La valeur du travail : Pourquoi ne pas supprimer quelques jours fériés

Si tous les partis politiques ont souligné dans leurs programmes qu’il faut donner de l’importance et du sens à la valeur du travail, aucun n’a indiqué comment le faire, et ils ne le feront jamais, car il faut pour cela beaucoup d’audace et de courage. S’il ne faut pas attendre un changement quelconque des nouveaux élus, le nouveau président de la République pourrait proposer des réformes et jouer le chantage du référendum s’il le faut avec les parlementaires.
Nul ne doute aujourd’hui que la Tunisie doit se mettre au travail et pour cela, il faut commencer, non seulement par lutter contre une certaine paresse, mais aussi encourager et promouvoir le travail. Contrairement aux idées reçues, les pays les plus riches de la planète ne sont pas les pays riches en pétrole. Bien au contraire, ce sont les pays qui ont réussi à promouvoir le travail, l’innovation et les compétences. Il n’y a que l’effort des uns et des autres qui compte.
Partant de ce principe, il y a lieu aujourd’hui de remettre la machine tunisienne au travail. Il va falloir pour cela augmenter le temps de travail en supprimant la séance unique, un signe de paresse, et aussi retirer quelques jours fériés, d’autant qu’on en a vraiment besoin aujourd’hui pour subvenir aux besoins financiers de l’Etat et de la population.
Si tous ceux qui ont voté Kaïs Saïed croient en l’idée que la sagesse populaire se fait de solidarité, ils doivent facilement accepter que les besoins des uns soient financés par les efforts des autres. D’où l’idée de supprimer des jours fériés. Certes, les mécanismes économiques d’une telle connexion ne sont pas évidents mais c’est un signe fort qu’il faut donner aujourd’hui, même si les avis sur ces questions sont partagés. Rappelons que la théorie économique ne l’est pourtant pas sur ce sujet. Elle conclut de façon très claire à une augmentation du revenu national et des recettes publiques. Mais le processus d’ajustement est progressif. L’enjeu d’une telle mesure doit être apprécié dans le long terme. Deux approches de l’économie s’opposent.

La vision keynésienne
Dans la vision d’inspiration keynésienne, la situation économique du moment est déterminée par le niveau de la demande globale. Ainsi, travailler davantage dans un contexte de faible demande ne servirait à rien puisque la production supplémentaire ne trouverait pas de débouché. A quoi bon produire des biens en plus s’il n’y a pas d’acheteur pour ces mêmes biens ? A la limite, les employés iraient au travail mais n’auraient rien à faire. Dans ce contexte, les recettes publiques n’augmenteraient donc pas. Sur la question de la rémunération ou non de cette journée supplémentaire, la réponse keynésienne est que la suppression d’un jour de congé devrait être accompagnée d’une hausse du salaire mensuel pour accroître la consommation. Les raisonnements de cette nature négligent en effet les conséquences négatives de la baisse des profits sur l’investissement et les effets de compétitivité par l’augmentation des salaires. Ils ne prennent en compte qu’une partie des conséquences.

La vision néoclassique
La seconde vision d’inspiration libérale mais plus raisonnable sur le long terme, considère que le coût salarial unitaire est un paramètre essentiel de l’économie. Or, à la rémunération mensuelle inchangée, un accroissement de la production diminue le coût unitaire. Il en résulte d’une part une augmentation des profits et donc de l’investissement, d’autre part une augmentation des revenus réels et de la demande finale. Dans une économie ouverte, il faut ajouter des gains de compétitivité et un accroissement significatif des exportations. Au total, le PIB et les recettes publiques augmentent donc. Dans cette perspective, une augmentation éventuelle du salaire annulerait la baisse du coût unitaire et neutraliserait les effets positifs de la mesure.
Ces deux visions paraissent à première vue contradictoires. Elles sont pourtant justes toutes les deux mais pas au même moment. Une règle générale est que l’économie est keynésienne à très court terme, néoclassique à moyen terme. Un jour de travail en plus n’a donc pas d’effet immédiat, mais des effets positifs à moyen terme. Le nombre de jours ouvrés dans l’année devrait augmenter, l’effet de quelques jours de plus peut être évalué à terme à au moins un demi-point de PIB, soit 5 milliards de dinars, dont environ 2 milliards reviendraient à terme vers les caisses publiques.
En conclusion, les effets de la suppression d’un jour de congé (à rémunération mensuelle inchangée) ne sont pas immédiats mais sont potentiellement favorables et importants pour notre compétitivité.

Mohamed Ben Naceur

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