La récidive

Un émissaire nahdhaoui demande à Kaïs Saïed la substitution d’une représentation, celle d’Al Qods, au portrait de Bourguiba. Les salafistes approuvent l’initiative et l’acte final de la rancune revancharde cherche à éradiquer, du palais, même la trace de l’ennemi juré. Or, n’en déplaise à la pieuvre délétère et à ses manières tentaculaires, le visage indissociable de l’indépendance, de l’émancipation et de la modernisation échappe aux perversions des surfeurs sur la religion. Bourguiba n’est pas n’importe qui, Bourguiba est la Tunisie. Lundi, j’informe Wiem Khaddar du culot salafiste. Elle me dit : « Ils ne pourront pas, Bourguiba, c’est l’histoire de ce pays. Sans lui, bien des gens, maintenant instruits, seraient demeurés bergers ». Parmi les souvenirs parisiens, Bourguiba retint ce mot inscrit sur la statue d’Auguste Comte, l’un des principaux fondateurs de la sociologie dans son « Cours de philosophie positive », « Vivre pour autrui ».
De nos jours où, à juste titre, les accusations fusent, de toutes parts, contre l’immolation de l’intérêt général sur l’autel de l’égoïsme particulier, cette prescription comtienne, d’inspiration kantienne et devenue bourguibienne, serait à placarder au fronton du pavillon affecté aux élections.
Le géant accentue la petitesse et la mesquinerie de certains postulants barbus ou non.
Et n’était la viscérale animosité, pourquoi donc ne pas proposer la mise d’Al Qods, qu’il aime, auprès du Combattant suprême.
Bourguiba est l’inoubliable défenseur de la solution à deux Etats, contre vents et marées. Maintenant, la récidive de l’incorrigible dérive feint d’ignorer l’enseignement du passé.
Voici une poignée d’années, le colosse djihadiste à la barbe fleurie cherchait à substituer le sigle noir au drapeau national, tout aussi représentatif de la société que le grand timonier. A la faculté de la Manouba, l’étudiante, frêle, mais impavide, sabre la tentative stupide.
Cependant, le geste commis en vue de gommer les frontières au profit de la Omma rêvée par les espèces de Baghdadi ne fut pas du tout, gratuit. Comme à Sejnane, il testait la pénétrabilité djihadiste au cœur de l’univers bourguibiste. Aujourd’hui, avec l’essai d’éliminer le portrait, voici la reproduction du même scénario. Or, durant sa campagne de l’élection présidentielle, Kaïs Saïed redoublait de vocalisations et de gesticulations vouées à la Palestine occupée. Dans ces conditions, quel meilleur alibi lui proposer, autre qu’Al Qods, pour occulter l’image de Bourguiba au palais ? « Les couleurs, les parfums et les sons se répondent », écrivait l’extraordinaire Baudelaire.
L’émission des signes par Montplaisir et la réception des messages par Carthage se répondent encore davantage. Si tel n’était le cas entre l’émetteur et le récepteur sous le règne des conservateurs, comment expliquer le mutisme tonitruant de la conseillère chargée de la communication face à ce parti pris nahdhaoui ? L’ancienne moderniste, progressiste et féministe aurait protesté haut et fort, n’était l’effet Ghannouchi-palais.
Les positions évoluent au gré des situations traversées par le caméléon. Même sans complot, ni concertation, ni préméditation, le populisme, le conservatisme et l’opportunisme se répondent, à loisir, entre Carthage et Montplaisir. Manipuler l’emblème du Combattant suprême brandit un casus belli entre les partisans du modernisateur et les apôtres du populo-conservateur.
Avec leur énième provocation, ces derniers, perpétuels reproducteurs de la discorde stérile, continuent à semer les germes de la guerre civile.
Depuis l’accès de Ben Ali au palais, la représentation de Bourguiba n’a cessé de nourrir l’enjeu d’une lutte.
L’un déplace la statue équestre à la Goulette et l’autre la ramène à sa place. Alors directeur du CERES, Abdelwaheb Bouhdiba garde le buste impérial de Bourguiba dans son bureau trois semaines après le coup d’Etat « légal ». Au moment où je le signalais, il me répondit par un sourire complice et futé. Mais peu après, survient l’ombre de Carthage, assombrit les parages et l’emblème suprême descend au garage.
Néanmoins, pour atteindre l’inatteignable ne suffit pas la rage, quand bien même « les couleurs, les parfums et les sons se répondraient ». Pareille observation suggère une appréciation afférente à l’interprétation. Intuitifs, les poètes anticipent et suggèrent l’itinéraire interprétatif. A travers le souffle extraordinaire de ce très beau vers, nous découvrons la géniale manière dont Baudelaire subodore un rapport entre des phénomènes d’apparence hétérogène. La vue, l’odorat ou l’ouïe ont à voir avec un même écrit.
Un sens unit et surplombe les cinq sens à l’origine indifférenciés au stade fœtal.
Or, la notion de relation fonde l’ensemble des investigations menées dans les différents domaines des sciences physiques et humaines où il s’agirait, toujours, d’interpréter. Y a-t-il, ou non, un lien entre la consommation de viande rouge et les procès cancérigènes ? Par leurs procédures métaphoriques,  la poésie et la musique anticipent et suggèrent la démarche herméneutique. Ainsi, aujourd’hui encore, il s’agit d’interpréter le rapport construit entre dirigeants et dirigés. Le peuple, à notable proportion crédule, traditionnaliste, conservatrice et misogyne, élit des représentants pareils à lui.
Bourguiba entretient, avec le peuple, un tout autre lien, car il fut et demeure porteur d’une idéologie en avance, cruciale, sur la structure sociale. Sa référence au peuple tranche avec le populisme actuel.
Pour cette raison, celui-ci dépérira et la doxa de Bourguiba ne mourra pas.
L’Assemblée du peuple a partie liée avec les usages du peuple.

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