Ennahdha ou le syndrome Nidaa Tounes

Longtemps tues et cachées, les fissures au sein du mouvement Ennahdha ont fini par éclater au grand jour. Les manifestations de dépit, de mésentente et de profonds désaccords entre les faucons du mouvement et ses figures considérées comme des colombes, qui ont été souvent  niées, esquivées ou qualifiées abusivement de signe de vitalité du mouvement, cachent aujourd’hui mal, un profond malaise, de vrais antagonismes et des différences inconciliables sur la vie d’un mouvement, présenté comme un long fleuve tranquille, un exemple édifiant de discipline et d’harmonie entre ses militants.
Il semble que ce mouvement est enfin gagné par le syndrome des divisions et qu’il ne fait plus l’exception. Les fissures dont les premiers signes ne datent pas d’aujourd’hui  n’ont fait que s’aggraver  et leurs effets n’augurent rien de bon pour Ennahdha qui cherche pourtant à étendre ses tentacules partout et à monopoliser tous les pouvoirs dans le pays.  Les temps ont bien changé et cette concordance dont le parti s’est vanté depuis 2011, cette démocratie en son sein et surtout cette union ne sont plus qu’un leurre. Une simple vue de l’esprit et une fausse réalité puisque la tension ne fait que grandir, les dissensions n’ont fait que s’accentuer et la façon dont ce mouvement est géré ne fait plus l’unanimité.
Manifestement, la crise que traverse Ennahdha et dont les dirigeants s’obstinent à nier ou plutôt à minorer les effets, n’est pas un phénomène passager maîtrisable. Il ne s’agit pas non plus de  différends entre les faucons et l’autre aile jugée plus modérée, mais d’un réel malaise ayant gagné un mouvement qui n’a pas su se renouveler, revoir ses méthodes d’action et être en cohérence avec  le discours qu’il a souvent prôné et sa propre gouvernance.
La question ne va pas s’arrêter cette fois-ci au départ de quelques figures du mouvement, à l’instar de ce qu’a fait Zied Laâdhari, Secrétaire général du mouvement,  et avant lui, Lotfi Zitoun  (conseiller politique de Rached Ghannouchi)  et bien d’autres  qui ne se reconnaissent plus dans leur propre mouvement et qui ne sont pas prêts à avaler la pilule et se taire. La formation à un moment crucial d’un gouvernement dont Ennahdha a choisi de confier la présidence à une figure de second rang dont la compétence n’est pas reconnue, ce qui est en train de se produire, au sein du parti islamiste, ne constitue pas seulement une source d’embarras, mais de profonds questionnements.  Il exprime  un désaccord de fond sur le processus décisionnel au sein du  mouvement, jugé opaque et n’obéissant à aucune logique. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase fut la désignation de ce Chef du gouvernement potentiel qui a  fourni la preuve intangible de la propension d’Ennahdha de mettre  à l’écart les personnes les plus compétentes et le choix de figures qui peuvent être soumises aux ordres de Rached Ghannouchi, déterminé plus que jamais à déplacer le centre de pouvoir au Bardo.
Ce qui est nouveau, c’est que cette fois-ci, les réfractaires n’ont pas ruminé leurs mots, pointant du doigt  des décisions majeures  et des choix qui « ne sont pas à la hauteur des aspirations des Tunisiens et traduisant  une répétition des fautes du passé ». Il faut avouer qu’au sein d’Ennahdha, ce ne sont pas les critères de compétence et de mérite qui constituent la meilleure voie pour gravir les échelons. Le premier gouvernement, issu des élections de 2011, en a fourni le meilleur exemple et la gestion calamiteuse des affaires du pays au cours de cette période  n’a pas suffi à ses dirigeants pour tirer les bons enseignements.  Avec l’élection de Rached Ghannouchi à la tête de l’ARP, le mouvement Ennahdha semble entrer dans une nouvelle phase difficile, imprévisible, où les équilibres à réaliser seront problématiques et difficiles à réaliser. Comme Nidaa Tounes, suite au scrutin de 2014, Ennahdha connaîtra assurément au cours des  mois à venir une crise de leadership. L’autorité morale dont jouit Rached Ghannouchi l’autorisait jusqu’ici de prendre  seul des décisions, sceller des alliances ou décréter des consensus  contestés, mais acceptés en travers de la gorge.  La prochaine figure qui sera propulsée pour occuper ce poste n’aura ni légitimité, et encore moins de liberté de manœuvre pour conduire ce mouvement  comme bon lui semble, ou comme certains intérêts inavoués l’exigent. Dans une telle configuration, ce parti risque de se fragmenter et de se scinder en diverses formations qui ont certainement en partage le référentiel religieux, mais pas les méthodes d’action et encore moins la perception de l’Etat civil, des libertés et du jeu des institutions républicaines.

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