Des dangers du populisme économique !

La fin du marathon électoral de la Présidentielle et des Législatives ouvre la voie aux discussions sur les programmes, les visions et les projets, et plus particulièrement dans le domaine économique. Ces discussions sont essentielles et d’une importance cruciale dans notre pays tant la crise économique est profonde et exige de nouvelles réponses afin d’échapper à cette détérioration sans précédent de la situation.
Les résultats des élections vont avoir des effets sur le débat économique post-élection et sur les choix économiques à mettre en place par le prochain gouvernement. Ces élections ont été marquées par la défaite des forces politiques centristes et modernistes et l’avènement de nouvelles forces populistes qui ont réussi à tirer profit des frustrations des populations avec la montée des inégalités sociales, du chômage et de la pauvreté. Or, si les choix économiques des forces centristes sont connus et cherchent à concilier les objectifs de la stabilisation, de la croissance et de l’emploi, les priorités économiques des nouvelles forces restent peu connues et se limitent à quelques déclarations de principe.
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir quel est le contenu du populisme économique. Certes, les aspects politiques du populisme ont fait l’objet d’un grand nombre de travaux et d’études qui nous ont permis de mieux saisir les contours et les fondements de ces nouvelles forces qui remettent en cause de manière profonde la démocratie libérale. Ce courant dénonce la trahison des clercs et des élites et appelle à un retour au peuple pour défendre ses intérêts et lui offrir le Graal que les forces modernistes n’ont pas été en mesure de lui offrir.
Si nous disposons de travaux importants qui nous ont permis de mieux saisir et de mieux comprendre les fondements philosophiques du populisme et de ses choix politiques, la dimension économique reste peu étudiée et peu connue. Quelques bribes des fondements économiques des courants populistes et particulièrement leur rattachement et leur défense des frontières de l’Etat-nation et leur rejet de la globalisation et de l’ouverture des économies nationales sont connues. Ces courants s’inscrivent dans une version parfois anachronique de la souveraineté économique au regard de l’évolution de l’économie globale et de sa complexité croissante.
Mais ces choix en matière de politique économique nous restent inconnus et peu étudiés. La raison s’explique par l’absence d’expérience de gestion économique par les courants populistes dans le monde. Seule l’Amérique latine nous a offert quelques expériences avec les péronistes, le gouvernement Vargas au Brésil et bien d’autres expériences dans différents pays de cette région.
Alors, quelles sont les principales caractéristiques de ces politiques ? Un projet de recherche sur cette question a été organisé au début des années 1990 par le fameux National Bureau of Economic Research plus connu dans le petit monde des économistes sous son sigle le NBER, coordonné par deux économistes de renom, Rudiger Dornbusch et Sebastian Edwards, et qui a regroupé des économistes venant d’un grand nombre de pays d’Amérique latine, dont l’objet était de mieux comprendre les grands choix de politique économique de ces courants. L’ensemble des travaux a été publié dans un livre collectif en février 1992 intitulé « The macroeconomics of populism in Latin America » devenu depuis, la grande référence de la question du populisme économique.
Sa lecture est d’une grande utilité pour au moins deux raisons. La première est qu’elle est très instructive par rapport à la situation économique de notre pays et au regard de la nouvelle phase que nous entamons dans cette période post-électorale. L’autre est sa capacité à préciser le populisme économique. En dépit de la diversité des trajectoires et des expériences en Amérique latine, cet essai et les analyses comparatives des différents pays, nous ont permis de trouver des éléments de réponse à trois questions essentielles : la définition du populisme économique, ses choix en matière de politique économique et les conséquences de ces politiques.
Le populisme économique est analysé comme un programme économique qui a pour objectif de définir un projet de croissance forte et inclusive sans tenir compte des contraintes macroéconomiques et des objectifs de stabilisation. L’ensemble des courants populistes, en dépit de la diversité et de leurs approches et de leurs origines, se rejoignent sur la nécessité de lutter contre la pauvreté et d’assurer une plus grande redistribution en faveur des classes populaires. Il s’agit de programmes sociaux ambitieux qui rapprochent les courants populistes de certains courants et forces politiques de gauche. Pour ces forces, il faut répondre aux frustrations sociales et économiques en initiant un grand programme de croissance rapide et de transformation sociale.
Quelles sont maintenant les politiques mises en place par les courants populistes au moment de leur arrivée au pouvoir ? D’une manière générale, les études comparatives montrent que l’arrivée au pouvoir des forces populistes se fait dans un contexte marqué par une faible croissance économique et la montée des frustrations du fait de la marginalisation sociale, de la montée du chômage et des inégalités. Par ailleurs, dans la plupart des cas, ces pays sont sous programme avec le FMI et mettent l’accent sur le volet stabilisation, ce qui finit par réduire la croissance à sa plus faible expression et nourrit l’abattement et la lassitude des populations.
Dans ce contexte de morosité économique, les appels pour une rupture avec les choix économiques existants vont se multiplier. Et, ces appels vont trouver des oreilles attentives auprès des classes populaires et permettront aux forces populistes de parvenir au pouvoir. En même temps, ces forces rejettent le discours sur les contraintes macroéconomiques et cherchent à les minimiser.
Reconnaissons que ce contexte ressemble étrangement à la situation post-électorale que nous traversons aujourd’hui avec les faiblesses des résultats du programme de stabilisation défini avec le FMI, la montée des frustrations sociales face à la détérioration des conditions de vie et de la marginalité croissante, et en même temps, les appels à une véritable rupture avec les choix économiques en place et la définition de nouvelles politiques économiques afin de répondre aux objectifs de la Révolution.
Dans ce contexte, les forces populistes définissent leurs grandes priorités en matière de politique économique qui tournent, en dépit de leur diversité, autour de trois grandes priorités : la relance, la redistribution et la restructuration de l’économie nationale. Ces programmes mettent l’accent sur une croissance des salaires réels, une relance de la croissance à travers les investissements publics, une défense de la monnaie nationale et la réduction des échanges extérieurs afin de défendre le projet de croissance forte et de haut salaires réels.
La troisième question concerne les conséquences du populisme économique. On peut saisir l’impact de ces politiques en quatre moments ou phases dans leur mise en œuvre.
La première phase est celle de la mise en œuvre et les responsables politiques mettent l’accent sur la relance de la croissance, l’augmentation des salaires réels et la relance de l’emploi dans leurs programmes économiques. Ils minimisent les contraintes macroéconomiques. D’une manière générale, ils disposent au cours de cette phase d’une marge de manœuvre qui leur permet de poursuivre ces choix de politique économique avec notamment un déficit public limité, un faible déficit externe et quelques réserves de devises.
La seconde phase est celle du début des difficultés avec l’apparition de quelques goulots d’étranglement du fait de la croissance rapide de la demande interne. On assiste alors à une augmentation de l’inflation, à une forte réduction des avoirs en devises, un accroissement du déficit budgétaire du fait de l’augmentation des salaires et des subventions.
La troisième phase est celle de la dérive de ce modèle. On va assister au cours de cette phase à une aggravation du déficit public, une accélération de l’inflation. Le gouvernement cherche à faire face à cette dérive de la situation économique et commence par effectuer une large coupure dans les subventions, ce qui se traduit par une baisse importante des salaires réels. Le pays entre dans une grande ère de turbulences politiques et le gouvernement connaît une grande période d’instabilité.
La quatrième phase est celle de la faillite du populisme économique et la chute parfois violente, notamment à travers des coups d’Etat en Amérique latine, des régimes politiques en place. Cette phase est celle d’un passage à un programme de stabilisation orthodoxe avec le soutien du FMI et qui sera mis en place par un nouveau gouvernement. Ces programmes vont entraîner une baisse des salaires réels qui vont atteindre des niveaux moins élevés qu’ils avaient avant l’application des programmes.
Ainsi, enrobé de bonnes intentions, le populisme économique définit des politiques de relance et de redistribution pour faire face aux frustrations sociales. Or, ces politiques qui oublient et minimisent les contraintes macroéconomiques, ou ce que le Président Clinton avait appelé de manière provocatrice « it is the economy stupid », vont atteindre leurs limites et les responsables populistes seront sanctionnés de manière violente par des coups d’Etat ou par les élections.
Ces dangers du populisme économique signifient-ils l’impossibilité de mise en place d’une politique de relance ? Nous continuerons à croire que la relance de la croissance et de l’investissement est essentielle pour sortir de la crise actuelle. Mais, ces politiques doivent s’inscrire dans une gestion rigoureuse des grands équilibres macroéconomiques et dans un changement structurel afin de mettre en place un nouveau modèle de développement. n

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