Ni Chahed, ni Mourou

Les indignés du Hirak algérien ne voulaient plus voir les visages blêmes du système. Qu’en est-il chez leurs voisins tunisiens ?
Kaïs Saïed et Nabil Karoui supplantent Youssef Chahed et Abdelfattah Mourou.
Parmi d’autres motivations, deux raisons pourraient avoir désavantagé le Chef du gouvernement. La crise économique durable et l’imputation, fondée ou non, du « guet-apens » tendu à Nabil Karoui, le concurrent gênant. Pour Mourou, peu apprécié de Ghannouchi, sa disqualification oriente l’investigation vers une complexité plus ardue à démêler. Aux tenants de l’émancipation, les frères musulmans opposent la tradition. Au principe de celle-ci était la répétition au fil des générations. Les agents sociaux donnent à voir la reproduction de pratiques standardisées pour le marquer de leur validité. La retransmission de conduites collectives tout au long des siècles passés finit par fleurer un relent d’invariant à ne pas transgresser.
Ainsi, les nahdhaouis réfutent l’égalité homme-femme au nom de la tradition confortée par la religion. Or, cette prise de position contrevient à l’esprit du Coran. Selon maints islamologues, tels Youssef Seddik et Hichem Djaït, un souffle émancipateur traverse, de part en part, les textes biblique et coranique.
Pour cette raison, ils remettent en question la réification de la tradition. Nous lisons : « Wa ithal maou-oudatou souilat bi ayi thanbin 9outilat ». Par sa rupture de la chaîne répétitive, ce modèle formel déblaye la piste réformiste.
Ainsi, le CSP proscrit le divorce unilatéral par énonciation verbale et brise la reproduction d’une coutume ancestrale à relent patriarcal.
Révolutionnaire, l’initiative du réformiste éclairé subvertit la tradition par la modernité. Ce basculement du socle épistémologique dirige la transformation sociale vers l’institution de l’éthos démocratique quelque part bloqué par la doxa théocratique.
L’opposition à ce courant historique sous-tend l’aspect anachronique des mesures takfiristes et terroristes. Parmi elles, figurent les assassinats politiques ou l’organisation secrète vitupérés, à satiété, par les radios, les journaux, les réseaux sociaux et, surtout, le bouche-à-oreille qui fait merveille. Ce tapage perpétuel interfère avec les élections actuelles malgré les contre-offensives jihado-takfiristes. Une fois compromises les chances d’accès à Carthage, les enturbannés mettent le paquet pour gagner la bataille parlementaire et asseoir leur hégémonie totalitaire.
Une filiation généalogique perpétue leur optique. Et, de nos jours, les mal-croyants continuent à minoriser la femme tout comme les tenants de l’enterrée vivante stigmatisaient la féminité. A la différence des réformateurs, d’inspiration profane ou sacrée, les conservateurs sacrifient le contexte sur l’autel du texte.
Imprégnés par les catégories de pensée patriarcales, bien antérieures à l’ère mohamétane, les frères musulmans pratiquent une sélection et prennent le Coran pour une auberge espagnole où la clientèle mange les victuailles amenées par elle. Ils inscrivent par pertes et profits les passages révolutionnaires de l’écrit dit révélé.
Son inspiration première pactise avec le rejet catégorique de pratiques anachroniques. Déjà, dans les années 70, Abdelwahab Bouhdiba, un prêtre défroqué, façon locale, pubiliait un article intitulé : « Le statut de la femme en islam ». Au niveau ontologique, celui de la création, homme et femme ne sont astreints à aucune hiérarchisation.
Ainsi Bouhdiba interprète cette formulation piquée dans le Coran : « Inna 5ala9nakom azwajin ». L’auteur me disait vouloir plaire à Bourguiba, mais cela n’ôte rien au sens progressiste inhérent au débat. A ce même propos le verset 35 de la sourate 33, titrée Al Ahzab, situe la femme et l’homme sur le même palier statutaire :« En vérité, aux musulmans, hommes et femmes, aux croyants et aux croyantes, aux pieux, hommes et femmes, à ceux et celles qui sont sincères dans leur foi, à ceux et celles qui sont constant dans l’épreuve, à ceux et celles qui prient avec humilité, à ceux et celles qui pratiquent la charité, à ceux et celles qui observent le culte du jeûne, à ceux et celles qui préservent leur chasteté, à ceux et celles qui invoquent fréquemment le nom d’Allah, à tous ceux-là, Allah réserve un Pardon et une immense Récompense ».
En matière de représentation égalitaire du féminin et du masculin, ces paroles, occultées par les islamistes machistes, convient le meilleur et congédient le pire. Pour cette raison, j’adore savourer ce genre de passage avant de m’endormir. Et le matin, je reprends mon bâton de l’enquête sur le terrain. Le 15 septembre, Khemaïs Saïdane, affecté à la pesée au Monoprix d’El Manar, me déclare : « Les Tunisiens ont choisi Kaïs Saïed et Nabil Karoui. Ils ne veulent plus du système Nahdha-Nida. Mourou cherche à devenir président, oumourou, mais, après Bourguiba, ça ne colle pas. Nimbé de sagesse indignée, le mot de la fin revient aux gardiens du sens commun. Sans leur consultation, les censés savoir, enfermés dans leur tour d’ivoire, ne savent rien. La dénonciation du “système” devient le point commun aux deux voisins. Bon baiser du Hirak algérien ».

Lire aussi
commentaires
Loading...