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La soupe du soir

Au seuil de la pâtisserie-boulangerie d’El Manar et « à l’heure tranquille où les lions vont boire », quand plus rien ne bouge, un livreur dépose une caisse d’oignons rouges. Ce légume, excellent pour la santé, entre, ici, dans la préparation des pizzas, mets au goût apprécié mais peu recommandé quand l’excès de sel et de gras l’emporte sur le bon côté. Un pauvre hère, en mal de pitance, repère l’aubaine et vient piquer, sans se faire voir, quelques oignons pour la soupe du soir. Hélas, pour lui, un employé averti par le bruit, sort, le surprend comme on dit en flagrant délit, et crie : « Que fais-tu là ? Au voleur ! Au voleur ! Ya Hammadi ija ! Il faut appeler la police pour l’envoyer en prison ! » Le scandalisé paraît motivé par le sens de l’honnêteté. Hammadi quitte son poste, au four, arrive à son tour, évalue sur le champ la situation et, tel un lecteur des « Misérables », prend parti pour le chapardeur, mort de peur. Il toise Javert et lui dit, sûr de lui : « Laisse-le tranquille ; s’il prend trois oignons pour nourrir sa famille, ce n’est pas lui qui mérite la prison mais les riches voleurs de millions ».
Informé par voisinage de la scène, je mène l’enquête après trois semaines. Hammadi Chérif, l’homme du pardon, me dit : « Celui qui voulait appeler la police, pour deux oignons, a disparu avec l’argent de la caisse. Il est recherché ».
Le pseudo-justicier paraît appliquer un principe catégorique d’allure kantienne, quand Hammadi, branché sur les circonstances existentielles, pencherait vers l’éthique nietzschéenne. Le droit perçu à travers la dialectique de la richesse et de la pauvreté fut l’occasion de multiples interprétations. Selon Marx, la distinction intervenue entre l’aisance et l’indigence aurait toujours existé : « L’histoire de l’humanité, des origines à nos jours, n’a été que l’histoire de la lutte des classes ». Mais c’est là une thèse erronée, car elle saute, à pieds joints, par-dessus les hordes primitives et les chasseurs-cueilleurs.
L’expression « khalaquakom tabaqat » bute sur la même objection. Les humains préexistent aux classes et aux tabaqats.
Aristote articule ce problème de l’inégalité, séparatrice de l’opulence et de l’indigence, à la question des gouvernements aristocratique, monarchique et républicain. Chacun recèle des avantages indubitables et des inconvénients certains.
Ainsi, au cas où elle perdrait de vue l’intérêt commun, la république dégénère en pouvoir populaire hostile aux riches et conduit le monde social à sa crise consécutive à la gabegie. Par ses diatribes véhémentes à Sidi Bouzid, Kaïs Saïed encourage ce grave dérapage dénoncé par Aristote bien avant Jean Bodin, Montesquieu et Rousseau.
Machiavel, aussi, recommande au prince de se méfier du populisme. Dès le début de son règne, il devra préparer les gens d’armes afin de se faire aimer par la contrainte quand il ne sera plus aimé de manière spontanée. Face à l’accueil réservé à Bourguiba lors de son retour triomphal, au pays, le journaliste français le félicitait pour cet engouement populaire. Bourguiba lui répond : « Si demain je tombe, ils en feront autant ». Certes, l’âge et la maladie excluent la notion d’invariant, mais qui a bougé quand Ben Ali a trahi le suprême combattant ?
Cette conscience de l’ambiguïté, ou de l’ambivalence, élude la duperie de ce que le peuple veut. Vouloir ce que le peuple veut ne veut rien dire et voilà pourquoi : le peuple comprend des groupes hétérogènes. Le vouloir des patrons et celui des ouvriers ne coïncident pas. De Gaulle sut jouer sur les deux registres opposés. Son fameux « je vous ai compris » amalgame les partisans de l’Algérie française et ceux de l’Algérie décolonisée.
L’homme du 18 juin les fourre dans le même pétrin et les prend pour des crétins. Le discours populiste efface, au niveau des mots, l’incontournable séparation du pouvoir politique et de la puissance populaire. Le peuple veut. Mais lequel ? Le démocratique ou le théocratique ? Voilà pourquoi piétine la formation d’un gouvernement.
Et une fois constitué, il butera sur la même ambiguïté, car le peuple phantasmé n’est pas le peuple observé. Donner à voir l’utopique pour le réel commet un « saut mortel », selon Kant. Le thème du consensus maquille le conflit lié à la diversité. Nous retrouvons la même problématisation dans le champ interpersonnel. Un lien construit entre deux agents sociaux ne substitue aucun à l’autre. Escamoter la dualité par sa réduction à l’illusoire unité source l’agressivité, blottie sous les ravages de l’esclavage. Comme qui dirait : « Quelqu’un peut être dans ta vie, mais aucun ne peut être ta vie. Elle n’appartient qu’à toi ». De même, si le vouloir du pouvoir coïncidait avec le vouloir populaire, peuple et pouvoir n’auraient aucune raison d’être. La transparence implique la cessation de la pêche en eau trouble par impertinence. Ne pas loger au palais nourrit la supercherie et accentue le brouillage mensonger.
On est président de la République ou on ne l’est pas. Bourguiba, l’homme d’Etat, n’a guère cédé à ce procédé. Mais revenons à nos oignons. Dans un bref poème intitulé « La soupe du soir », Verlaine achève la description du familial et malheureux festin par ce quatrain : « Mais la misère a mis sur eux sa main funeste / Et perdant par degrés rapides ce qui reste / En eux de tristement vénérable et humain / Ce seront la femelle et le mâle demain. »
Aux quatre points cardinaux, rien de nouveau.

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