Les architectes en fête, l’architecture vit la défaite

« Je suis convaincu qu’être architecte c’est avant tout pour construire des abris solides, mais il n’y a pas uniquement en jeu la capacité de répondre à des besoins, il y a aussi celle de satisfaire des désirs »
L’Architecte Renzo Piano.

Par Moncef Kammoun*

Du 30 Novembre au 2 Décembre les architectes ont célébré les premières Journées Architecturales de Carthage lors desquelles ils ont exposé des projets afin de sensibiliser le public à ce métier très méconnu quand il n’est pas carrément négligé.
Un programme riche et varié a été préparé à l’occasion, ça été, en effet, une vraie fête des architectes, ils ont dévoilé leur côté inventif par des créations artistiques. Un très bel hommage a été rendu, à l’occasion, aux pionniers de l’architecture, ces femmes et ces hommes qui au fil des années ont accepté de s’impliquer dans la formation des premières générations d’architectes.

 L’Architecture un métier de rêve
La profession d’architecte véhicule une image forte, un métier rémunérateur et laisse parler l’imagination. Etre architecte propulse, en effet, dans les étages supérieurs de la hiérarchie sociale.
Un architecte est considéré comme un artiste, créateur de superbes ouvrages qui resteront dans l’histoire.Bref, un métier de rêve éloigné de tout académisme, mais les Tunisiens ne savent pas très bien quoi faire avec l’architecture.
Pour mieux comprendre la différence qui sépare l’acte de construire de l’acte architectural : imaginez tout simplement la différence qui existe entre « s’habiller » et « être élégant » ou « produire des sons » et « faire de la musique ».
L’architecte doit dans son boulot prendre le temps de réfléchir à la façon de concrétiser un programme, il analyse toutes les contraintes (souhaits du client, façon d’accéder au bâtiment, orientation des espaces, conformité avec les règlements d’urbanisme, etc.). Il doit par la suite faire des croquis, des esquisses, des plans et éventuellement des maquettes ensuite et quand le projet prend sa forme définitive, l’architecte pose ses crayons et prend sa casquette de chef d’orchestre : régler les paperasseries (permis de construire cahier des charge pour les entreprises), choix des entreprises, suivi du chantier et ses aventures, et ce pour livrer un bâtiment avec le moins de déconvenues possibles !
La conception est alors un acte de création ce qui assimile l’architecte à l’artiste

Mais quelle est la situation réelle de l’architecte aujourd’hui
En effet le marasme économique que vit notre Pays depuis 2011 et la baisse de l’investissement de l’Etat dans le secteur  du bâtiment frappent de plein fouet les agences d’architecture. La profession traverse une véritable crise qui place de nombreux architectes dans une situation préoccupante.
Depuis quelques années le métier d’architecte est considéré comme une souffrance et le mot n’est pas trop faible.
Une profonde désillusion sentie par un nombre important de jeunes architectes.
Le différentiel entre l’image du métier entretenue visiblement tout le long des études et la réalité est profond, et crée souvent avec amertume un écart entre les années d’études et le niveau de rémunération au regard du travail accompli l’écart entre le niveau de responsabilité et le bénéfice qu’il peut escompter de son travail ; l’écart entre le prestige de la profession d’architecte et la quantité nécessaire de labeur à abattre pour un faible salaire.
Le citoyen ne valorise pas le travail d’architecte d’une manière comparable à d’autres professions libérales. Cet état produit un désenchantement particulier entre la sortie des études et l’entrée dans l’exercice.
Les jeunes architectes ont toujours l’impression de débarquer dans une jungle à laquelle ils n’ont pas été préparés, ne maîtrisent pas les enjeux et dans laquelle ne peuvent survivre que les plus forts et les mieux établis.
Le rapport de forces leur est très défavorable. Il en découle alors un sentiment d’anarchie favorisant les grands bureaux.
Le métier d’architecte est considéré comme trop peu protégé et trop peu régulé. Toutefois ce sentiment de précarité ne touche pas uniquement les derniers arrivés dans la profession mais même aujourd’hui chez les architectes confirmés, bref, personne ne semble satisfait.
Il convient de souligner l’ampleur de la déception qui frappe la profession et particulièrement des jeunes, une insatisfaction majeure concernant le statut de l’architecte, sa place dans la société, son niveau de rémunération et la structuration du métier.

Le dumping se répand
Chaque appel d’offres reçoit plusieurs dizaines de candidatures, les grands bureaux pour casser les prix dans un environnement économique en crise et face à cette sévère concurrence, certains n’hésitent plus à pratiquer le dumping, une pratique pourtant réprimée !
Le dumping vers le bas détruit à la longue les marges des bureaux et précarise encore plus les jeunes architectes qui considèrent qu’on leur demande de faire leur place dans un monde où les cartes ont déjà été données.
Voila une occasion pour appeler le conseil de l’ordre des Architectes à une plus forte implication dans la représentation du secteur et sa régulation.

La concurrence ne me fait pas peur, la préférence oui par contre.
Aujourd’hui, le recours au concours d’architecture pour la désignation des concepteurs devient une pratique courante et ceci pour les projets des établissements et entreprises publics et parfois même des entreprises privées.
Plusieurs types de concours ont été lancés depuis une dizaine d’années, du concours sur esquisse ouvert à tout le monde à celui réservé à certains architectes après sélection, en passant par les concours à un ou deux tours, les concours anonymes et les concours où la règle de l’anonymat n’est pas appliquée etc. On assiste même à des appels d’offres avec concours !
Cette concurrence en architecture est conçue au départ comme un moyen pour lutter contre les inégalités en matière de commande pour l’élaboration des études. En effet, tous les architectes reconnaissent à cette épreuve un certain nombre d’avantages : elle favorise en effet une meilleure répartition de la commande qui permet une confrontation publique et crée un espace de liberté indispensable dans l’acte de création et bien entendu permet aux jeunes architectes de participer à cet exercice intellectuel par excellence.
Mais aujourd’hui, il y a lieu de faire le bilan de ces dix ans d’expérience afin d’éviter les erreurs, de corriger le système et de le rendre plus efficace et de réduire au maximum la marge d’erreur.
Par définition, un concours occupe plusieurs architectes pendant plusieurs mois, ils investissent  du temps et de l’argent sur un projet qui ne sera finalement confié qu’à l’un d’entre eux. Pour que ce jeu magnifique de création soit correct, il faut absolument respecter certaines règles : bien poser la question, bien arrêter les documents du rendu et bien choisir les membres du jury.

– D’abord, un programme bien élaboré
Afin d’éviter au maximum des modifications parfois très importantes au projet retenu, le maître de l’ouvrage doit bien étudier son programme, l’élaborer au détail près, bien spécifier ses souhaits tout en laissant bien entendu aux architectes un champ d’action suffisant leur permettant une libre création.
Quand au règlement spéciale et jusqu’à quelle limite.

– Ensuite un règlement correct et précis
Le règlement du concours dépend bien entendu de la spécificité du projet, mais cela n’empêche pas que le règlement doit être bien étudié et bien arrêté ne laissant aucun point au hasard, que ce soit du point de vue détails, documents du rendu, des critères du jugement et des règles d’évaluation.
Pour que le jugement soit équitable, il faut que les éléments du rendu soient identiques et les critères du jugement clairs, détaillés et exposés le jour du lancement du concours et non lors de la délibération.

– Enfin, un jury compétent et neutre
Le choix des membres du jury est extrêmement important. En effet, si nous voulons que cet outil soit efficace et obtient la confiance des concurrents, surtout les plus motivés de la profession, nous devons revoir notre manière de faire.
Les dix ans d’expérience nous ont permis d’assister à des aberrations. En effet, certains membres totalement étrangers aux questions esthétiques, mais tellement heureux d’y pénétrer, veulent jouer aux critiques d’art et discutent volumes, proportions, matière et couleurs, persuadés qu’ils sont maîtres de l’art du goût, voire artistes et critiques d’art.
Sur un même projet, il arrive, en effet, que l’on assiste parfois à des conclusions totalement opposées de deux membres d’une même commission.
Ainsi, pour le rejet d’un projet, parfois prononcé à la majorité sous le motif qu’il porte atteinte au caractère architectural d’un site, je donnerais tout pour que ce caractère me soit défini.
A chacun son travail, l’architecture aux architectes, mais faut-il que ces architectes soient d’une certaine compétence et neutralité leur permettant de juger les projets à leur juste valeur.

*M.K Architecte

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