Pois chiches et raisins secs

En Tunisie, partisans du réformisme et apôtres du salafisme se regardent à travers un prisme. Tous les faits du monde social, si furtifs ou accidentels fussent-ils, et sans aucune exception, transitent à travers ce filtrage des représentations.
La répétition de la même problématisation trouve sa raison dans l’invariance de la situation eu égard à la bipolarisation.
Aujourd’hui, deux groupes à distance, porteurs de visions différentes, antagoniques et concurrentes, clignent l’un vers Bourguiba et l’autre vers Ghannouchi, alter ego de Baghdadi en dépit de sa politicaillerie. L’accident de Aïn Snoussi, avec ses 29 passés de vie à trépas, donne à voir la mise en présence de ces deux mondes à part. Les affiliés au « Mouvement de la tendance islamique » déguisé en « Nahdha » pour obtenir le visa, me disait Hédi Grioui, énoncent des idées apparentées à leurs catégories de pensée. Mêlée aux larmes de crocodile, sur les réseaux sociaux, pour une large part antisociaux, l’explication de l’accident aurait partie liée avec un juste châtiment. La sanction infligée par la divinité punissait le mélange des genres féminin et masculin. Âgés de 22 à 32 ans, ces jeunes partis en excursion à travers les montagnes boisées seraient mal inspirés de rester les bras croisés. Il fallait donc les sabrer, à titre préventif, avant l’arrivée de leurs forfaits programmés. Ainsi fonctionnent les cervelles opposées à Bourguiba, leur ennemi perpétuel.
Après Youssef Hsoumi et Slah Mkadmi, Ali Ben Amor Bayouli me dit : « Homs wizbib im3a ib3thom la. Imsaybine wahadhom fili5la ach fi balek mouch bach isir ? Sayeb il ma 3al batti5 ».
Voilà pourquoi Dieu le miséricordieux, poussa les vilains dans le ravin. Ils méritaient bien ce destin.
A l’évidence, Daech n’est pas loin. Irak, Libye et Syrie ne sont rien au cas où seraient oubliés les Tunisiens. Pour ne trouver rien de mieux à dire, face au pire, il faut appartenir à une espèce de vampires. A l’extrême opposé de ces crétins prennent position les tenants de l’ethos bourguibien. Loin des élucubrations métaphysiques à senteur machiavélique, Sonia Ben Cheikh, présente en première ligne sur le terrain maculé de sang, participe à l’organisation, première, des secours sanitaires. A chaque pas, l’investigation redécouvre les deux visions du monde et le Secrétaire général de l’UGTT ne cesse de réaffirmer la disposition de la Centrale ouvrière à soutenir le choix de l’Etat civil opposé à l’option de l’organisation théocratique. Taoufik Bachrouch, interviewé le 4 décembre, me dit : « La décolonisation a été mal engagée par Bourguiba. Jusqu’à présent, nous ne sommes pas indépendants à cause de sa négociation avec la France. Elle a gardé tous ses intérêts coloniaux et la gauche avait la même position pro-française. Ils ont compromis l’indépendance au profit de l’Occident .
J’ai eu le courage de le prouver à partir des archives et les islamistes m’ont félicité pour la justesse de ce travail scientifique. Si, aujourd’hui, nous importons au lieu de produire et de compter sur nous-mêmes, c’est parce que Bourguiba a été l’instrument de la politique française. Nous sommes toujours dépendants ».
Mais hélas pour l’historien déformateur de l’histoire en ces temps où tel député rouspète contre l’accès des « clochards » au pouvoir, George Balandier, wa ma adrak, démontrait pourquoi et comment « toutes les sociétés sont inter-dépendantes ». Bachrouch impute à Bourguiba un procès déployé à l’échelle universelle par « la mise en présence de sociétés d’inégale puissance » écrivait, encore à juste titre, Balandier. Avec Bachrouch, d’autres, moins scolarisés, défendent, bec et ongles, cette même thèse erronée. Les félicitations islamistes suffisent à remettre les pendules à l’heure tant leur opposition au combattant suprême entraîne le pays vers le dénuement extrême : «C’est la faute à Voltaire », disait-on pour désigner le soi-disant responsable de la Révolution. Et maintenant, pour expliquer la domination mondiale des sociétés moins outillées, les empressés à caresser l’armée sacerdotale dans le sens du poil inscrivent l’échange inégal à la charge d’un stratagème personnel : tout cela, « c’est la faute à Bourguiba ».
N’est-ce pas trop d’honneur pour un seul homme, fut-il Voltaire ? L’expression « censés savoir » projette un éclairage notoire et salutaire sur les drôles d’universitaires. Une fois parvenus au statut reconnu, ils s’autorisent à débiter, parfois, n’importe quoi.
Et, à l’instant même où ils dénaturent l’extraordinaire apport bourguibien, ces petits malins quittaient le Magasin Général d’El Menzah, chargés de marchandises occidentales. C’est là où l’interview eut lieu. Après un demi-siècle, revoilà, encore, la faute à Bourguiba.
Si, avec ses compagnes de lutte et de prison, ce leader n’avait scolarisé pour émanciper, nous n’aurions pas eu, aujourd’hui, ces randonneurs assez dévoyés pour mériter l’actuelle sanction tombée du ciel. Bachrouch-Ghannouchi, même combat livré à l’abominable « hizb frança ». L’astrologue, subjugué par la splendeur du ciel étoilé, avance, le nez en l’air, sans daigner remarquer le puits où il va tomber. Est-ce ainsi que l’histoire s’écrit ?
Oui, lorsque l’a priori l’emporte sur la méthodologie.

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