Le rééchelonnement de la dette publique s’impose

Depuis la révolution, la Tunisie ne cesse de subir d’innombrables pressions économiques et sociales. Le climat social qui règne depuis 2011 a mis les différents gouvernements face à une situation inextricable. Comment faire face aux aspirations avec très peu de moyens ? La solution la plus facile est de recourir à l’endettement. Une telle démarche n’est pas sans conséquence car la dette publique tunisienne a atteint un niveau sans précédent. Si le contexte des années 2011-2019 en est en partie responsable, cet endettement provient aussi de ce que les comptes publics n’ont jamais été aussi fragiles depuis, l’indépendance.
D’après les estimations du Ministère des finances, la dette publique devrait culminer à 74 % du PIB en 2020 et continuera d’augmenter jusqu’à 80% en 2022. C’est une hausse spectaculaire de la dette exprimée en dinars tant intérieure qu’extérieure qui est le fruit essentiellement de la dette extérieure qui progresse annuellement en moyenne de 50% sur la période. Cette croissance provient de la forte hausse du volume de l’endettement mais aussi de l’effet change. En effet, les besoins de financement ont atteint près de 11% du PIB en 2020 et devraient atteindre environ 12 % du PIB à l’horizon 2021.Partant, la Tunisie apparaît comme une zone à haut risque pour les prêteurs internationaux dans la mesure où de nombreux facteurs importants de vulnérabilité se manifestent en raison de la forte proportion de la dette extérieure et de la faiblesse continue de la croissance et/ou de la dépréciation du dinar. Malgré les efforts de réformes, la Tunisie reste structurellement dépendante des capitaux étrangers. Les caractéristiques de sa dette actuelle font de la Tunisie un pays où la vulnérabilité aux sentiments erratiques des marchés financiers est extrême. Les institutions internationales auraient tout intérêt à venir rapidement apporter leur soutien afin d’éviter une éventuelle crise financière systémique. Elles montreraient ainsi que leur volonté de mieux prévenir les crises ne demeure pas au stade du discours.
L’élargissement des déficits des caisses de sécurité sociale, les difficultés rencontrées par les entreprises publiques, la hausse des subventions énergétiques due à l’envolé du cours du pétrole et la dynamique de croissance plus faible que prévu contribueront à accroître le ratio dette/PIB à 80 % du PIB à l’horizon 2022. Et l’absence d’un processus d’assainissement et de rééquilibrage budgétaire ainsi que le ralentissement de la croissance devraient aggraver le ratio dette/PIB à un niveau plus élevé d’ici 2025.
Nul ne doute que l’aggravation prévisible des déséquilibres rendra un peu plus critique le problème de l’endettement extérieur dans les prochaines années. Et si la croissance ne revient pas assez rapidement, les risques que la Tunisie n’entre dans un cercle infernal d’endettement sont élevés. Un tel scénario va mettre en lumière la surévaluation générale du dinar et entraîner des dévaluations ou des dépréciations monétaires de grande ampleur. Le glissement actuel du dinar n’est que la face caché de l’iceberg. Le coût d’une dette libellée en devise s’en trouvera renchérie. En conséquence, l’endettement public de la Tunisie augmentera encore plus fortement : selon nos estimations, le ratio de dette publique se rapprocherait de 80% du PIB en 2022. Quant au service de la dette (remboursement + charge d’intérêt), il absorbera plus de 40% des recettes fiscales.
Les conséquences sociales sont très importantes. Le remboursement de la dette passe en effet bien souvent avant les besoins vitaux de la population. Ainsi, la Tunisie doit rembourser en 2019 environ 11,7 milliards de dinars de dette, c’est le double de l’enveloppe allouée au développement.

La dégradation des comptes publics et donc l’augmentation de la dette renvoie à une hausse tendancielle du niveau des dépenses publiques qui n’a pas été accompagnée d’une hausse des recettes, signe d’une faible maîtrise de ses finances publiques. Cette dérive n’a pas été la contrepartie d’une politique contra-cyclique de soutien de l’activité économique en période de ralentissement. Au contraire, la politique budgétaire a été orientée la plupart du temps vers l’augmentation des dépenses courantes notamment la hausse des salaires avec ses deux contreparties (effet effectif et effet augmentation salariale). Aujourd’hui la situation budgétaire appelle des actions audacieuses et courageuses afin d’éviter le scénario grec. Il est nécessaire et urgent d’assainir les comptes publics.

Comment réduire le déficit public ?
Afin de ralentir l’augmentation du niveau d’endettement public, il faut maitriser le déficit budgétaire et viser au moins l’équilibre du solde primaire. Un des leviers envisageables est d’agir aussi bien sur les dépenses que sur les recettes. Au vu du niveau actuel des prélèvements obligatoires (35% du PIB), les marges de manœuvre du côté des recettes apparaissent toutefois très limitées. En particulier, s’il est toujours possible de procéder à de nouvelles hausses d’impôts, le consentement à l’impôt des citoyens n’est pas infini. Des basculements vers des assiettes générant moins de distorsions, comme la TVA, pourraient constituer une voie pour augmenter le rendement de l’impôt. Toutefois, il y a lieu de souligner que le contrôle fiscal est quasi absent. Une entreprise en Tunisie a une chance de se faire contrôlé une fois tous les cent ans.
Quoi qu’il en soit, les stratégies de consolidation des finances publiques doivent être cohérentes : ou bien le maintien du niveau des dépenses publiques se fait au prix de hausses d’impôts assumées, ou bien le maintien du niveau actuel des prélèvements, ou son allègement, nécessitera une réduction des dépenses publiques. De toute manière, la croissance est moins pénalisée par la baisse des dépenses que par la hausse des impôts.
Du côté des dépenses, c’est essentiellement l’enveloppe des rémunérations qui pose un sérieux problème. Le niveau des dépenses de rémunération (15 % du PIB) est en effet le plus élevé de tous les pays de la planète. Ces dépenses atteindraient en 2020, 19 milliards de dinars soit un peu moins de la moitié du budget et 80% des recettes fiscales. Une absurdité criante ! Le prochain gouvernement aura la lourde charge d’assainir cette enveloppe surtout que le FMI est intransigeant sur cette question. L’une des solutions proposée est de ne plus accorder aucune hausse des salaires et de ne plus remplacer les départs à la retraite. Une telle action serait certes très impopulaire mais elle serait l’unique voie de sortie afin d’éviter le scénario grec dans lequel la baisse des rémunérations s’avèrerait au final beaucoup plus importante.
Cependant, et face à l’incapacité des différents gouvernements à résoudre problématique de la masse salariale, la piste du rééchelonnement de la dette publique parait comme une alternative afin de dégager un espace budgétaire permettant de sortir le pays de cette impasse. Bien qu’une grande partie de la dette externe soit auprès des bailleurs multilatéraux ou sur les marchés financiers internationaux, il est toujours utile de mener des négociations avec nos pays amis pour décaler les remboursements de quelques années.

En définitive, Il y a des moments dans l’histoire où des défis globaux appellent des réponses courageuses. Pour sortir de cette crise, il faudrait que le prochain gouvernement aille plus loin, plus vite et plus fort. L’audace, c’est maintenant et les bonnes intentions ne suffiront guère. Il faut un renversement radical des priorités économiques dans le pays plutôt que de se replier en attendant la fin des mauvais jours qui ne viendront pas sans que de difficiles mesures ne soient mises en œuvre.

Mohamed Ben Naceur

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