Les élections de 2019 et l’effet papillon 

L’effet papillon est une métaphore développée par le météorologue Edward Lorenz en 1972 dans une conférence à l’American Association for the Advancement of Science intitulé « Predictability : Does the flap of a butterfly wings in Brazil set off a tornado in Texas ? » (« Prédictibilité : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil provoque-t-il une tornade au Texas ? »). Devenu célèbre, cette métaphore a donné lieu à de multiples analyses et interprétations. Elle est devenue l’illustration des théories du chaos. Mais, au-delà des interprétations parfois divergentes, l’effet papillon cherche à rendre compte du caractère imprévisible et indéterminé des systèmes, y compris les plus déterministes, ce qui donne lieu à ce que les physiciens appellent les chaos déterministes.
C’est à cette image que nous font penser les résultats des élections législatives en Tunisie qui débouchent sur une grande incertitude et une imprévisibilité quant à l’avenir de la transition démocratique. Et ces sources d’incertitude ne manquent pas. La première et non des moindres concerne la faible participation au vote du 6 octobre 2019 qui s’est située autour de 41%. Ce taux est en nette régression par rapport au premier tour de la Présidentielle avec une baisse de près de neuf points. Cette désaffection pour les élections concerne particulièrement les jeunes qui ont déserté en masse les bureaux de vote en dépit des appels désespérés tout au long de la journée des responsables de l’ISIE, des médias et de certains activistes. Ce désintéressement est encore plus marqué dans les régions de l’intérieur, comme lors de l’élection présidentielle, où les rêves d’inclusion et d’égalité sont devenus des chimères. Cette faible participation exprime un grand désenchantement et une défiance vis-à-vis des institutions démocratiques, constituant une grande source d’instabilité pour la transition démocratique et pourrait être à l’origine de grandes turbulences.
La seconde source d’imprévisibilité concerne l’éclatement sans précédent de l’Assemblée à venir. Ainsi, les deux premiers partis ne parviennent pas à atteindre la moitié des députés. Il s’agit d’une grande source d’instabilité dans la mesure où il sera difficile de constituer une majorité capable d’appuyer un gouvernement et de lui fournir l’appui politique indispensable pour mener les réformes nécessaires afin de relancer la croissance et l’investissement et sortir de la crise économique dans laquelle nous sommes plongés depuis quelques années. Même si les grands partis parviendront à former une majorité, elle restera de mon point de vue fragile et source d’une grande instabilité. La trajectoire de ce parlement ainsi que sa dynamique et celle du pouvoir exécutif seront imprévisibles du fait de cet éclatement et de la dispersion de la représentation.
La troisième source d’imprévisibilité concerne la transformation radicale du paysage politique post-révolution. En effet, le premier parti issu des élections de 2014, Nida Tounes, a totalement disparu de la scène politique. Certes, les divisions et les luttes intestines ont fini par affaiblir ce parti et sa présence s’est réduite sur la scène politique comme une peau de chagrin. En même temps, tous les partis qui en sont issus n’ont pas été en mesure de récupérer son héritage. Ainsi, même si le parti de Tahya Tounes a pu limiter les dégâts, on est loin des chiffres et des objectifs annoncés il y a quelques mois. Les autres partis issus de Nida, comme Machrou Tounes ou Beni Watani, ont connu une déroute sans précédent avec des résultats très faibles. Les autres partis de cette famille centriste et démocratique n’ont pas fait mieux et n’ont pas pu éviter la déroute de ce camp. Mais, un développement très important concerne cette famille politique ; il est lié à la montée du Parti destourien libre, héritier du défunt RCD et défenseur de l’héritage finissant de l’autoritarisme politique. Il s’agit d’une expression plus radicale de la famille centriste et qui revient aux sources de la pratique politique de la tradition destourienne depuis Bourguiba et poursuivie par Ben Ali, refusant toute alliance avec l’islam politique. Ce courant s’inscrit dans une conception radicale de la modernité et rejette tout compromis avec la tradition portée par l’islam politique.
Le parti Ennahdha, même s’il est en tête des résultats des Législatives, a perdu de sa superbe par rapport aux précédentes élections de 2011 et de 2014. Ainsi, le nombre d’électeurs en sa faveur ainsi que le nombre de sièges gagnés ne cessent de baisser de manière drastique, ce qui en dit beaucoup sur les difficultés de la plus grande formation de l’islam politique dans notre pays. En même temps, le parti Ennahdha, s’il est parvenu à maintenir sa cohésion en dépit de grandes tensions internes à la veille des élections, est de plus en plus concurrencé à sa droite par la montée de l’islam radical. Ainsi, Itilaf Al Karama et d’autres courants islamistes moins importants ont connu une forte progression au cours de ces élections. Cette percée met une grande pression sur l’islam politique traditionnel et pousse ces courants vers une plus grande radicalisation après des années de recentrage, notamment dans les gouvernements de la Troïka et à partir de 2015 avec Nida.
En même temps également, ces élections ont confirmé la percée de trois forces politiques. D’abord, Qalb Tounes qui a joui de la notoriété de Nabil Karoui au cours des dernières années et de son action auprès des populations défavorisées. Il faut également souligner la montée du courant démocratique qui parvient à constituer un important groupe parlementaire qui pèsera au cours de la prochaine législature. Enfin, il serait judicieux de mentionner la montée du courant nationaliste depuis l’élection présidentielle avec les résultats de Safi Saïd et ceux de Haraket Achaâb au cours des Législatives, un groupe relativement important.
Parallèlement à la fragmentation de cette nouvelle Assemblée, la crise des forces traditionnelles qui avaient cherché à construire une transition consensuelle entre les forces centristes et les forces de l’islam politique et l’arrivée de nouvelles forces plus radicales, constitue une grande source d’imprévisibilité et d’incertitude sur l’avenir de la transition démocratique dans notre pays.
La défiance vis-à-vis des élections et la grande fragilité de la nouvelle Assemblée sont des sources de grande instabilité qui pourraient peser lourdement sur l’avenir de notre expérience. Toute la question est de savoir comme réduire l’effet papillon et les risques d’une grande imprévisibilité et incertitude de notre trajectoire politique. La voie la plus réaliste réside, de mon point de vue, dans la constitution d’une alliance large pour appuyer un projet capable de nous sortir de la crise économique et sociale et de redonner espoir dans l’avenir de notre transition. n

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