Pourquoi tuer ?

Pour le philosophe et le psychanalyste, Sartre et Freud, au niveau de leurs dispositions subjectives, chacun a de quoi devenir l’assassin. Dans tous les cas de figure, la colère préfigure l’élimination de l’adversaire. A deux pas des élections, fusent les déballages teintés de rage. Les intéressés à Carthage recourent aux procédés les plus sauvages. Ce carnage symbolique fleure l’arène des liquidations physiques. Mais ces mini gladiateurs n’osent aller jusqu’au bout de leur fureur. Il ne manque aux ingrédients que le sang. Loin de ce terrain malsain, d’autres osent aller jusqu’au bout du même chemin.
Par sa démultiplication, depuis l’insurrection, l’homicide volontaire exhibe l’articulation de ses principaux déterminants.
Un effet boule de neige agrège le chômage, le commerce clandestin, l’alcoolisme, la drogue, la violence, la discorde et le crime. Leur association donne lieu à deux interprétations juxtaposées, l’une profane et l’autre sacrée. J’y reviendrai après l’exposition d’un cas signalétique d’autres cas observés au sein des quartiers marginalisés.
Encore sous le choc de l’atrocité survenue près de son espace habité, à hay Ezzahrouni, Halima Toujani, doctorante en sociologie, me narre ceci : « Âgé de 32 ans, Chaouky, notre voisin, appartient à une famille vendeuse de vin à titre clandestin. Il forme une bande avec ses quatre copains. Sans argent, désœuvrés, ils insistent, auprès de lui, pour avoir du vin à crédit.
Echaudé par la répétition des impayés, il refuse de céder. Furieux, les quatre programment un stratagème. Après concertation, ils envoient un enfant transmettre à Chaouky leur message. Un passeur leur propose une har9a et il fixe un rendez-vous à l’heure de la première prière. Au moment convenu, Chaouky sort de chez lui et tombe dans le guet apens.
Muni d’un sabre, le chef de la bande lui tranche la main au niveau du poignet. Ensanglanté, fou de douleur, il essaye de fuir, frappe aux portes mais nul ne l’accueille. Ses copains le rejoignent, l’assomment, le découpent et le jettent près des ordures. Le lendemain, la police intervient et arrête l’assassin déjà recherché.
Il avait agi sous l’effet de la drogue et de l’alcool entremêlés ».
Dans la marche vers le crime figure l’alcool. A la façon des autres musulmans de culture et de religion, Âm Dhaou à qui je venais de rapporter ce témoignage poignant, me dit : « Le vin est prohibé par le Coran. Désobéir à Dieu entraîne tous les malheurs »._
Dans la représentation religieuse du monde, le vin produit l’assassin par l’entremise de l’infraction commise envers le divin. Dans la vision profane, la chaîne des raisons, où figure le vin, n’a aucun besoin du ciel pour mouvoir l’intéressé à tuer.
L’enchaînement des antécédences et des conséquences restituées avec pertinence par la sociologue Halima Toujani, rejoint le mot du poète : « Notre père qui êtes aux cieux, restez-y ! ».
La violence, l’agressivité, la vulgarité prospèrent à la fois dans la compétition électorale et parmi les franges périphérisées de la société globale. Nous sommes tous des êtres de tendresse et de férocité.
La deuxième prédisposition subjective a partie liée avec la gabegie provoquée par la ruralisation de la ville, l’absence d’Etat structuré et l’anomie de la transition bloquée. Assis entre deux chaises, d’une part l’ancienne société, d’autre part, la modernité, nous assistons à la disparition de nos repères. Un monde social n’en finit pas de finir et l’autre, auquel nous aspirons, tarde à venir.
Amal Bjaoui dit : « La démocratie est occidentale. Avec Ghannouchi, elle n’existe pas en Tunisie ».
Ce genre d’appréciation gravite autour d’un constat : Ghannouchi n’est pas Bourguiba. Devenus majoritaires, les citadins de fraîche date colportent les effluves ruralistes avec leur teneur conservatrice, et la croyance religieuse déploie l’un des trois piliers fondateurs de l’ancienne société.
Ennahdha surfe sur cette religiosité. La prise de pouvoir, à l’ère de la troïka, permit à la pieuvre d’introduire ses doigts tentaculaires aux centres névralgiques de l’autorité politique, l’Intérieur, la Défense et la Justice. Aujourd’hui encore, où les frères ambitionnent d’accaparer à la fois Carthage, le Bardo et la Kasbah, l’afflux d’argent venu de l’étranger hante l’esprit des affectés à l’exigence de transparence. A ce propos, la situation soudanaise, avec sa bifurcation soudaine, pourrait inspirer l’analyse de la conjoncture tunisienne.
Hélas, il aura fallu attendre l’installation de Omar Al Bachir au banc des accusés pour l’entendre avouer avoir encaissé les 90 millions de dollars venus d’Arabie. Au cas où, en Tunisie, les divulgations des provenances des sommes et des noms finiraient par affleurer, quel serait l’effet de ce tsunami sur les élections présidentielle et législatives ? Pour l’instant, les rumeurs et les soupçons occupent le banc et l’arrière-banc.
Voici un échantillon des innombrables supputations. Doyen des historiens, Khlifa Chater me dit, chez lui : « La récolte céréalière bat tous les records antérieurs. Mais pour satisfaire la Turquie par l’importation de son blé à prix élevé, le gouvernement de Chahed, sous influence nahdhaouie, néglige la collecte, expose le produit national aux aléas climatiques et les incendies font partie de cette stratégie ». Combien pensent ainsi ?

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