Avançons-nous vers la démocratie illibérale (Suite 2) ? Aux origines de la démocratie illibérale

L’analyse des origines de l’illibéralisme a fait l’objet de plusieurs études et essais. L’essai le plus pertinent est « Le moment illibéral. Trump, Poutine et Xi Jinping : Pourquoi l’Occident a perdu la paix ? », paru aux éditions Fayard en novembre 2019 et écrit par deux essayistes, Ivan Krastev d’origine bulgare et politologue très influent, et Stephen Holmes, professeur de droit à la New York University. Cet essai connaît un important intérêt dans le débat global, dans la mesure où il a ouvert la problématique de l’Etat illibéral à d’autres horizons que ceux dans lesquels elle était confinée. Ainsi, la démocratie illibérale ne se limite plus aux pays de l’Est européen, aux pays asiatiques en développement comme la Chine ou à certains pays africains. Elle est désormais ouverte à l’analyse des trajectoires de pays qui étaient au centre du modèle de la démocratie occidentale comme les Etats-Unis avec l’arrivée de Donald Trump.
Le point de l’analyse de la montée de l’illibéralisme revient paradoxalement à 1989 et à la chute du mur de Berlin considérée par beaucoup comme le moment de triomphe du libéralisme et la fin de l’histoire par Francis Fukuyama. La chute du mur de Berlin et le triomphe du libéralisme ont été à l’origine du développement d’une ingénierie globale de la construction démocratique dans le monde qui s’est imposée un peu partout par les émissaires des organisations internationales. Ces messagers prodiguaient la parole ultime des lendemains qui chantent de la démocratie libérale. Cette orthodoxie et l’arrogance des vainqueurs ont été à l’origine de la montée du ressentiment et de la rancœur dans beaucoup de pays qui seront à l’origine des premiers craquements dans cette victoire du libéralisme et de la montée de l’illibéralisme.
Dans leur essai, Ivan Krastev et Stephen Holmes évoquent trois raisons majeures qui sont au centre de l’émergence de l’illibéralisme dans le monde. La première concerne le rejet de l’imitation devenue, au fil des pays et des expériences, le moyen d’expansion du modèle libéral dans le monde. Cette attitude est à l’origine d’une remise en cause forte et d’un refus de la prosternation devant la « grandeur du modèle occidental ». Les critiques du modèle de l’imitation et les rancœurs exprimées particulièrement dans les pays de l’Europe de l’Est trouvent leur explication dans le refus de la supériorité des imitateurs par rapport aux imités. Il s’agit aussi dans beaucoup de pays du rejet de cette insolence qui cherche à imposer le modèle démocratique de manière inconditionnelle et le refus de lui imposer des changements et des modifications afin de prendre en considération les conditions locales et de lui assurer une meilleure adaptation. Par ailleurs, ces pays éprouvent les plus grands ressentiments face à cette conditionnalité démocratique et à la surveillance imposée par les institutions internationales et les pays occidentaux dans la conduite des transitions démocratiques.
Ainsi, l’imposition des normes de la démocratisation dans les pays en cours de transition, loin de favoriser la construction démocratique, a été à l’origine de ressentiments et de rancœurs, du fait que l’imitation démocratique est devenue un moyen de dévalorisation de soi. Parallèlement à ces critiques et à cette animosité, le modèle occidental sera ébranlé et sa prétendue supériorité sera fortement secouée par la grande crise des subprimes de 2008. Dans ce contexte d’animosité et de dévalorisation du modèle libéral occidental, vont se développer les premières vagues d’illibéralisme avec les victoires électorales de Victor Orban en Hongrie et de Jaroslaw Kaczynski en Pologne entre autres.
Parallèlement à un ressentiment face à l’imposition et à l’imitation du modèle occidental, l’illibéralisme trouve également ses origines dans la rancœur face à l’occidentalisation du monde et la perte de certains pays de leur statut de superpuissance. C’est le cas de la Russie qui a ruminé depuis la chute du Mur, l’effondrement de son hégémonie mondiale au cours de la guerre froide. Une destitution qui a été mal acceptée et a été à l’origine de rancœur et de grande hostilité vis-à-vis de l’ordre global et de l’hégémonie américaine qui a réduit la présence russe à la portion congrue. Ces ressentiments vis-à-vis de l’ordre global issu de la chute du mur de Berlin et la victoire du modèle libéral seront à l’origine de la montée de l’illibéralisme en Russie, porté par les nouvelles élites politiques et à leur tête Valdimir Poutine.

Mais, l’illibéralisme, le rejet de la démocratie libérale et la montée des régimes autoritaires dans un environnement démocratique ne se limitent pas aux anciens pays de l’empire soviétique minés par la violence de l’imitation démocratique et les rancœurs liées au déclin du rôle d’empire de la Russie. Ce phénomène commence également à prendre forme dans les pays à grande tradition démocratique, notamment en Europe occidentale et aux Etats-Unis avec l’arrivée de Trump, beaucoup faisant de l’année de son élection le moment du basculement dans l’illibéralisme. Cette montée trouve son explication dans de nouvelles formes de rancœurs et de peurs sociales, particulièrement suite au déclassement des classes populaires et des classes moyennes dans les pays développés face à la montée de la concurrence en provenance des pays émergents, plus particulièrement la Chine qui devient le cheval de bataille du Président Trump dans sa bataille en faveur de « America first » (Amérique d’abord), son fameux slogan de campagne. Ces nouvelles peurs face à l’immigration, à la délocalisation des usines dans les pays en développement et l’accroissement des importations qui remettent en cause le travail et accroissent les inégalités vont nourrir l’illibéralisme dans les vieilles démocraties occidentales. C’est la fin de la « globalisation heureuse » ! Les crises sociales de l’ordre libéral sont derrière l’ancrage de l’illibéralisme au-delà des aires périphériques et au cœur des grandes démocraties libérales.
Ainsi, l’illibéralisme connaît un développement rapide dans le monde et les nouvelles formes de gouvernance autoritaire dans des environnements démocratiques commencent à prendre de l’ampleur, y compris dans les vieilles terres de grande tradition démocratique. Les ressentiments et les rancœurs face à la violence de l’imitation du modèle démocratique, à la perte d’influence dans le monde global et les peurs face à la crise sociale et à la marginalité, sont au cœur de ces nouveaux chemins de traverse que la démocratie est en train de prendre dans le monde d’aujourd’hui qui suscite inquiétudes, peurs et même angoisses face à l’avenir.
Qu’en est-il de notre expérience politique et de la transition démocratique que nous avons entamée depuis 2011 ? Sommes-nous en train de vivre les mêmes dérives ou parviendrons-nous à résister à cette montée de l’autoritarisme sous des formes démocratiques ?
L’illibéralisme chez nous !
Notre pays a connu au cours des dernières années l’apparition de certaines formes d’illibéralisme avec le retour de tentations autoritaires, notamment la nostalgie de l’ancien régime. Mais, ce sont surtout les attaques contre la Presse et les journalistes, les agressions homophobes et les attaques racistes visant les ressortissants de l’Afrique au Sud du Sahara, qui ont illustré cet écartement des formes classiques de la démocratie libérale et l’entrée dans des formes d’exercice du pouvoir moins respectueuses des libertés individuelles. On peut également souligner d’autres formes d’illibéralisme avec le recul de l’Etat de droit et des pratiques de bonne gouvernance et la montée du népotisme et de la corruption.
Pour comprendre la montée du populisme ambiant et les formes de conservatisme ainsi que les tentations autoritaires, il faut les situer dans la trajectoire historique de la modernité tunisienne et les politiques de l’Etat-postcolonial. Cette modernité est l’héritière du réformisme tunisien de la seconde moitié du 19e siècle avec cette volonté de réformer l’Etat autoritaire hérité des siècles de marginalité et de sortie du temps du monde. Ainsi, la première constitution tunisienne a-t-elle cherché à introduire les principes de la démocratie libérale en mettant l’accent sur les principes de droit et la séparation des pouvoirs et en défendant certaines libertés individuelles. Mais, la colonisation a mis rapidement fin à cette tentative de modernisation politique, à l’ensemble des réformes économiques et à cette volonté de l’élite tunisienne de ressembler à l’autre et de rentrer de plain-pied dans l’universel de la modernité.  Mais, en dépit de cet échec, les idées de liberté et l’idéal de la modernité vont marquer à jamais l’expérience politique tunisienne et les élites. Ainsi, ce projet sera-t-il porté par les élites du mouvement national et sera-t-il au cœur du projet de construction de l’Etat post-colonial. Celui-ci va entamer une importante œuvre de modernisation tous azimuts à tous les niveaux, notamment avec la modernisation des structures de l’Etat traditionnel, le projet de développement économique et la rupture avec l’ordre économique colonial,  la transformation sociale avec la mise en place d’un contrat social moderne qui renforce la légitimité de l’Etat moderne. La question des libertés individuelles a été un axe majeur du projet post-colonial mais elle s’est limitée aux questions de liberté de la femme à travers la promulgation du Code de statut personnel.
Ce projet politique a réussi à transformer de manière fondamentale la Tunisie post-coloniale et il est parvenu à reconstruire sur de nouvelles bases modernes, le système politique, l’économie, ainsi que les relations sociales. Mais, ce projet a souffert de deux limites majeures. D’un côté, il a été porté par un Etat centralisateur pour prévenir le caractère fortement conservateur des populations et des élites traditionnelles. Cette limite originelle sera la marque de la modernité tunisienne qui, dans sa trajectoire historique, produira des régimes autoritaires sous Bourguiba comme sous Ben Ali. La seconde limite est liée à la restriction du projet de la modernité à celui de la modernisation avec l’exclusion des libertés fondamentales et des principes du fonctionnement démocratique de l’espace politique et économique. Ainsi, les pouvoirs ont-ils cherché à poursuivre une modernisation sans modernité tout au long de notre expérience post-coloniale.
Ce projet de la modernisation autoritaire sera remis en cause par la Révolution. La transition démocratique va ouvrir deux voies de sa rénovation. D’un côté, la voie démocratique qui a cherché à approfondir ce projet et à échapper à une modernisation autoritaire en miettes, en renforçant son attachement aux principes de liberté et de démocratie. Par ailleurs, cette réponse a renforcé son inscription dans les dynamiques sociales à travers notamment les organisations de la société civile qui se sont engagées dans les luttes pour les libertés fondamentales et le respect des différences.
De l’autre côté, il faut souligner l’apparition et le développement des réponses illibérales qui ont beaucoup bénéficié de l’environnement démocratique. Ces réponses ont cherché à remettre en cause le projet de la démocratie libérale et ont soutenu ouvertement le retour à des formes de gestion autoritaire du pouvoir et le rejet d’un grand nombre de libertés fondamentales qui sont au cœur de la démocratie libérale.
La montée en flèche de ces forces politiques nouvelles et de ce nouveau conservatisme illibéral trouve son explication dans trois facteurs essentiels. Le premier est lié à la crise des courants politiques libéraux et démocratiques et le ressentiment vis-à-vis d’une classe politique embourbée dans ses petits calculs et totalement éloignée des préoccupations et des attentes des couches populaires. La seconde raison qui explique largement cette montée des forces illibérales réside dans la crise sociale sans précédent et la montée des inégalités et de la marginalité sociale sans pour autant que les gouvernements successifs soient en mesure de reconstruire un contrat social en totale décrépitude. Enfin, il faut mentionner le facteur identitaire réprimé par le passé par un Etat modernisateur et autoritaire qui revient à la charge à la faveur de la démocratisation qui exprime ouvertement son rejet de la démocratie libérale et appelle à un retour aux rêves d’antan et à l’âge d’or du Califat pour échapper à la crise actuelle.
La période post-électorale a été marquée par cette montée des forces illibérales avec des tendances autoritaires et conservatrices qui pèsent sur la transition démocratique et le second saut vers la modernité. Ces évolutions sont à l’origine des peurs et des inquiétudes qui ne cessent de s’exprimer depuis la fin du marathon électoral.
Toute la question est de savoir comment échapper à ces tensions et poursuivre notre transition démocratique.
Echapper à ces dérives 
Les dernières élections ont laissé des traces et des divisions importantes. Elles ont été également à l’origine d’inquiétudes et de peurs d’un côté et de joies et de célébrations de l’autre. Le plus important défi des nouvelles autorités aujourd’hui est d’unir le lien politique et le lien social afin de stabiliser la transition démocratique et de la renforcer. De ce point de vue, il est nécessaire de sortir des inquiétudes par la recherche de trois équilibres entre trois tensions fortes que nous traversons. La première des tensions est relative à cette opposition entre l’appel du large, de l’universel et de la modernité, et cette quête des sources. Si cette tension a été résolue de manière autoritaire par le passé, nous sommes passés à des formes démocratiques de sa gestion. La nouvelle Constitution est un exemple de cette gestion intelligente de cette tension entre modernité et identité que nous devons poursuivre au cours des prochaines années.
La seconde tension est relative à notre conception de la démocratie avec une opposition entre l’une basée sur les droits individuels et le respect des institutions, et une autre qui fonde sa légitimité sur la volonté générale et la souveraineté du peuple. Cette tension qui sera marquée au cours des prochaines années doit être gérée de manière habile afin d’éviter qu’elle ne se transforme en foyer de conflit entre les différentes institutions de notre démocratie naissante et contribuer par conséquent, au blocage de la transition démocratique.
La troisième tension concerne les impératifs de stabilisation de notre économie et l’audace dont doivent faire preuve les prochains gouvernements afin de sortir de la crise actuelle et de reconstruire le rapport social mis à mal par les crises à répétition. La gestion de cette tension n’est pas aisée et demande de l’inventivité, de l’expérience et du courage.
En définitive, les formes d’illibéralisme et la montée du conservatisme sont les résultats des échecs répétés, et plus particulièrement de la crise économique et de la marginalité sociale avec des rancœurs et des ressentiments vis-à-vis d’une élite et des différents gouvernements incapables de répondre aux attentes et aux revendications de la Révolution. La gestion habile des tensions, et particulièrement les équilibres à trouver entre la quête de l’universel et l’appel des sources, les droits individuels et la souveraineté populaire, la stabilisation et l’audace dans les choix économiques, nous permettra de maîtriser les dangers de l’illibéralisme et de poursuivre notre expérience unique qui est celle de la quête de la démocratie en terre d’islam.

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