Deux conceptions de la justice sociale au cœur de la présidentielle tunisienne 

J’ai voulu dans cet article prendre à contre pieds mes amis et collègues et essayer de comprendre l’arrière-pensée des deux candidats à l’élection présidentielle qui ont eu un débat cordial hier à la télévision tunisienne. Une première dans le monde arabe qui devrait être saluée !
Le débat n’était pas aussi creux que ça. Je vais chercher à décortiquer le débat sous l’angle de la théorie de la justice sociale (que j’ai abordé cette semaine en cours avec les licences)!
Tout au contraire, si l’on cherche à creuser et à comprendre le fond de la pensée des deux candidats, deux conceptions de la justice sociale étaient en jeu !

Commençons par définir ce qu’est la justice sociale
« La justice sociale est un principe moral et politique qui donne comme objectif une égalité des droits et une solidarité collective qui permettent une distribution juste et équitable des richesses qu’elles soient matérielles ou symboliques entre les différents membres de la société. La justice sociale présuppose une réflexion sur les inégalités, en particulier sur celles considérées comme injustes et devant être corrigées. Elle peut être définie de manière négative en déclarant comme injuste une situation qui n’est pas acceptable socialement. »
Deux principes sur lesquels repose la justice sociale : le principe d’égalité des droits qui garantit le même traitement pour tous comme par exemple le remboursement des soins par la sécurité sociale et le principe d’équité des situations qui cherche à tenir compte de la situation personnelle des individus comme par exemple « allocation sous condition de ressources ».
Aujourd’hui au cœur des préoccupations de la société tunisienne, comme nombre de sociétés, les injustices sociales. Ainsi, tous les partis et les candidats aux élections, sans même le réclamer ont proposé des conceptions différentes de la justice sociale.

Nabil Karoui a défendu une conception Rawlsienne de la justice sociale.
Pour Rawls (1971), dans un des ouvrages les plus marquants du 20 ème siècle, et pour faire simple, les actions de politiques économiques permettant de rétablir la justice sociale doivent essentiellement viser les « nantis». Améliorer la position et le bien-être des plus pauvres permet de rétablir la justice sociale. Certains de mes amis étaient lassés de l’entendre dire : la pauvreté, la pauvreté, la pauvreté…. Ainsi, toute politique même si elle améliore substantiellement la situation des plus riches, mais ayant un impact positif sur les plus pauvres est acceptable. En revanche, toute politique n’ayant pas d’impact sur les plus démunis devrait être écartée ! Des politiques de type « discrimination positive » devraient être mises en place.
Le discours de Monsieur Karoui est clair et ses premières mesures législatives seront dans ce sens. Je peux le comprendre. Mais Karoui a un profil libéral et se situe sur le thème de la fracture sociale. Il cherche à dupliquer la campagne de Chirac sur la France d’en bas contre la France d’en haut et qui a valu à Chirac son élection. La comparaison s’arrête là car il n’y a pas de comparaison possible entre les deux personnages !
Mais Karoui n’a rien dit sur la capacité des individus à comprendre leur statut social et sur le « voile de l’ignorance » ni comment améliorer la compréhension de leurs propres situations qui reste au cœur de la problématique de Rawls.

Kaïs Saïed a défendu une conception de la justice sociale à la « Sen »
Amartya Sen, Prix Nobel d’économie met l’accent dans sa conception de la justice sociale sur l’égalité des biens premiers. Celle-ci prime sur l’égalité des chances. En effet, cette inégalité dans les biens premiers conduit à la situation dans laquelle les pauvres ont moins de ressources et donc moins de capabilités dues à une santé morale physique plus fragile résultant du mépris social.
Monsieur Saïed a accentué les propos sur les jeunes, il est revenu largement sur la nécessité que l’Etat revienne sur le panier de base (santé, éducation…) et qu’il puisse le proposer à tous les individus. De ce point de vue, nous rétablissons l’égalité des chances ! Cette égalité est fondamentale pour assurer la mobilité sociale. Ce projet n’est pas en rupture avec une société libérale. Car la liberté d’entreprendre et les libertés individuelles demeurent au centre des préoccupations.
Kais Saïed est revenu largement sur ce thème même s’il laisse la responsabilité aux citoyens de contrôler l’efficacité des actions entreprises. Ce projet de société est défendable. Mais le candidat est resté flou sur son financement, son coût et la manière de contrecarrer la logique du marché qui a imposé une santé à deux vitesses et une éducation à deux vitesses.
Pour ma part, en dépit de la faiblesse du débat, avec le biais de ma formation j’ai trouvé des éléments d’ancrage permettant d’expliquer ce qui a été proposé aux tunisiens hier. D’autres conceptions de la justice sociale existent ! Elles n’ont pas été développées par les autres candidats ! les conceptions libérales à la Nozick ou Hayek (libérales) ont été quasiment absentes. Ceci s’explique par la non existence de nos jours d’un auditoire à la voie libérale en Tunisie, en raison de la sociologie du pays. Ce pays est un pays où le libéralisme gagne du terrain en matière économique mais où l’Etat demeure l’acteur vers lequel se tournent les citoyens pour réguler l’ensemble des problèmes.

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