer en crise à partir du début des années 1970 lorsque les grandes économies occidentales connaîtront d’importantes crises économiques remettant en cause le système de l’Etat-providence. Cette crise aura des conséquences négatives sur la plupart des partis sociaux-démocrates dans le monde qui vont connaître des défaites électorales majeures dont les plus retentissantes sont celles du parti travailliste en Grande-Bretagne devant le parti conservateur conduit par la dame de fer Margaret Thatcher, et l’arrivée aux Etats-Unis des républicains à la Maison blanche avec à leur tête Ronald Reagan.
Les années 1980 vont ouvrir un nouveau cycle dans les grandes démocraties occidentales avec le recul de la social-démocratie devant les coups de boutoir de la révolution conservatrice et la montée en puissance des partis de droite dans la plupart des grandes démocraties. Quelques partis sociaux-démocrates au monde échappent à ce cataclysme politique comme le parti socialiste français qui arrivera pour la première fois au pouvoir avec la victoire du candidat de la gauche François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981.
La défaite de la social-démocratie ne se limite pas aux échecs électoraux et aux aspects politiques, mais touche également les aspects idéologiques et les fondements intellectuels de ces partis. Le retour en force de la droite s’accompagne par une contre-révolution idéologique et une critique radicale du modèle social et de l’Etat-providence avec l’intervention de l’Etat dans tous les domaines de la vie économique et sociale défendus par les partis sociaux-démocrates depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les partis de droite vont appeler à une révolution néolibérale qui donne le rôle essentiel au marché et limite la présence de l’Etat à un rôle minimal qui se réduit à une correction des imperfections du marché.
Cette révolution néolibérale sera à l’origine d’un changement radical dans les politiques économiques qui se dirigeront vers une plus grande libéralisation et une ouverture des marchés, annonçant la fin de l’Etat-nation et une inscription plus marquée dans le projet de la globalisation libérale. En parallèle, un rôle plus important est donné aux grandes banques internationales. L’accélération des mouvements de capitaux, ainsi que ceux des marchandises, va contribuer fortement au développement de la globalisation et au recul de l’Etat-nation.
En peu de temps, la révolution conservatrice parvient à faire reculer le modèle de l’Etat-providence et lui donner l’image d’un des héritages archaïques d’une modernité économique totalement dépassée. Elle va en même temps élaborer un nouveau modèle social-libéral, totalement inscrit dans la globalisation qui limite l’intervention de l’Etat à son expression minimale. Ce nouveau modèle social se situe à contre-courant de celui défendu par la social-démocratie renforçant la crise de ces partis et leur isolement.
Face à cette crise et devant les défaites électorales à répétition, les partis sociaux-démocrates vont entamer à partir du début des années 1990 une révision de leurs fondements et de leurs choix politiques afin de sortir de cette traversée du désert. Cette nouvelle vision se construit sur la base d’une sortie du modèle de l’Etat-providence et de l’interventionnisme étatique dans l’économie et la société, et une réconciliation avec la pensée néolibérale et le rôle du marché. Cette révision social-démocrate sera conduite principalement par Tony Blair et les travaillistes britanniques autour de la troisième voie.
Cette révision aura des effets politiques sur les partis sociaux-démocrates qui vont connaître une nouvelle vigueur et une nouvelle jeunesse qui sera couronnée par d’importantes victoires électorales, notamment en Grande-Bretagne, en Espagne, au Portugal, en France et aux Etats-Unis. Les partis sociaux-démocrates vont alors rompre avec leurs politiques traditionnelles pour rentrer en force dans le consensus néolibéral en vigueur sur la scène internationale depuis le début des années 1990 jusqu’à la crise globale des années 2008 et 2009. Ces partis vont jouer un rôle majeur dans la conduite et la poursuite du processus de libéralisation en cours, particulièrement dans les domaines bancaires et financiers. Les politiques de libéralisation des marchés financiers et leur globalisation ont été conduites par les partis socialiste en France, travailliste en Grande-Bretagne et démocrate aux Etats-Unis.
Mais, la crise financière des années 2008 et 2009, la montée des inégalités et de la marginalisation sociale ont été à l’origine d’une nouvelle crise de ces partis dans la plupart des pays. Ils seront les grands perdants face à la montée de la contestation et des révolutions dans beaucoup de pays. Cette crise de la social-démocratie et son recul sont à l’origine d’un nouveau cycle politique avec la montée des partis populistes et du rejet des élites politiques et économiques.
Face à cette crise, la social-démocratie a entamé une nouvelle révolution dans un grand nombre de pays avec un retour important à l’héritage traditionnel de ce mouvement et aux politiques mises en œuvre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ces partis défendent aujourd’hui la nécessité d’un retour important de l’Etat afin de lutter contre les inégalités et la marginalisation sociale, et la reconstruction des liens de solidarité sociale, notamment à travers des politiques fiscales et budgétaires actives. Ce retour aux sources se retrouve dans les nouvelles orientations de beaucoup de partis sociaux-démocrates dans le monde, notamment chez les socialistes français, les travaillistes britanniques et les postulants à la candidature démocrate pour l’élection présidentielle aux Etats-Unis.
Mais, ce retour n’a pas eu les effets escomptés et les partis socialistes ne parviennent pas à retrouver la confiance des couches populaires. Pour preuve, la défaite cuisante des travaillistes britanniques face au candidat de la droite conservatrice lors des dernières élections législatives.
La crise profonde de la social-démocratie traverse toutes les familles politiques et la plupart des pays du monde, dont le nôtre. Cette crise pose la question fondamentale de la construction d’un nouveau projet politique démocratique qui fait de la solidarité sociale son principal fondement. 

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