Liberté et violence,  : le couple infernal

Photo d'illustration.

Depuis l’élection triomphale de Kaïs Saïed, le discours haineux, menaçant, clivant a fait sa réapparition dans les déclarations médiatiques et sur les réseaux sociaux de la part de « ses » électeurs, ou du moins ceux qui prétendent l’avoir propulsé au sommet de la hiérarchie de l’Etat «pour barrer la route aux corrompus et aux reliquats de l’ancien régime». Pas plus tard que lundi dernier, Yosri Daly, un député élu en octobre sous la bannière de la Coalition Al Karama, courant autoproclamé révolutionnaire soupçonné d’accointances avec les terroristes « djihadistes », a menacés dans un post facebook les journalistes, les politiques et les hommes d’affaires qu’il accuse de corruption et même d’être à l’origine du terrorisme, de leur « casser les os ». Cette violence verbale, assimilée à tort ou à raison à l’émergence de l’islam politique et soupçonnée d’incitation aux actes terroristes, s’est plus ou moins éclipsée après le départ de la Troïka et l’élection de Béji Caïd Essebsi et son parti Nidaa Tounès en 2014. Mais sans pour autant disparaître totalement. La violence verbale a caractérisé le discours politique de toute obédience, y compris celui des démocrates progressistes, depuis les événements de 2010-2011 et s’est propagée jusque dans les espaces public et familial en passant par le milieu scolaire. Faits inquiétants du fait que la boule de neige semble grossir irrémédiablement dans un contexte général de libertés individuelles et collectives, marqué par un rejet total de l’Autorité sous toutes ses formes et, par conséquent, un affaiblissement de l’Etat et de ses institutions. Les Tunisiens constatent désormais que la perception de la liberté, ce droit humain fondamental, est différente d’un citoyen à un autre et que très souvent l’éthique, la morale et les lois sont souvent bafouées, même par ceux qui sont censés les diffuser et les exercer, les élites, au nom des Droits de l’Homme. D’où la confusion gravissime entre la liberté d’expression et le respect de l’individu, de sa vie privée et de son opinion. Deux récents faits divers illustrent parfaitement le tableau.

La liberté engendre-t-elle la violence ?
Deux faits divers, choquants, ont marqué l’actualité nationale et l’opinion publique depuis plusieurs jours. Le premier, un lâche assassinat d’un jeune de 23 ans, Adem Boulifa, par les videurs d’une boîte de nuit où il célébrait son anniversaire. Le second, un crime immoral contre l’Histoire, contre le bâtisseur de la Tunisie moderne, Azzaïm Habib Bourguiba, et contre la dignité de la femme, en l’occurrence Beya Zardi, une figure de la radio et de la télévision tunisiennes, « menacée » par un chanteur de Rap de « viol collectif et public» pour avoir défendu la mémoire de celui qui a contribué à l’émancipation de la femme tunisienne. Ces deux fâcheux événements ont provoqué l’indignation et des vagues médiatiques, mais pas pour longtemps, malgré le deuil et les déboires qu’ils ont causés aux uns et aux autres. Ils seront vite oubliés parce que de nouveaux crimes et d’autres scandales seront immanquablement bientôt dénoncés. Avant Adam, il y a eu Kaïs Safraoui, 18 ans, mortellement poignardé en août dernier au cours d’une rixe, et d’autres encore. Il y a eu aussi les martyrs du terrorisme, des civils, des militaires et des sécuritaires. Avant Beya, il y a eu d’autres femmes insultées, menacées, tuées. Et ça continue, dans l’impunité quasi-totale. Les proches d’Adam revendiquent justice sans trop y croire ; quant à Beya Zardi, elle souhaite que la mobilisation civile qui s’est organisée autour d’elle réussisse à « punir » le chanteur rappeur qui s’est servi de son « art » pour humilier les femmes à travers elle.
L’impunité, c’est le ressenti de la plupart des Tunisiens bien que la justice tourne à plein régime dans ce nouveau contexte démocratique et de libertés individuelles et collectives. Les magistrats sont submergés, dit-on, mais, faute de moyens, les affaires judiciaires piétinent et les résultats des enquêtes judiciaires et les verdicts des procès sont rarement annoncés. Quand ils sont révélés par les médias, ils sont souvent décevants parce qu’indulgents, même dans les affaires de terrorisme. Résultat : un déficit de confiance généralisé et une propension à la violence, à la vengeance encouragée par un dangereux  amalgame entre libertés et anarchie et entre droits et abus. Les conséquences sont ravageuses, la plus grave étant l’affaiblissement de l’Etat et de ses institutions.
Le niveau de violence a augmenté, n’épargnant rien ni personne, sans que des études sociales soient réalisées pour mettre en place les réponses adéquates et sans que des mesures réellement répressives soient prises contre les fauteurs pour décourager les récidives et la tentation. Le comportement violent est devenu légion et une tendance à la banalisation de la violence est en train d’être observée.
Il ne passe plus un jour sans que les Tunisiens ne se réveillent ou ne s’endorment sur une information ou une rumeur persistante défrayant la chronique et liée d’une manière ou d’une autre à la violence. La violence sous toutes ses formes : physique, psychique, politique, économique, intellectuelle…
Cela va du terrorisme et du trafic de contrebande jusqu’aux affaires de grande corruption et de traite des personnes, en passant par le harcèlement et le viol des femmes et des enfants. Mais pas seulement. Une autre violence plus sournoise, initiatrice d’autres violences, provoque des dégâts inestimables à l’échelle de la société. Elle est verbale, exercée par les acteurs politiques à travers les canaux médiatiques qui consacrent leurs plateaux, leurs studios ou leurs colonnes aux discours agressifs et belliqueux, aux joutes et querelles partisanes, aux mensonges et à la manipulation de l’opinion et des électeurs. Tout ce qui est en mesure de faire monter l’audimat et surtout les crises politiques et les tensions sociales.  Les Tunisiens en sont conscients et ils ont fini par exprimer leur ras-le-bol en sanctionnant à travers les urnes les politiciens et leurs promesses électorales mensongères.

De la responsabilité des élus et des médias
Les Tunisiens sont-ils devenus intrinsèquement violents ?  Si oui, il faudra craindre le pire. Car « la violence se donne toujours pour une contre-violence », disait Jean-Paul Sartre, et rien ne pourra plus arrêter son escalade. Sinon, un sursaut de conscience, d’abord de la classe politique et des élites, est souhaitable, avant qu’il ne soit trop tard. Les  médias sont concernés au premier chef, ayant été les chefs d’orchestre de toutes les crises politiques et certains d’entre eux y ont perdu leur neutralité, leur professionnalisme et leur crédibilité, comme cela a été le cas aux dernières élections où l’on a vu des journalistes et des chroniqueurs devenir les artisans et les acteurs de campagnes électorales sanguinaires dont l’objectif était de « briser les os » de l’adversaire. Au nom de la liberté d’expression, les médias omettent souvent qu’ils contribuent à inoculer le virus de la violence au sein de la société quand  leurs propos ne sont pas argumentés, dosés, étudiés. La Haïca (Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle), instance constitutionnelle, a eu souvent du fil à retordre avec le milieu audiovisuel pour faire respecter les dispositions du décret-loi n°116 (en date du 2 novembre 2011) et souvent ses décisions ne sont pas respectées. Le cas de Nessma TV, propriété de Nabil Karoui, homme d’affaires et politique, est édifiant. Le domaine de la presse écrite et électronique ne se porte pas mieux, en l’absence d’une instance constitutionnelle de régulation. Un conseil de la presse écrite a bien été créé en 2017 pour lutter contre les dérapages, mais sans grand succès. Le domaine demeure livré à lui-même et aux intrus, particulièrement à ceux qui investissent dans les médias à des fins électoralistes ou d’intérêts personnels.  Les résultats des dernières élections législatives qui ont propulsé les « Anti-systèmes », comme ils aiment être qualifiés, dans l’arène du pouvoir, n’annoncent rien de bon. Les politiques n’ont pas retenu la leçon. L’éparpillement dans lequel ils sont embourbés, résultat du vote sanction que leur ont infligé leurs électeurs, ne les a pas empêchés à continuer d’exercer de la violence contre les citoyens de tout bord, journalistes, adversaires politiques et qui sait encore ! Les accusations de corruption continuent de fuser de toutes parts et contre tous, sans retenue et sans respect des règles et des procédures, devant un lourd silence des autorités politiques, sécuritaires et judiciaires. Le tout en pleins débats parlementaires sur le controversé budget de l’Etat 2020 et l’indispensable loi de Finances complémentaire 2019, et en concomitance avec les longues et difficiles concertations sur la formation du gouvernement post-élections. L’expérience de neuf ans aujourd’hui, depuis 2011, a bien montré que l’instabilité politique est la mère de toutes les violences et de tous les dangers. Les nouveaux élus et gouvernants en sont-ils bien conscients ?

Yasmine Arabi 

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