Ce que craignent les bailleurs de fonds

Observateurs économiques et analystes financiers sont unanimes à considérer que les bailleurs de fonds internationaux, BIRD et FMI en tête, volontiers suivis par la BAD, la BEI, la BERD, l’AFD et la KFW ont été depuis 2011 relativement généreux et complaisants, sinon bien disposés pour ce qui est de la coopération économique et financière en faveur de notre pays.
Des dizaines de prêts, à conditions préférentielles, ont été accordés à notre pays pour financer des projets de développement, mais aussi pour favoriser la transition économique suite au soulèvement démocratique du 14 janvier 2011, l’objectif sinon l’alibi étant la consolidation de la seule transaction politique réussie du « printemps arabe ».
Le FMI étant une référence de premier plan pour ce qui est de la pertinence de la gestion financière et monétaire du pays pour les autres bailleurs de fonds, ses recommandations et ses évaluations conditionnent le comportement de l’ensemble de la communauté financière mondiale.
Notre pays a donc eu recours au FMI pour obtenir un crédit en avril 2016 de 2,9 milliards du dollars US à débloquer sur 48 mois, en contrepartie d’engagements à réaliser par notre pays.
Or, jusqu’en juin 2019 et bien que peu de réformes aient été entreprises ou même entamées par le gouvernement tunisien, le FMI a fait preuve de compréhension, de patience et de poursuite de la confiance, en débloquant les montants aux échéances prévues, assorties de recommandations formulées sur un ton plutôt diplomatique que critique.
De son côté, la Banque mondiale n’a pas manqué de faire preuve jusqu’ici d’un comportement favorable vis-à-vis de notre pays en accordant les crédits demandés sans difficultés particulières.
Il semble que dorénavant « les choses » sont en train de prendre un virage à 90%.
En effet, le directeur de la BIRD à Tunis vient de lancer un cri d’alarme en critiquant la politique du gouvernement. Est-ce simplement un « coup de gueule » ?
A propos du FMI, notre pays a déjà bénéficié de 5 décaissements totalisant 1,6 milliard de dollars, il reste le 6e et le 7e, soit 1,3 milliard qui devraient intervenir en décembre 2019 et avril 2020.
Les objectifs à atteindre étaient de circonscrire le déficit budgétaire de 2019 à 3,9% du PNB, alors qu’il serait en fait de 3,5% seulement.
Il était question de ralentir le rythme de croissance de l’endettement extérieur qui était arrivé fin 2018 à 77% du PNB, ce qui impliquait le maintien d’une pression fiscale élevée préjudiciable au climat des affaires. Il fallait aussi contenir les dépenses courantes du budget, dont les salaires des fonctionnaires, ainsi que la compensation des prix de l’énergie à un niveau raisonnable. Or, cela ne semble pas avoir été respecté comme convenu.
Le FMI recommande aux autorités tunisiennes de renforcer les transferts sociaux au profit des catégories sociales défavorisées et de renforcer le pouvoir d’achat des familles pauvres en luttant contre l’inflation par une politique monétaire appropriée. Le FMI est favorable à un taux de change souple pour le dinar et à une amélioration de la situation de la balance courante. Revenons à la BIRD : selon son dernier rapport (octobre 2019), l’endettement extérieur de notre pays a atteint 34,6 milliards US dollars, soit 97 milliards de dinars. Un chiffre jugé inquiétant à cause du recours systématique à l’endettement extérieur pour financer, non des projets de développement générateurs de richesses, de création d’emplois et de promotion des exportations, mais des dépenses courantes du budget de fonctionnement de l’Etat, notamment les salaires de la fonction publique.
C’est ce qui vient d’être dénoncé publiquement par le directeur du bureau de la BIRD à Tunis.
Celui-ci vient de déclarer que le volume des financements accordés par la BM à la Tunisie depuis 2011 dépasse les 15 milliards de US dollars, ce qui est largement supérieur au poids économique du pays.
Il considère que la situation économique de la Tunisie sera très difficile en 2020 et 2021, « la problématique consistant en une intégration insuffisante dans l’économie mondiale, outre le refus de l’Administration tunisienne de procéder à l’exécution des projets convenus de façon contractuelle avec la Banque mondiale bien qu’ils aient été approuvés par l’ARP ». Le responsable de l’institution financière internationale confirme que le gouvernement tunisien n’est pas capable de réaliser les projets approuvés par la BM, bien que les financements soient disponibles.
« Le montant des investissements relatifs à ces projets de développement s’élève à 8,1 milliards de dollars US».
D’ailleurs, les budgets prévus pour réformer les entreprises publiques n’ont pas atteint les objectifs espérés, ce qui confirme l’échec de cette expérience ».
Dans le même ordre d’idées, la BM considère que la Tunisie est dans une situation critique à cause des blocages qui empêchent la réalisation de ces projets, bien que des financements importants aient été mobilisés dans ce but, ce qui implique un empressement particulier en faveur de la concrétisation de ces investissements convenus pourtant d’un commun accord.
Il est entendu cependant que la BM, à l’instar des autres bailleurs de fonds, entend poursuivre son soutien à la Tunisie qui a déjà parcouru avec succès plusieurs étapes positives depuis 2011 sur le long chemin de la démocratisation de la vie politique. Ce soutien est considéré comme un acquis essentiel, puisqu’il est considéré comme un cas unique dans la région du Moyen-Orient-Afrique du Nord. Etant entendu que les réformes économiques et sociales qui ont fait l’objet d’un commun accord, restent à accomplir dans les meilleurs délais.
Il s’agit de restructurer les entreprises publiques en difficulté, de réajuster la politique monétaire, de réduire la masse salariale publique, de faire baisser l’inflation du coût de la vie et de réduire les déficits du commerce extérieur et de la balance courante.
La crainte des bailleurs de fonds vise l’approfondissement des déficits des entreprises publiques comme la STEG, la Transtu, la SNCFT… qui ont presque atteint 7 milliards de dinars : si l’Etat recapitalise ces entreprises sans restructurer ni réviser la gouvernance, la situation risque de s’aggraver.

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