L’exode des cerveaux : Une opportunité ou une calamité ?

Depuis plusieurs mois, le phénomène de l’émigration des compétences s’impose au-devant de l’actualité et préoccupe l’opinion publique. Les motivations sont multiples, les évaluations diffèrent et l’interprétation change d’une personne à l’autre.
Nous avons saisi l’opportunité de la réalisation de l’initiative ELIFE qui porte sur la formation et l’emploi des jeunes dans les zones intérieures, pour donner un aperçu de ce phénomène.

 Les indices décisifs en matière d’émigration des cerveaux n’ont jamais été aussi évidents, nombreux et continus que depuis le sursaut démocratique ou si vous préférez le déclenchement de la Révolution du 14 janvier 2011. Des signaux qui ne trompent pas.
Les jeunes sont nombreux à se présenter aux sièges des districts de la Police pour déposer leurs dossiers, avoir un passeport ou le renouveler.
Lorsque vous rendez visite au siège de TLS contact, centre d’appel, plusieurs centaines de jeunes, entre 20 et 40 ans, forment des rangées serrées, toutes les demi-heures pour déposer leurs demandes de visas Schengen 5 jours sur 7 depuis 8h jusqu’à 16 heures, sans discontinuer.
Les agences de voyages et les compagnies aériennes affichent parfois complet pour les destinations les plus prisées, notamment l’Europe occidentale, destination la plus ciblée.
Ce qui était une émigration des diplômés du supérieur meilleurs avant 2011 à la recherche de meilleurs salaires dans les pays du Golfe ou de conditions de travail et de plans de carrière plus motivants, ou encore de cadre de vie meilleur en Europe, est devenu un véritable exode des compétences et des cerveaux après 2011. Il concerne aussi bien de jeunes médecins et ingénieurs, mais aussi des experts, des spécialistes, des enseignants du supérieur et même des chefs de service moins jeunes, plus gradés, dans les hôpitaux publics et des ingénieurs chevronnés originaires de la hiérarchie de nos ministères techniques.

Combien sont-ils partis ?
Nous n’avons pas encore de statistiques fiables en la matière. Mais qui parmi nous n’a pas un parent, un ami, un voisin ou encore un collègue ou une relation quelconque avec quelqu’un de compétent, une qualification diplômée en matière médicale, ingénierie, informatique, enseignement supérieur et recherche scientifique… qui ne soit pas parti du jour au lendemain, pour un avenir meilleur ?
Selon l’OCDE qui a ses sources, ses statistiques, mais aussi ses critères dans les différents pays européens, ils seraient 95.000 depuis 2011 à fin 2018.
C’est impressionnant, car il s’agit de cerveaux dont le pays a besoin mais qu’on a poussés à partir, sûrement de façon involontaire et indirecte. Un choix obligé, pourrait-on dire.
Des corporations professionnelles comme le Conseil de l’ordre des médecins qui avance le chiffre de 800 ou encore l’union nationale des ingénieurs ont présenté des chiffres approximatifs révélateurs du phénomène, mais nettement insuffisants par rapport à la réalité, car une « grande discrétion » règne à propos des déclarations à faire par les intéressés.
Il semble que le chiffre de 3000 jeunes médecins partis exercer en Europe occidentale soit plus vrai depuis 2011. Le chiffre de 7000 ingénieurs est aussi invoqué.
Il faut dire que les chiffres du chômage sont le triple des départs présumés, ce qui signifie que les départs sont appelés à progresser du moment que la situation économique du pays s’engage de plus en plus vers la récession.

 Partir, c’est mourir un peu
Il y a les motifs profonds et durables, mais aussi une conjoncture difficile appelée à se prolonger. Il y a aussi les « facteurs déclencheurs » et ils sont nombreux.
A l’origine du départ des compétences vers l’étranger, il y a la perte d’espoir de trouver un emploi ou pire : la déception après en avoir déniché un à cause d’un salaire dérisoire ou bien le sentiment d’être exploité ou encore des conditions de travail incorrectes, voire humiliantes.
Dans les zones intérieures, l’écosystème entrepreneurial ne favorise pas de trouver un emploi, d’où un taux de chômage de 30% à 40% chez les jeunes. Les infrastructures sont défaillantes et le PIB par habitant est 30% inférieur à celui du littoral.
Si on trouve un emploi, il sera précaire et les perspectives de promotion et de stabilité sont inexistantes, les salaires peu motivants pour un ingénieur par exemple, alors qu’en Allemagne, on manque d’ingénieurs et ils sont recrutés plus facilement qu’ailleurs, particulièrement dans la spécialité informatique.
Imaginez un jeune médecin agressé aux urgences dans un hôpital public souffrant en sus d’affluence élevée : il ne pensera plus qu’au départ. Dans notre pays, les infrastructures manquent ou sont défaillantes dans les zones intérieures, les équipements sont vétustes et l’environnement du travail ainsi que les moyens d’assurer sa propre promotion professionnelle, ne sont pas au rendez-vous, ce qui décourage les ambitions et pousse au départ.
Le départ d’un cadre plus ou moins adapté à son environnement familial, social et professionnel s’apparente au déracinement d’un arbre. Il s’agit souvent d’un saut vers l’inconnu, une incertitude ou une aventure. Même s’il y a des repères, des promesses, sinon des garanties, car « on ne sait jamais ». Il faut trouver un emploi stable, suffisamment rémunéré avec des conditions de travail correctes, généralement dans la même profession.
Il faut aussi trouver un logement convenable à un prix raisonnable dans un quartier et un voisinage accueillants ou du moins, non hostiles. Une mission difficile.
S’adapter au climat du pays, s’intégrer sans s’assimiler, ne pas être l’objet d’islamophobie manifeste ou de racisme, tout cela est hypothétique, voire difficile mais possible moyennant des efforts. Pour les candidats à l’émigration, c’est souvent un « ras-le-bol », s’agissant d’abord, d’échapper à l’emprise du chômage, sinon à un salaire de misère avec un pouvoir d’achat dérisoire ou encore de fuir des situations où la dignité de la personne est mise à mal suite à des conditions de travail, de logement, ou de transport quotidien déplorables.
Certes, les candidats à l’émigration ont souvent des atouts et des talents : un diplôme, une expérience professionnelle, des contacts sûrs, parfois même un contrat de travail, de quoi être rassuré. Mais est-ce un gage de réussite au vu des obstacles de mise, tels que la carte de séjour…

Cet exode est-il nocif ou positif ?
Pour certains, c’est une perte sèche pour le pays, l’Etat-nation investissant par exemple 100.000 D pour former un médecin ou 50.000 D pour un ingénieur, or ils préfèrent partir ailleurs pour des revenus plus élevés.
« Nos meilleurs cerveaux ont pris la fuite, ils sont ingrats car le peuple a besoin d’eux pour enseigner, soigner les malades ou construire l’économie et façonner l’avenir du pays, ce sont des traîtres », disent les plus virulents.
D’autres citoyens sont plus compréhensifs : « Ils ont raison d’aller ailleurs pour réaliser un avenir meilleur, d’ailleurs ils vont envoyer des devises à leurs familles, acquérir un transfert de technologie et ils reviendront un jour ou l’autre avec plus d’expérience pour investir dans un projet utile pour le pays, car le Tunisien reste très attaché à la mère-patrie ».
L’exemple du Liban est éloquent : il y a 7 millions d’habitants au Liban, mais 14 millions de Libanais répartis entre l’Afrique (où ils détiennent 50% du commerce), l’Europe et les Amériques.
Ils n’ont pas cessé d’envoyer des devises au Liban et d’investir dans leur pays natal.
Si on veut considérer le verre à moitié plein, on peut dire que ceux qui partent laissent de la place à occuper par ceux qui sont encore là, ce qui est plutôt optimiste et positif.
Autrement, ce serait négatif et inutile que de déplorer le départ alors que, Dieu merci, les plus expérimentés sont toujours là pour former les jeunes, appelés à exercer leur devoir de service public au bénéfice de la population.

Comment retenir ceux qui hésitent encore ?
L’Etat est en mesure, sinon dans l’obligation de ralentir le phénomène de départs massifs en manifestant la volonté de retenir dans le pays ses forces vives et ses cadres de demain. D’abord, mieux rémunérer ses médecins, ses ingénieurs et ses enseignants : cela a déjà commencé timidement, des efforts à intensifier.
Si l’Etat ne trouve pas de médecins spécialistes et de chefs de service pour travailler dans les hôpitaux régionaux, c’est qu’il ne leur prête pas de logement gratuit sur place, ne leur accorde pas de prime de responsabilité motivante, ne les protège pas par des agents de sécurité contre la violence des parents de malades en colère, ne met pas à leur disposition de voitures de service, alors que des chauffeurs ou des secrétaires en disposent dans les ministères à Tunis.
Il y a ensuite l’amélioration des conditions de travail : équipements vétustes, en panne, instruments défaillants… outre le manque de médecins, l’exiguité des locaux, etc.
Mal entretenus, dépassés par l’explosion des besoins, nos hôpitaux ont vieilli. On n’a pas construit un seul hôpital neuf depuis dix ou quinze ans. Certains hôpitaux régionaux manquent de services spécialisés et de médecins spécialistes. Obtenir un rendez-vous à l’hôpital anti-cancer, c’est au bas mot pour 2021.
Il faut absolument investir pour moderniser et être efficace et il faut recruter des centaines de médecins. Or, il y a 10.000 au chômage. Alors, ils partent ailleurs pour survivre, heureusement qu’il y a des déserts médicaux en France par exemple.

Quelles solutions pour éviter l’hémorragie ?
Afin de créer le maximum d’emplois, l’Etat doit avoir une stratégie d’optimisation du taux de croissance économique qui dépend en fait des incitations à l’investissement privé. Or, celui-ci est tributaire de la restauration de la confiance chez les opérateurs économiques grâce au retour possible de la stabilité sociopolitique. Il faut reconnaître que notre économie est paralysée depuis neuf ans.
L’Etat doit assumer son rôle d’arbitre du marché et de protecteur social pour les plus démunis. L’Etat doit remettre en marche l’ascenseur social et redonner de l’espoir à la jeunesse. Les chefs d’entreprises ont le devoir d’investir dans les régions intérieures pour créer des emplois.

Ridha Lahmar

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